Pierre Boulez, Pleyel, 30/09/2007
Mark André
…auf… II (création française)
Edgard Varèse
Amériques (version 1929)
Enno Pope
Obst (création française)
Matthias Pintscher
Towards Osiris (création française)
Pierre Boulez
Notations (pour orchestre) : I, VII, IV, III, II
Ensemble Modern Orchestra
Pierre Boulez, direction
Pierre Boulez nous a convié ce dimanche après-midi à un festin sonore rutilant. Toutes les pièces choisies ont en commun de se déployer pour un large orchestre traditionnel, notamment les percussions multiples, sans recours à l’électronique, et de flatter l’auditeur d’un flux constant de sonorités aussi fortes que belles et rares. Trois créations françaises étaient également au menu, aux côtés des Amériques de Varèse et des Notations de Boulez lui-même. L’arrière-scène de Pleyel, qui permet de voir diriger le chef de face, constituait là une aubaine irrésistible et j’avais soigneusement choisi mon fauteuil pour être installé face à Boulez et ne rien perdre de sa direction. On ne voit pas telle baguette diriger tous les jours. Encore moins un compositeur de haut rang à son sommet diriger ses propres œuvres.
La première des trois créations, …auf… II, second volet d’un triptyque sur le thème de la résurrection du Christ, est sans doute celle qui m’a laissé la plus forte impression. Mark André travaille pendant quinze minutes le silence bruissant des cordes et de l’aluminium froissé, le fracassant d’assauts réguliers de sonorités saisissantes, comme en impulsions sonores étranges et étourdissantes. Sur son estrade Pierre Boulez dirige avec des gestes précis et retenus, analytiques. La fascination engendrée par la partition se double de celle du chef, démiurge obtenant les dynamiques les plus spectaculaires, les arrêts les plus tranchants ou les frémissements les plus impalpables de mouvements savamment ajustés et millimétrés. La France s’honorerait de créer dans son intégralité ce triptyque d’un de ses ressortissants qui, comme Boulez, a choisi l’Allemagne comme terre d’accueil. Mark André, présent en cette matinée, a obtenu d’ailleurs une ovation bien méritée d’une salle Pleyel envoûtée.
Le contraste de cette première pièce avec les Amériques de Varèse est fascinant. Déchaînant la masse sonore puissante et vigoureuse de la partition, la direction de Pierre Boulez se meut en des gestes plus enveloppants et puissants pour une orgie sonore démesurée, puissamment rythmée. Rarement un orchestre m’aura semblé autant comme de la lave en fusion, à la pâte somptueuse et à la souplesse quasi instantanée, se mouvant et se soulevant en permanence dans un flot irrésistible. Les transitions et modifications sonores obtenues par Boulez tout au long de la partition sont uniques. Tout juste peut-être la violence sonore se révèle un rien excessive, exacerbée par l’acoustique de Pleyel, amplificateur démoniaque et chaleureux des masses orchestrales. Jamais je ne crois avoir entendu prestation orchestrale aussi ample et soutenue, déferlante même, sans que ni rondeur ni beauté du son ne soient en rien altérées.
En seconde partie, Boulez nous livre une autre création française de Enno Poppe, Obst. En quinze minutes et quatre mouvements, le compositeur nous dépeint quatre fruits en une nature morte musicale pleine de couleurs et de surprises. Le second mouvement émeut par l’usage récurrent de quarts de ton emplis de mystère et d’étranges saveurs. La plastique musicale est superbe. Le dernier mouvement est tout aussi réussi, riche de couleurs et de surprises dans sa vitalité dynamique. Towards Osiris de Matthias Pintscher, troisième et ultime création française de ce concert, m’a semblé plus avare de réelle surprise sonore et me laisse quelques heures plus tard un souvenir moins prégnant.
Boulez dirigeant Boulez est à bien y réfléchir quelque chose de vertigineux, sans doute historique : un compositeur de premier plan se dirige lui-même. Malgré son raffinement et sa complexité ses Notations dans leur forme symphonique apparaissent comme des modèles d’élégance, de lyrisme et de beauté formelle. La septième notation irradie d’une beauté émouvante, enveloppante et tendre. La seconde, conservée pour la fin, puis bissée, exacerbe une rythmique implacable, à la fois crûment barbare et d’une sophistication souveraine. Toutes fascinent par la richesse musicale d’un univers magique et simplement somptueux. Dirigeant son oeuvre, le chef d’orchestre fait corps avec le compositeur, et les gestes tranchants et anguleux du début du concert s’épanouissent dans des formes caressantes et rondes. Parmi les routines de luxe d’une saison parisienne, un concert à marquer d’une pierre blanche.
Je profite de cette chronique pour écrire tout le bonheur que j’ai eu à lire Le maître et son marteau de Philippe Olivier publié en 2005 aux éditions Hermann. L’auteur analyse le compositeur à travers le double prisme de son rapport à la France, patrie d’origine, et de son rapport à l’Allemagne, patrie élective. Séparé en deux parties distinctes, France et Germania, l’ouvrage démontre avec brio à quel point Boulez ne pouvait s’inscrire dans la culture française d’une musique académique, volontiers divertissante et superficielle, mais surtout conservatrice et avant tout politique, officielle et étatiste. L’auteur inscrit Boulez dans sa filiation naturelle d’héritier par excellence de la Seconde Ecole de Vienne, et dans la proximité d’une germanité profonde, innovante, presque rebelle. Les rapports de Boulez avec Landowski, représentant d'une certaine musique officielle et nationalement enracinée, s’en éclairent naturellement. L’amateur d’opéra, puisque tel est l’objet principal de ce blog, y trouvera également matière à sa réflexion que ce soit dans les affres de la naissance de l’Opéra Bastille, dans la foi de Boulez en la nécessité d’une redéfinition conséquente de l’art théâtral, ou bien encore dans son rapport privilégié à Wieland Wagner, et, bien sûr, dans l’extraordinaire aventure du Ring du centenaire.