Au Walhall du chant wagnérien

Publié le par Friedmund



Bien sûr, Melchior et Flagstad viennent immédiatement à l'esprit, comme des évidences, mais des évidences dévoyant toute la perception de ce qu'à su être le chant wagnérien, c'est à dire avant tout du chant, et dont l'héroïsme ne réside pas uniquement dans la structure de la puissance de la voix, mais aussi dans une sensibilité musicale (notez bien que Melchior et Flagstad les avaient, en plus de leur colossale structure, que l'on ne me fasse pas dire ce que je n'avais pas dit). Aujourd'hui où règnent l'image des fortes wagnériennes, combien de beauté pure quasi mozartienne chez les Frida Leider, Marjorie Lawrence, Helen Traubel, Germaine Lubin, Maria Muller du passé.


Décidément, oui, investir dans ces vieilles cires permet d'apprendre sa musique, car il y a eu une façon de chanter, articulée, musicale, où l'on chantait encore Wagner comme un lied de Schubert, mots et sentiments en plus des phrasés des plus raffinés. Poser la question de l'interprétation wagnérienne dans le passé, c'est remettre en cause beaucoup d'idées reçues. Et ce qui me frappe avant tout c'est la beauté du chant des anciens là où l'on croit que Wagner n'est que hurlements ou notes aigues déchirées. Plus que la voix, le style et la technique amènent une qualité interprétative perdue dans la masse des effets sonores orchestraux de la stéréo naissante.

Si Melchior était une force de la nature dotée de tous les dons du musicien, un Franz Völker pouvait chanter un Lohengrin ou un Siegmund avec moitié moins de voix, mais une classe, une élégance, une qualité d'émission, des dynamiques et couleurs à faire rougir tous les meilleurs mozartiens de notre temps. Loin des matronnes de ce jour, une Marjorie Lawrence pouvait être une Brunnhilde adolescente, rayonnante de jeunesse et de sensualité, irradiante, et un Herbert Janssen écrasait (et vraisemblablement écrasera) bien des meilleurs récitalistes de ces jours.
   



Pour cette chasse aux trésors, je me propose de faire un premier jet des maîtres-disques, pour la plupart facilement encore trouvables, qui seront des révélations pour tout wagnérien ne les aurait pas encore vécus.


- Fliegende Höllander: le duo Hotter-Nilsson
- Tannhäuser: la version abrégée de Elmendorff, pour entendre Muller, Janssen et Andresen, tous trois imbattables, mais aussi toutes les prises de Max Lorenz.
- Lohengrin: le duo du II Singher-Lawrence (en français, mais inoubliable)
- Lohengrin: tous les enregistrements studio dans la foulée du Lohengrin de Bayreuth 36 avec Muller et Völker, ainsi que les extraits live sous la baguette de Furtwängler (dont le récit du Graal)
- Tristan und Isolde : la version raccourcie d'Elmendorff de 1928, superbement enregistrée, et si Gunnar Graarud, Nanny Larsen-Todsen, Ivar Andresen sont des noms qui ne sont guère parlant peut-être, ils sont simplement inoubliables
- Tristan und Isolde encore... la liste est trop longue pour les extraits, j'abandonne, mais a minima le duo Melchior-Traubel de CBS, et le duo Varnay-Windgassen de DG
- Die Walküre duo de l'acte I - Lorenz-Seinemeyer et surtout Völler-Muller, dans un style très différent, beaucoup plus lyrique que le couple Melchior-Lehmann
- Die Walküre acte I, II - Walter EMI
- Die Walküre acte II - Reiner 36 live à San Francisco, inimaginable de feu théâtral
- Die Walküre acte III - Furtwängler 37 (Londres) de préférence encore à Karajan 51 (Bayreuth)
- Siegfried: l'intégrale raccourcie de Siegfried conservant tout Melchior en studio (superbement reconstitué par NAXOS)
- Siegfried: les extraits de studio de 36 enregistrés par Max Lorenz (battant par la jeunesse et l'enthousiasme exubérant jusqu'au souvenir de Melchior)
- Gotterdämmerung: les extraits des Ring de Furtwängler à Bayreuth et Londres avant la seconde guerre mondiale (coffret de 3 CD chez LYS)
- Gotterdämmerung: l'immolation Flagstad/Furtwängler EMI
- Parsifal: l'enchantement du vendredi saint dirigé par R. Strauss en 33 avec Kipnis et Lorenz

- A rechercher également, tous les enregistrements en français de César Vezzani et bien sûr Georges Thill, confondants d’aisance et d’élégance.

Bien sûr, la liste n'est pas exhaustive, mais les joyaux ci-dessus sont immortels!

Par ailleurs, la publication des 12 CD Gebhard sur les chanteurs wagnériens ayant gravi la Colline Sacrée entre 1876 et 1906 ouvre la possibilité d'appréhender la réalité du chant wagnérien à ses débuts.



Ce coffret est indispensable à bien des égards:


1) Il permet d'entendre des chanteurs qui étaient aussi proches amicalement que artistiquement de Richard Wagner, à commencer par Lili Lehmann, protagoniste du premier Ring de 1876 (en Woglinde, Ortlinde et Waldvogel) et Hermann Winkelmann, créateur de Parsifal en 1882,
2) Il recèle de chanteurs incroyables, comme Paul Knüpfler, basse d'une noblesse sans pareille, ou Anton Van Rooy, Heldenbaryton tout simplement impressionant, sans oublier tous les grands Heldentenors de l'ère Cosima, au premier rang desquels je mettrais Wilhelm Grüning,
3) Il illustre toute la primauté du mot voulue par Wagner (palpable chez Winkelmann) et par la suite par Cosima, pour le meilleur et le pire; tout un style wagnérien est né là, que l'on retrouvera jusqu'aux Max Lorenz ou Matha Fuchs mieux connus par le disque.
4) Enfin, des merveilles de voix et d'interprétations ici et là, et c'est bien à leur découverte que cet article appelle.

Je veux pointer, par exemple, l'absolu que représente le prélude de Tristan dirigé par Richard Strauss (chef du Tannhauser de 1894): dans un tempo vif, les cordes se soulèvent avec un frémissement et une éloquence sans pareille, et le tout est d'une transparence et d'une clarté harmonique incroyable... dans un enregistrement doublement électrique!
  

Même au temps du MP3, les wagnériens, et les amateurs d’opéra au sens large, sont loins d’en avoir encore fini avec les vieilles cires. Ou tout du moins je leur le souhaite vivement!
 

 

 

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Publié dans Oeuvres et artistes

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