Tristan und Isolde, Bastille, 21/11/2008
Les premières représentations semblent avoir métamorphosé Seymon Bychkov et son orchestre. Les approximations constatées lors de la première le 30 octobre ont entièrement disparu : l’orchestre de l’Opéra joue ici à son meilleur, et, dès le prélude, magnifique, on devine que la soirée sera d’un tout autre acabit que la précédente. Bychkov équilibre admirablement ses pupitres et donne à entendre tous les raffinements de l’écriture wagnérienne. Le chef n’opte pas pour la transparence mais plutôt pour une fusion des pupitres qui n’oublie pas de faire la part belle aux bois, joliment sollicités. Cette lecture est certes classique, mais au meilleur sens du terme. Enveloppant et chaleureux, lyrique et élégant, l’orchestre plonge ainsi avec bonheur l’œuvre dans sa passion mélancolique et son romantisme intrinsèque. Et puis, surtout, Seymon Bychkov tend enfin le drame et habite infiniment mieux la partition. Jamais la tension ne se relâche, et certains moments se révèlent même chauffés à blanc, à l’image de la section finale du duo qui se précipite et s’embrase, ou encore de l’ultime hallucination de Tristan, brûlante et intense.
Sur la scène, Clifton Forbis est le héros de la soirée. La couleur est toujours aussi ingrate, mais le métal est héroïque à souhait et l’implication extraordinaire. Le manque de beauté intrinsèque de l’instrument tend de manière insidieuse à masquer la pure qualité du chant, remarquable. Pourtant le duo est phrasé avec soin, nuancé à l’envi, et le ténor assume de la première à la dernière note sa longue scène d’agonie sans trucage ni pis-aller histrionique. Il faut encore l’entendre répondre en grand musicien et en tragédien accompli à Marke puis inviter Isolde à Kareol lors du finale du second acte. Pour qui sait entendre au-delà de l’apparence ingrate du matériau, ce Tristan demeure phénoménal. Et l’engagement qui est le sien en scène, son intensité et son intelligence dramatique, sont autant de qualités introuvables sur la scène wagnérienne aujourd’hui : un très grand Tristan, vraiment, dans une forme éclatante. Waltraud Meier ne retrouve pas pour sa part son excellente forme du 30 octobre. En méforme évidente, elle jongle avec la difficulté du rôle, passe le premier acte présente mais sans tout l’art et la subtilité qu’elle y mettait lors de la première. La tension qu’imprime Bychkov sur la soirée la force toutefois à une prise de risques plus importante et à fendre l’armure un peu plus qu’à l’accoutumée. Le début du deuxième acte la trouve toutefois prudente et sur la défensive, presque effacée, souvent incertaine. Les aigus ne passent plus du tout ou presque, les ut sont tout juste marqués, et la ronde la dièse à découvert avant la conclusion du duo, phénoménale il y a trois semaines, est ici incertaine et vite écourtée. L’artiste retrouve des couleurs à partir de « O sink hernierder », superbe, et son troisième acte se révèle à nouveau extraordinaire. La Liebestod demeure phrasée de main de maître, et si les aigus sont périlleux, la chanteuse met en valeur de manière inhabituelle un versinken absolument poignant. J’espère que la chanteuse recouvrera totalement de sa maladie d’ici la fin de la série le 3 décembre pour ce qui restera en toute logique son ultime Isolde parisienne. Aux côtés des amants, Alexander Marco-Buhrmester s’impose toujours comme un bon Kurwenal, attentif et à la voix solide et sûre, mais Ekaterina Gubanova me laisse toujours autant partagé entre l’admiration de ses beaux moyens et une certaine gêne devant son élocution souvent floue. Bernard Richter, magnifique marin et pâtre, se révèle une nouvelle fois admirable, alors que Ralf Lukas, Melot, apparaît pour cette représentation vocalement plus en retrait et incertain.
Franz-Josef Selig annoncé souffrant, Marke revient pour cette unique soirée, de manière tout à fait inattendue mais pour notre plus grand bonheur, à Matti Salminen. On ne peut imaginer Marke plus différents. Si Selig campe un roi tout en douceur affectueuse et pleure son monologue avec un lyrisme confondant, la grande basse finlandaise en impose avant tout par sa présence physique et vocale encore impressionnante. La voix a perdu en rondeur avec les années, et peut-être aussi en couleurs. Mais le rôle ne lui pose encore aucun problème sur toute son étendue. Et Salminen émeut à sa façon, colosse déchiré qui brûle les planches, au potentiel de violence certain, mais retenu, comme incapable de faire usage de sa force de géant de peur de blesser ces amants tant aimés. Le charisme de l’artiste demeure extraordinaire. Tout comme Waltraud Meier, Matti Salminen fait partie de ces artistes qui n’ont qu’à apparaître en scène pour capter immédiatement l’attention. Je ne pouvais m’empêcher de penser au second et au troisième acte qu’étaient sans doute réunis là, ensemble une dernière fois sous mes yeux, les deux chanteurs wagnériens les plus emblématiques des deux ou trois dernières décennies. Il n’est pas sûr non plus que l’on puisse revoir Matti Salminen une fois encore à l’Opéra de Paris dans les années à venir ; élément non musical peut-être, mais qui contribue aussi à faire de cette représentation une soirée tout à fait exceptionnelle.
Je ne reviens pas outre mesure sur la mise en scène déjà commentée lors de la première ; tout juste peut-être quelques mots pour confirmer que les images de Bill Viola me laissent désormais sans réaction, si ce n’est ce cargo perdu dans la brume, tellement évocateur et poétique. A regarder désormais presque uniquement la scène et non plus l’écran, la beauté des jeux de lumière extraordinaires de James F. Ingalls me trouble et me fascine plus encore : Isolde orangée s’enflammant la torche à la main, le clair de lune blanc sur les amants enlacés, ou encore le bleu marine flou et mystérieux qui semble arrêter le temps au moment de consommer le philtre. Et l’économie et la justesse psychologique de la direction d’acteurs de Peter Sellars me semblent une leçon à méditer dans le vaste temple dédié au mélodrame qu’est tout Opéra.