Romances séfarades, Accentus Austria (Arcana)

Publié le par Friedmund


En 1492, un nouveau monde commence : la découverte de l’Amérique par Christophe Colomb, bien sûr, mais aussi la chute de l’Alhambra, étape finale de la reconquête par l’Espagne chrétienne de l’Andalousie, arabe depuis 711. Le retrait d’Espagne du Califat vaincu entraîne la chute de cette Andalousie prospère qui vit pendant sept siècles chrétiens, musulmans et juifs cohabiter pacifiquement dans une extraordinaire prospérité économique, scientifique, artistique et intellectuelle, dont Averroès (1126-1198, dit Ibn Ruchnd en arabe), philosophe, mais aussi médecin et juriste, est le plus fameux représentant.

Les chrétiens espagnols, qui ont proclamé la Sainte Inquisition en 1478, brisent alors la coexistence religieuse voulue et défendue par le Califat islamique, qui encouragea longtemps l’installation des juifs. Aux sept siècles de paix du Califat, succèdent la dénaturation de tous les symboles de l’Islam en Andalousie (dont la défiguration de la fantastique Mezquita de Cordoue, privée à jamais par une stupide chapelle de son infini champ de colonnes) mais également le décret dit « d’Alhambra » qui ordonne le 31 mars 1492 à tous les Juifs d’Andalousie de quitter le pays sous trois mois : l’inquisition remplace la coexistence pacifique et l’obscurantisme le progrès.
La communauté juive andalouse se résout pour une petite moitié à la conversion, et pour l’autre, 200,000 personnes environ, aux chemins de l’exil. La diaspora trouve refuge pour partie au Maghreb, mais également dans les régions Est de la Méditerranée : Balkans, Grèce, Palestine, et dans l’Empire Ottoman à l’invitation du sultan Bayezid II ; ce sont ces dernières régions qui seront le berceau des chants présentés par ce disque.

Dans la forme, ces romances sont héritées de celles traditionnelles du Moyen-Âge espagnol. De langue judéo-espagnole, teintées de vocabulaire local, turc ou grec, elles narrent diversement faits d’armes des guerres mauresques, amours, traditions judaïques, ou simple poétique universelle de la vie.  La musique est celle des synagogues du Proche-Orient : libres mélopées, vocalises lancinantes, harmonies et accompagnements évocateurs, tout rappelle ici le parfum de l'Orient méditerranéen, sa douceur et sa chaleur. Ces romances sont absorbantes et caressantes, lyriques et enjouées, toujours savamment rythmées : l’émerveillement est permanent, d’autant plus que ces belles mélodies restent gravées longtemps en mémoire après l’écoute ; certaines sont désormais présentes en moi en permanence, à la manière des airs d’opéra les plus célèbres du répertoire. A qui voudrait se faire une idée rapide du disque, je recommanderais d’écouter prioritairement l’envoûtante Nasciamento y vocacion de Abraham (n°1), la poétique Rosa enflorece (n°3), ou encore l’amoureuse Avre tu puerta cerrada  (n°3) ; toutes en fait sont merveilleuses, et jamais aucune monotonie ne se fait sentir à l’écoute continue des soixante-six minutes de cet album.

Difficile de juger de la pertinence de telle interprétation, mais la musicalité que dégage ce disque est d’une très grande beauté : instruments envoûtants, voix superbes, dont celle merveilleusement timbrée et nostalgique du ténor Cesar Carazo Jalon, ce disque respire un bonheur apaisé, enivrant et doux à la fois. La beauté intrinsèque de ces Romances séfarades dans l’Empire de la Sublime Porte et les sonorités ensorcelantes d’Accentus Austria sous la direction de Thomas Wimmer, font aujourd’hui de cet album un des plus précieux de ma discothèque, un de ceux auxquels je reviens le plus souvent, pour voyager et rêver ; pour apprécier simplement un moment de musique fascinant.

Je souhaite à tout un chacun de connaître la joie immense qu'apporte ce beau voyage poétique vers l'Empire de la Sublime Porte ; et de succomber autant que peut aux charmes de l'Orient.

 

Publicité

Publié dans Disques et livres

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :