Alban Berg Quartett, Champs-Elysées, 30/01/2008
Haydn : Les Sept dernières paroles du Christ (introduction)
Berg : Suite Lyrique
Schubert : Quatuor n°15 D887
Haydn : Quatuor op. 76 n°4 (adagio)
Alban Berg Quartet
Après les adieux des Beaux-Arts Trio en novembre, c’est au tour du Quatuor Alban Berg de quitter définitivement Paris à l’occasion de deux concerts donnés à quelques mois d’intervalle au Théâtre des Champs-Elysées. Le premier ce soir présentait sans doute deux œuvres qui auront tenu une place particulière dans la carrière de l’ABQ : la Suite lyrique d’un Berg naturellement emblématique, et le dernier quatuor de Schubert auquel ils ont donné une version sans doute de référence pour EMI. Le second en mai offrira Haydn et Berg à nouveau, accompagnés cette fois-ci de Beethoven (Op. 135).
L’introduction des Sept dernières paroles du Christ fait naturellement un peu figure de mise en bouche avant les deux chefs-d’œuvre de Berg et Schubert à suivre. Quoique, d’emblée, les traits lumineux de Günter Pichler captivent et font rayonner ces quelques mesures de Haydn. Ce qui suit immédiatement est prodigieux et défie tout commentaire. Les Berg font résonner dan la salle une Suite lyrique impressionnante. L’andante amoroso chante, pleure, danse avec une émotivité suprême, l’allegro misterioso crépite avec allégresse, dans le plus grand naturel, comme si cette composition allait de soi. Vienne vous parle de Vienne, en fait : l’évidence dans la sophistication, le quant-à-soi pudique dans les émotions les plus sensibles, bref les Berg qui jouent Berg. L’adagio appassionnato, d’une passion aussi ardente que contenue, serait beau à pleurer si cela ne paraissait déplacé ou si peu convenable lorsque les Berg jouent. La charge émotionnelle du largo desolato conclusif est indicible. Tout mot semble vain pour résumer l’expérience. Les dernières notes achevées et éteintes laissent un public paralysé, à l’instar des membres du quatuor encore figés et raides devant leurs pupitres. Un ou deux spectateurs isolés tentent de lancer des applaudissements que la salle se refuse de suivre. Le silence perdure jusqu’à ce qu’enfin les Berg se relâchent.
Schubert impressionne aussi par sa concentration, sa tension, son refus de tout épanchement. Le premier mouvement présente une interprétation d’une sophistication extrême et d’une très moderne sobriété dans les phrasés. Sommet peut-être de la soirée, l’andante est tendu au delà de toute raison, avec un poids sidérant alors même pourtant que tous les phrasés sont d’une inouïe netteté. Le scherzo à suivre brille à la manière d’un cristal translucide, chaque trait semblant un rayon de lumière qui en éclaire les facettes tour à tour ou simultanément. L’allegro assai final m’a semblé plus classique et convenu, formellement parfait peut-être, mais plus immobile ou placide ; ou peut-être mes sens étaient alors déjà saturés au-delà de leur capacité à encaisser tant de beautés et d’émotions, d’intensité surtout. L’andante de Haydn donné en bis m’a même semblé presque de trop, comme si le programme en lui-même était déjà d’une telle unité et perfection que tout complément se révélait inutile.
EMI a su faire bien faire les choses pour saluer les adieux des Berg. Deux coffrets généreux et à tout petit prix, respectivement cinq et trois CD pour chacun quasiment le prix d’un seul, viennent de paraître en hommage à ces artistes exceptionnels. Le premier regroupe en cinq CD un éventail large de leur répertoire : Haydn, Beethoven, Berg, Schubert, Bartok, Mendelssohn, Ravel, Rihm, Smetana, Janacek et cætera. Le studio croise le live, et judicieusement EMI a préféré introduire ici en lieu et place de leurs enregistrements bien connus de l’Op. 135 et du D887 deux lives viennois, respectivement captés à la Konzerthaus en 1989 et 1997. Le second coffret est entièrement consacré à la musique du vingtième siècle qu’ils auront si bien servi : Berg, Schnittke, von Einem, Bartok, mais aussi Stravinski, Lutoslawski, Berio et Piazzolla. Le type même d’aubaines discographiques qu’on pleure de longues années après leur disparition des rayons si on n’a su les saisir à temps. Et puis, bien sûr, tant d’autres disques et coffrets irremplaçables, comme ces derniers quatuors de Mozart du milieu des années 90, parus chez Teldec, qui m’accompagnent depuis plus de dix ans et qui ne cessent de m'être une joie: une musicalité merveilleuse, pure, claire, évidente, d’une finesse parfaite, jamais sentimentale ou sucrée, mais toujours rayonnante.