Beaux-Arts Trio, Gaveau, 26/11/2007

Publié le par Friedmund

 

Schubert : Trios n°1 opus 99 et n°2 opus 100

Mendelssohn : Trio n°1 opus 49 (scherzo)

Dvorak : Trio n°4 opus 90 (andante moderato)

Chostakovitch : Trio n°2 opus 67 (allegro con brio)

 

Menahem Pressler, piano

Daniel Hope, violon

Antonio Meneses, violoncelle

 

 

C’est un des plus beaux ensembles de musique de chambre qui mettra fin à sa glorieuse carrière l’été prochain au festival de Tanglewood, lieu de ses débuts en 1955. Les Beaux-Arts Trio, menés par leur ultime fondateur, le pianiste Menahem Pressler, s’arrêtaient donc à Paris ce soir pour y célébrer leurs adieux. Célébrer est bien le mot : la fête était grande ce soir salle Gaveau, de celles dont on sort commotionné, mais tellement heureux d’avoir vécu un moment précieux et rare.

 

Dès les premières notes de l’allegro moderato de l’opus 99 l’émotion est intense, la tendresse diffuse. Le violon de Hope caresse, le violoncelle de Meneses respire la poésie, et Pressler veille en patriarche attentionné à chaque articulation, chaque dynamique, de ses deux cadets. Il est rare d’être ainsi happé en l’espace de quelques mesures seulement, c’est pourtant ce qu’il advient, instantanément, irrésistiblement. L’andante fait retenir son souffle, enivre par sa poésie. Le frisson est immense. Le scherzo m’a semblé en deçà des deux premiers mouvements, en présence, en concentration, sans doute parce ceux-ci étaient inouïs, d’une beauté infinie, à couper le souffle. Le rondo émerveille par contre par son esprit, par la capacité insensée de Pressler, rieur et amusé, à faire naître en quelques notes un climat étonnamment évocateur ; Hope et Meneses lui répondent alors avec un art de la nuance, de la suggestion, qui laisse ravi et admiratif à l’entracte.

A ce moment gracieux, répond un trio en mi bémol majeur implacable. Le contraste est saisissant. L’allegro, pris dans un tempo très mesuré, en impose par sa majesté, sa grandeur quasi beethovenienne. Rarement ai-je entendu cette musique si fière, si grande, si puissamment articulée. Lorsque vient l’andante con moto, la musique semble s’accélérer en comparaison, se durcir encore ; les cordes râpent, le piano bouleverse, mais avec une intrépide noblesse, sans jamais chercher l’attendrissement facile. Les phrasés sont rudes, appuyés, sans concession ; les moments d’apaisements des répits de brève durée tout au plus. L’atmosphère générale flaire le ravage, le climat tient de l’orage le plus noir. Ce Schubert là ne fait pas vibrer une quelconque corde sentimentale mais affiche un pathos violent, viril, brutal, dont on ressort terrassé, exsangue. Si le scherzo détend l’atmosphère, inutile d’y espérer avec les Beaux-Arts Trio un répit charmant comme on l’entend parfois : l’ambiance est austère, le ton quasi martial. Sommet peut-être d’un concert évoluant pourtant à des hauteurs vertigineuses, l’allegro moderato déploie une tension insoutenable, assommante. Par vagues, la chaleur du violon de Daniel Hope envahit, le lyrisme si délicat de Meneses émeut, les climats du vieux lion Pressler à son clavier fascinent encore et encore. Dans l’emportement terrible des dernières mesures, la musique s’achève, le silence se fait, et la salle explose. Miracle de la musique, miracle des grands interprètes parmi les plus grands.

Il était bien entendu que pour une soirée d’adieux, et face à un public aussi enflammé, nous n’en resterions pas là. Le premier bis, Mendelssohn, offre, dans son allégresse, un peu de repos aux âmes ébranlées et une démonstration fort éloquente de la virtuosité des musiciens. Le second, Dvorak, permet au Beaux-Arts Trio de déployer toute leur richesse musicale, belle, profonde, colorée ; tout leur esprit raffiné aussi. Le démoniaque second mouvement du second trio de Chostakovitch grince et ricane virtuose, avec une expressivité mémorable et délirante. Une  fois encore la salle Gaveau explose, se lève toute entière et fait longuement triomphe à ce Beaux-Arts Trio incomparable et grand. L’ovation se poursuit alors jusque dans les escaliers qu’empruntent les musiciens pour se rendre à leur ultime séance parisienne de dédicaces dans le hall de la salle Gaveau.

Adieu donc les Beaux-Arts Trio, nous ne vous oublierons jamais.

 

 

Publié dans Saison 2007-2008

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