NFAK, Roi du Qawwali

Publié le par Photine

 

  

Un jour de printemps, je vis un film plaisant, Aprile, de Nanni Moretti. Pour prolonger ces doux moments, je m’enquis de la bande originale et j’écoutais avec bonheur les premières plages du disque : des morceaux dansants de mambo et de cha cha cha qui dégrisaient le quotidien du métro. Je bouclais ainsi sur ces petites tranches de vie n’osant pas aller plus loin dans mon exploration du disque. Je voulais faire durer le plus longtemps possible mon plaisir. Et puis, un jour, j’osai enfin franchir les premiers opus et je fus littéralement absorbée. La plage 10 était un sortilège.

 

Cela commença par une invitation langoureuse et gaie, faite d’instruments inconnus à mon oreille, produisant des sons pincés et sautillants. Des cordes, des claquements de mains et de tambours ondulaient tranquillement dans l’espace. Les parfums d’un orient lointain et mystérieux prenaient vie et me faisaient entr’apercevoir un monde caché. La voix du maître lança l’appel au voyage, repris en écho par un chœur d’hommes. Et l’histoire commença.

 

J’en ignorais tout. Une langue jamais entendue. Un art du chant déroutant, tantôt psalmodiant des notes, tantôt partant dans des vocalises cherchant à atteindre le ciel, pour revenir sereinement sur la terre des hommes. Entre temps, le maître de chant poursuivait son conte, répétant à l’envi certaines phrases, des syllabes, des onomatopées, alors que les tambours et les claquements de mains poursuivaient l’envoûtement. Et cela se répétait, répétait, répétait, répétait. Une phrase en particulier revenait régulièrement, devenait presque familière, mais demeurait aussi ésotérique qu’une formule magique.

 

Je cherchais à identifier ce que j’écoutais, à mettre un nom sur quelque chose, à essayer de retrouver quelques repères. Etait-ce de l’arabe ? Etait-ce un chant ancien ou moderne ? Etait-ce méditerranéen, oriental, asiatique ? Rien, ni le temps, ni le lieu, ni la culture, rien, strictement rien ne m’était familier. Perdue, je finis par lâcher prise et me laissais emporter par cette mélopée languissante qui procurait tant de bien être. Je flottais, ne sentais plus mon corps, n’entendais plus rien d’autre, ne songeais plus à rien. J’étais possédée. Cela cessa brusquement. Le silence était trop violent. Je replongeai à plusieurs reprises jusqu’à l’épuisement.

Revenue sur cette terre, je sus que je venais d’écouter « YAAD-E-NABI KA GULSHAN », par Nusrat Fateh Ali Kahn. Ah ? En bonne occidentale, je me mis en quête de quelques renseignements et ne fus pas au bout de mes surprises.

 

Nusrat Fateh Ali Kahn est une star mondiale. Une star mondiale inconnue pour la grande majorité des mortels de cette partie de la planète, mais un quasi dieu vivant pour les habitants de la région que les géographes nomment le sous-continent indien. Né en 1948, décédé en 1997, Nusrat Fateh Ali Kahn était pakistanais, et était Qawwal, c'est-à-dire un chanteur de Qawwali, un art musical traditionnel, un chant religieux, destiné à porter le message de la poésie soufie. Nusrat Fateh Ali Kahn porta si haut son art qu’il fut désigné comme « Ustad » (maître) et « Shahinshah » (roi des rois du Qawwali). Nusrat Fateh Ali Kahn prolongea ainsi une tradition familiale vieille de plusieurs siècles alors que son père, lui-même Qawwal, le destinait à être médecin.

 

Le don de Nusrat Fateh Ali Kahn est reconnu, mais n’éclipse en rien les années d’apprentissage ni l’exigence du chanteur : le Qawwali obéit naturellement à une somme de règles techniques et stylistiques précises, décrites par de nombreux spécialistes. En parcourant diverses littératures, je fus toutefois agréablement étonnée car tout ce que j’avais pu perçevoir, dès les premières écoutes, était soumis à une codification précise - prélude instrumental, sonnet récitatif, poème chanté, reprise par un choeur masculin – que mon oreille avait pu saisir. Aussi étrange et déroutant que cet art puisse paraître, il est simplement accessible à celui qui se laisse emporter. Et, depuis ce printemps de 1998, je n’ai pas cessé de voyager.

 

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Publié dans Humeurs lyriques

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