Quel répertoire pour l'Opéra de Paris?

Publié le par Friedmund



Les déclarations de Nicolas Joël dans Opéra Magazine sur les deux listes qu’il aurait dressées pour bâtir son projet pour l’Opéra de Paris, une pour les ouvrages jamais représentés à l’Opéra et une seconde pour ceux à l’abandon depuis quarante ans au moins, sont propices à toutes les spéculations et les rumeurs. Je note pour ma part que la révélation de cette démarche se fait immédiatement après deux phrases indiquant pour la première le devoir de l’Opéra de représenter toutes les esthétiques, et pour la seconde que le « patrimoine » délaissé de la Grande Boutique tient particulièrement à cœur à son futur directeur.
La question de l’équilibre des programmations de Gérard Mortier, exigeantes et très marquées par le 20ème siècle, ont beaucoup fait couler d’encre ces dernières saisons, à tort ou à raison. Ce débat a au moins le mérite de maintenir vivante la question première de toute maison d’opéra : quel répertoire aujourd’hui, et comment le construire ? Plutôt que de s’adonner au jeu des rumeurs, toujours distrayant mais un peu vain, tâchons de répondre aux quelques questions sous-tendues par les propos de Nicolas Joël.  


 

1)    Faut-il tout jouer ?


A l’évidence le catalogue opératique est vaste, et le public de l’Opéra serait bien déconcerté si on lui servait l’intégralité du répertoire selon une méthode de quotas. D’abord parce que pour un chef d’œuvre le catalogue comporte au bas mot dix médiocrités, aussi sûr que pour un compositeur d’exception l’histoire de l’opéra a connu moult artistes sans génie. Si on ajoute à cela que même la production des plus grands fut souvent très inégale, le risque est certain de voir la médiocrité se révéler très vite envahissante au détriment des oeuvres de qualité. Vous m’objecterez peut-être qu’il ne saurait être question de quotas, ce à quoi je vous répondrais que la liste des œuvres présentées une même saison étant finie et plutôt restreinte eu égard à la richesse du catalogue, vouloir tout jouer, y revient nécessairement.

Faut-il privilégier une vaste diversité à une haute qualité? Dès lors que l’on parle d’art et d’une maison qui a à cœur son rayonnement culturel et international, la réponse me semble personnellement assez rapide à formuler.
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2)    Quelle valeur conférer à la rareté?


La meilleure façon de traiter ce point consiste peut-être à examiner les causes de l’abandon de certains répertoires et oeuvres.

La réponse usuelle est de remarquer le manque cruel de chanteurs pour chanter certaines œuvres. Mais est-ce si sûr? L’absence de ténors rossiniens décents (et la discographie de l’œuvre le démontre bien cruellement) tout au long du vingtième siècle n’a pas empêché le succès permanent du Barbier de Séville ; idem pour le répertoire wagnérien si désespérément à sec d’interprètes pendant longtemps. A trop adorer Maria Callas, on en oublie parfois que Donizetti n’a pas attendu sa venue pour exister sur les scènes italiennes, y compris pour des ouvrages moins connus guère plus joués de nos jours. A l’inverse on notera toutefois qu’une voix parfaitement adaptée à un rôle peut remettre au goût du jour une œuvre, parce qu’elle lui donne l’occasion de briller  (Sutherland en Esclarmonde) ou par pur désir personnel (Tucker et Eléazar) ; mais c’est le chanteur qui est à la fête en ces occasions, l’œuvre devenant secondaire.

Pour la plupart du catalogue, la réponse est simple : l’œuvre se révèle trop faible musicalement ou dramatiquement (Genoveva de Schumann en est un bon exemple) et ne trouve pas de public durable. Faut-il vraiment exhumer la lie du catalogue qui ne fut justement jamais à même de s’inscrire dans le moindre répertoire ? Non, évidemment, à moins de privilégier une démarche d’historiens obsessionnels qui est plus le lieu des cabinets d’études savants et spécialisés que d’un grand opéra.

La question des répertoires un temps adulés puis oubliés est plus intéressante : on pense naturellement au baroque ne trouvant plus sa place au temps du romantisme, ou bien encore au Grand Opera tombé à l’abandon après la seconde guerre mondiale. N’est ce pas là la marque du changement du goût, d’une évolution sociétale rendant à une époque donnée des esthétiques spécifiques sans intérêt pour son public ? Il est frappant de noter que notre temps semble regagner un intérêt certains pour ces répertoires, le premier tout du moins : l’examen des raisons de ces retours en grâce serait  passionnant. De manière générale, toute œuvre qui a su marqué son temps (on peut penser à Atys, aux Huguenots, à la Juive, mais aussi aux Rossini serio), se doit d’être proposée, au moins régulièrement si c’est peu fréquemment, ne serait-ce que dans une démarche purement éducative.

Enfin, il est des raretés à Paris qui n’en sont pas ailleurs, parfois fabuleux chefs-d’oeuvre, et qui sont surtout la preuve d’un manque de curiosité culturelle : mais où sont donc les opéras de Rimski-Korsakov ou Smetana ? Les Verdi de jeunesse? Ou bien Britten et Tchaïkovski, une fois donnés leurs deux titres les plus célèbres ?

La rareté en soi n’est porteuse d’aucune valeur, sauf si elle s’accompagne également d’une valeur artistique certaine, ou d’une valeur éducative. 
 
 

3)    Et le patrimoine français à l’abandon?

 
« Il y a tout un pan du répertoire de la maison qui n’est plus joué », nous dit Nicolas Joël. Cette phrase porte en soi une contradiction qui mérite d’être souligné : une œuvre fait-elle encore partie du répertoire alors qu’elle n’est plus jouée ?

Et pourquoi ne serait-elle plus jouée si ce n’est pour une des raisons précédemment évoquées ? La billetterie de la nouvelle production de La Juive à l’ONP cette saison ne semble pas s’échauffer outre mesure, alors que l’on ressort pourtant un ouvrage d’une bonne qualité et qui fut le pilier par excellence de l’histoire de la Grande Boutique pendant quatre-vingts ans. Si La Juive n’intéresse pas le public aujourd’hui, on doute que des ouvrages de qualité moindre et historiquement moins marquants soient à proposer en surdose trop flagrante.

Ne faudrait-il pas simplement adopter à l’endroit des raretés du répertoire français la même rigueur d’analyse de pertinence qu’aux autres répertoires oubliés ? Autrement dit, privilégier contre vents et marées un répertoire au prétexte qu’il est national, fut-il éculé et de qualité médiocre, n’est ce pas une forme de chauvinisme bien étrange au début du troisième millénaire, en une époque sans cesse plus ouverte au monde dans sa globalité ? Je notais précédemment que bien des raretés de qualité issues d’autres cultures restaient encore fort méconnues : la défense du patrimoine français per se ne reviendrait-il pas justement à étouffer la diversité prônée par Nicolas Joël ? En matière d’art, il convient d’être citoyen du monde.

Alors oui, définitivement le répertoire français laissé à l’abandon, de qualité, ou simplement porteur d’histoire et qui peut trouver un public aujourd’hui mérite d’être monté. Mais entendons nous bien : ce n’est pas Le Cid ou Hérodiade, de qualité médiocre et déjà reniés par nos grands-parents, qu’il convient de monter. Premièrement parce que Massenet n’est pas rare (j’ai vu treize opéras distincts de l’ami Jules en France en vingt ans), et deuxièmement parce que d’autres compositeurs plus fondamentaux manquent cruellement à l’affiche. Et, parmi eux, avant tout Lully qui rassemble à la fois le génie musical, tout un pan de l’histoire de France, et tout simplement une esthétique majeure de l’histoire de l’opéra. 

4)    Conclusion


Bis : « il y a tout un pan du répertoire de la maison qui n’est plus joué », nous dit Nicolas Joël.
 

Bien entendu : le répertoire naturel du monde lyrique a changé avec le temps. L’évolution des canons esthétiques et intellectuels des dernières décennies a vu Janacek et Händel succéder à Massenet ou Giordano. Peut-être le vérisme et l’opéra français de la seconde moitié du 19ème siècle feront leurs retours dans quelques temps, mais tout retour arrière à marche forcée serait vain. Par ailleurs, je doute un peu d’un retour triomphant à la façon de l’opéra baroque: à la base de la résurrection de ce dernier réside son génie, incomparable.

Plutôt que la recherche gratuite de la rareté ou la cocardière remise à l’honneur des vieilleries d’antan, il me semble urgent de proposer à Paris les répertoires de qualité laissés à l’abandon et en phase avec notre époque : de Lully à Britten en passant par Rossini ou Rimski-Korsakov, ils sont nombreux à sauter aux yeux sans recours à un laborieux travail d’inventaire. Et ils sont sans doute les meilleurs gages d’un Opéra de Paris généraliste.

Il a été jusqu’ici beaucoup reproché à Gérard Mortier de privilégier ses préférences personnelles en matière de programmation au détriment des goûts du public. Tout du moins cela aura débouché sur une programmation ambitieuse, d’un intérêt artistique et intellectuel soutenu. Espérons qu’au moment où Nicolas Joël nous fait part à son tour de ses propres affinités, en partie déjà connues par sa programmation au Capitole, nous puissions faire le même constat lors de son mandat.

Je crois pour ma part que le prestige de l’Opéra de Paris, sa valeur culturelle et la qualité de sa mission éducative passent avant tout par la richesse musicale, artistique et intellectuelle des œuvres présentées. Le reste ne serait que gadget ou poudre aux yeux.

 

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Publié dans Humeurs lyriques

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