Idomeneo, Pleyel, 29/11/2008
Les interprétations mozartiennes de René Jacobs ne cessent de me fasciner. Les options tranchées peuvent ne pas satisfaire tout un chacun, voire parfois agacer. Pourtant, la personnalité de ces lectures est certaine et leur intérêt indéniable. Mieux encore que celui d’Harnoncourt, le Mozart de René Jacobs révèle enfin toute son énergie phénoménale et sa théâtralité puissante ; et tord le cou aux sucreries un rien lourdes d’antan d’ores et déjà en comparaison bien affadies et stériles. L’interprétation d’Idomeneo ne déroge pas à la règle. Le propos de Jacobs peut sembler moins immédiatement surprenant dans le registre seria que dans celui du dramma giocoso façon Don Giovanni ; ce qu’avait déjà montré précédemment la Clemenza di Tito au Théâtre des Champs-Elysées. Pour autant nous retrouvons bien là encore une fois un Mozart brûlant, animé, vif et dramatique, haletant et implacable. L’ouverture râpe, accroche, secoue et le finale du second acte est saisissant, tragique, inexorable. L’accompagnement de l’ultime scène d’Elettra dépasse même l’entendement tant les fureurs qui déchirent l’orchestre et portent la chanteuse à l’incandescence se révèlent inouïes. Jamais la tension ne semble se relâcher sous la baguette de René Jacobs. Ce que le drame gagne en puissance, la musique le perd parfois en sérénité. Bien des moments apaisés appelleraient sans doute à une approche plus relaxée, et d’autres encore paraissent en net déficit de sensualité. La tendresse intrinsèque à l’ouvrage s’en trouve parfois altérée, et l’ouvrage se trouve ainsi baigné par une lumière sombre et oppressante qui rappelle plus volontiers les tempêtes de la mer du Nord que celles de la Méditerranée. Mais, quelles que soient ces réserves, la lecture reste impressionnante, sans concession, et happe l’attention de la première à la dernière note. Les couleurs fortes et merveilleuses du Freiburger Barockorchester ne sont pas pour rien dans la fascination sonore qu’offre l’interprétation de Jacobs. Les cordes semblent pouvoir gronder et s’emporter à l’image des plus effrayantes tempêtes, les bois sont envoûtants, les cuivres enfin moins appuyés qu’à leur habitude, et tous suivent admirablement le chef dans sa vision noire et violente de la partition. Le RIAS Kammerchor, protagoniste à part entière du drame, noble de ton et saisissant de présence, est irréprochable de bout en bout.
La distribution réunie par Jacobs pouvait prêter à question avant le concert. A son issue, on rend les armes. Ainsi, on imaginait mal la voix de Sunhae Im trouver les accents radieux d’Ilia. Si le timbre reste plus celui d’une soubrette que celui que l’on associe à la jeune aristocrate phrygienne, le chant en lui-même est somptueux, élégamment phrasé, souvent dans un même souffle. Son entrée au troisième acte la cueille un peu à froid et présente quelques vocalises incertaines. La surcharge d’ornementation de son Zeffiretti lusinghieri, sans doute imposée par le chef, en est sans doute la principale cause. Peu importe. Cette Ilia se démène, vit et s’incarne de manière tout à fait inattendue, et finit par convaincre et rendre secondaire les quelques réserves précédemment émises. La surprise n’est pas moins grande à découvrir la brûlante Elettra campée par Alexandrina Pendatschanska. La soprano bulgare m’avait toujours semblé jusqu’ici un rien trop placide en scène et rien ne me préparait à la rencontre d’une telle Elettra, brûlante et furieuse, noire (jusque dans sa tenue) et aux accents d’une rare violence. D’Oreste d’Aiace est anthologique par sa fureur intense, implacable, quasi démoniaque. Une telle torche sur une scène, a fortiori au concert, est rarissime. Les langueurs amoureuses de sa grande scène du second acte lui conviennent moins bien, mais on ne connaît aucune Elettra qui réussisse uniformément les trois actes. Et on goûte par contre le soin constant mis aux nuances par cette voix à l’étoffe vocale somptueuse mais d’habitude peu encline à la mobilité. Espérons que les studios sauront conserver ce portrait étonnant et saisissant. Même si ces deux partenaires féminines se dépassent ce soir comme jamais, la grande triomphatrice de la soirée reste pour moi Bernarda Fink. Son Idamante est idéal de ton, tendre et héroïque, un rien triste parfois mais aussi ardent, toujours très intéressant à entendre. Si la vocalise n’est pas le fort de la mezzo-soprano, on le sait, la noblesse de l’émission et les couleurs ambrées du timbre sont elles magnifiques. En somme du très beau chant, et une incarnation désarmante de sincérité, souvent fort émouvante, plus majestueuse et mûre mais tout aussi palpitante que celle de Joyce DiDonato à Garnier.
Le rôle d’Idomeneo ne pose naturellement aucun problème vocal à Richard Croft, musicien hors pair et virtuose accompli, ce que confirmait il y a peu son récent Jupiter haendélien en studio. Son Fuor del mare, dans sa version longue et plus ornée encore qu’à l’accoutumée, est impeccable et même flamboyant. La voix est homogène sur toute la tessiture, l’artiste est sensible et élégant, et le plaisir que l’on rencontre à écouter cet Idomeneo est constant. Le ténor américain m’a semblé pourtant en retrait de ses possibilités sur le plan dramatique. Cet Idomeneo murmure et s’émeut doucement mais se révolte finalement peu, et avec bien peu de colère. Si la présence et la sensibilité de l’artiste sont indéniables, le rôle appelle sans doute à un investissement dramatique de plus grand relief. La nervosité relative à ce qui est, sauf erreur de ma part, une prise de rôle explique sans doute la prudence de l’interprète. Cette réserve ne doit de toute façon en aucun cas faire oublier qu’on imagine peu d’autres ténors aujourd’hui à même de triompher du rôle avec autant de classe vocale et de musicalité souveraine. Depuis mon premier contact avec Kenneth Tarver en Ferrando à Naples, je ne cesse de m’étonner de ses immenses qualités de musicien. Son Arbace est impeccable et s’écoute avec autant de plaisir que d’admiration. Très instrumental, son chant séduisant et raffiné se révèle sans faille lors des deux airs redoutables réservés au confident du roi. Nicolas Rivenq, le Grand Prêtre, et Luca Tittoto, la Voix de Neptune, complètent idéalement de leurs belles voix et de leurs présences certaines et sonores un plateau que je ne suis pas prêt d’oublier de sitôt.
En somme une soirée captivante et assez formidable. Le disque, d’ores et déjà annoncé chez Harmonia Mundi, ne devrait pas tarder à suivre : on ne le manquera pas, tant il s'annonce comme un des meilleurs éléments de la discographie mozartienne de René Jacobs.