Dame de Pique, Bastille, 28/05/2005
Le spectacle est toujours aussi laid en soi, rien à y faire... Le concept de Lev Dodin est assurément séduisant intellectuellement (raconter l'histoire à travers la folie d'Hermann), admirablement pensé, mais se prend les pieds dans le fait que cet ouvrage est le sommet du romantisme russe: privé de sa dimension poétique, fantastique et dramatique, tout tombe à l'eau et semble en contradiction permanente avec la musique, en plus du livret. La laideur du tout n'arrange rien. Et puis Dodin, non content de violer le style de l'oeuvre et son déroulement dramatique, viole jusqu'à la partition, fait quand même suffisamment rare pour être noté en ces temps où plus rien pourtant nous étonne dans les mises en scène. La Dame de Pique n'est plus en trois actes mais en deux parties, avec entracte en plein milieu du second acte, des répliques d'un rôle sont confiées à un autre rôle (la comtesse chante une partie de l'air de Tomski ou encore Lisa récite la lecture de la lettre pendant l'air d'Hermann) histoire de coller au concept du metteur en scène... bref, du viol au troisième degré, là où nous protestons quand même déjà souvent aux viols de premier degré.
La première saison de cette production reste comme un des sommets musicaux de l'ère Gall: en 1999, Jurovski dirigeait tout feu tout flamme rien moins que Galouzine à son sommet, Mattila, Keenlyside, Zaremba, Dernesch et Gerello. Autant dire que la distribution de 2005 n'offre plus les mêmes séductions: elle n'en reste pas moins très bonne. Vladimir Galouzine est certes moins assuré vocalement mais reste encore un Hermann majeur, absolument irrésistible d'intensité vocale, et le rôle lui colle à la peau aussi bien vocalement que dramatiquement: longues ovations bien méritées au rideau final. Ovations également pour Hasmik Papian, bien moins méritées, mais le public aime ses voix torrentielles… C'est indéniablement de qualité, mais il manque à la fois la sensibilité, l'émotivité et la fragilité de Lisa: les nuances sont absentes, le vibrato très présent, et la voix est peu gracieuse... bref, du fortissimo impactant certes, mais à mille lieues de Lisa, aussi bien vocalement que psychologiquement. Pour ses débuts en Eletsky, Ludovic Tezier déploie sa belle voix colorée et mordante avec grâce et musicalité: c'est excellent, mais pas pour autant fascinant non plus (ce qu'avait été à mon sens son Wolfram). Irina Bogatcheva a de beaux restes en Comtesse... ce qui n'est pas le cas de Nikolai Putilin en Tomski, qui m'a semblé ce soir usé jusqu'à la corde, particulièrement dans l'aigu tiré et blanc en constant combat avec la justesse (d'ailleurs il rate carrément le premier aigu de sa ballade du I).
L'orchestre de l'ONP continue à déployer les magnifiques sonorités auxquelles il nous habitue depuis le début de la saison, sous la baguette très musicale et fine de Gennadi Rozhdestvensky: les détails orchestraux sont magnifiques, en coup de griffe ici, en fine coloration là, et les atmosphères admirablement rendues. C'est superbe, et finalement très convaincant dramatiquement, malgré le choix de tempi assez lents. Les huées relativement sonores qui ont accueilli son arrivée sur scène lors des saluts finals me semblent relativement incompréhensibles, d'autant plus qu'il avait été longuement ovationné au début de la seconde partie. L'aurait-on confondu au rideau final avec le metteur en scène?