La Walkyrie de Stéphane Braunschweig
Pour une raison que j’ignore, je reste insensible aux charmes de l’opéra télévisé, et ce depuis quasiment toujours. Impossible pour moi sur le petit écran d’atteindre à la disposition d’esprit et à la concentration nécessaires. Le gros plan est souvent fatal à l’opéra, le manque d’imagination des metteurs en scène bien souvent tout autant. Discophile invétéré, on ne trouve chez moi que quelques vidéos, acquises parce que la curiosité était trop grande, et pas le moindre de ces DVD qui semblent de plus en plus s’imposer comme le quotidien futur de l’amateur d’opéra. Le talent naturel de Stéphane Braunschweig valait bien de faire exception. D’autant plus que La Walkyrie était un ouvrage idéalement adapté son talent de directeur d’acteurs fin et intelligent.
Si La Walkyrie possède une dimension épique, l’ouvrage est avant tout une somme de dialogues à deux, à fleur de peau, souvent forts et sans fard. L’incandescence des Wälsungen, l’affrontement conjugal de Wotan et Fricka, la confrontation de Brunnhilde avec Siegmund puis Sieglinde, les adieux finals du père et de la fille, tout dans La Walkyrie est rencontre ou confrontation de deux de ses personnages. Le monologue de Wotan lui-même n’est qu’une confrontation avec lui-même du maître du Walhalla. Mieux encore que Chéreau peut-être, Braunschweig sait donner à chacune de ces rencontres leur exactitude psychologique, par la mise en situation, le geste et plus encore le refus de toute ostentation épique, justement. On pourrait reprocher à Stéphane Braunschweig de peut-être transformer l’ouvrage en drame bourgeois. A bien y regarder pourtant, Wagner a singulièrement délaissé dans la première journée de sa Tétralogie cet aspect épique. Autant L’Or du Rhin porte le sceau des mythologies, Siegfried celui de l’héroïsme légendaire, et, enfin, Le Crépuscule des Dieux celui de l’épopée, autant La Walkyrie ne vit pas à mon sens par son cadre mythologique mais plus par l’intensité émotionnelle suscitée par ses personnages. Le contexte légendaire est avant tout pour ce dernier ouvrage le catalyseur de rencontres mémorables, pour les personnages comme pour le spectateur, qui font tout le prix et l’attachement du public pour cette journée du Ring en particulier.
En un sens, la mise en scène de Stéphane Braunschweig est l’exact contraire de celle de Bob Wilson. Là où l’américain s’attachait avant tout à dresser un monde hautement onirique et poétique et y sacrifiait la vérité de ses personnages, Braunschweig braque ses projecteurs sur chacun des personnages avec une acuité et une inspiration rare. L’angoisse, superbement dessinée, de Sieglinde au début de l’opéra, l’épuisement de Siegmund, leurs caresses passionnées et raffinées émeuvent. Le portait de Hunding en bourgeois pétri de raideur et d’inhibition fait mouche, au même titre que celui de Brunnhilde, infantile, joyeuse, turbulente, gagnant sagesse, humanité et maturité au fil de ses rencontres fraternelles et paternelles. Toute la vérité wagnérienne est là, et bien là. Et puis comment ne pas noter ces inspirations fulgurantes : le printemps qui s’annonce en lumière blanche nuptiale, Wotan déplaçant ses pièces (le dragon, la walkyrie, le combattant, le dieu) comme Napoléon ses troupes sur un échiquier, Wotan encore partageant l’amusement ludique de sa fille lors de son cri de guerre… Le metteur en scène trouve un extraordinaire répondant chez ses chanteurs, les femmes surtout, et Sieglinde plus encore ; le portrait scénique d’Eva-Maria Westbroek est criant de vérité dans l’angoisse comme dans la joie, dans l’effusion comme dans la douleur.
Musicalement, le beau soprano de Westbroek, à mi chemin entre la chair brûlante d’une Rysanek et la blondeur lyrique d’une Brouwenstijn , m’a semblé largement dominer les débats. C’est pourtant son Siegmund, Robert Gambill, qui m’aura le plus fasciné tout au long de la soirée. La voix peut avoir ses duretés et ses fatigues dans l’aigu, mais le ténor fait naître avec bonheur la musique d’un texte déclamé avec un art confondant. Si la noblesse et l’intelligence de Sir Willard White ne forment plus une surprise, c’est avec bonheur que j’ai par contre découvert la belle et majestueuse Fricka de Lilli Paasikivi. Et puis quel bonheur d’entendre une Brunnhilde lyrique de voix et fraîche de timbre, enfin crédible en jeune vierge mutine et affectueuse ! Je ne sais pas si c'est le hasard des dates qui me le suggérait, mais Eva Johannsson m'a semblé ce même genre de Brunnhilde juvénile, sensible, lyrique, belle de timbre que l'était Crespin. Crespin a qui on reprochait d'ailleurs à l'époque de ne pas avoir le format vocal et le débit gueulant des "authentiques wagnériennes"… Seul Mikhail Petrenko m’est apparu un brin décevant, malgré une attention au texte notable. Difficile de juger de l’orchestre de Sir Simon Rattle dans les conditions sonores proposées. La pofondeur des plans sonores était saisissante, mais la réverbération accentuée de la nouvelle salle aixoise n’y est sans doute pas étrangère. Pour le reste, il m’a semblé que Rattle proposait une lecture très moderne et objective de la partition, claire et technique, sans excès ni rubato ou effusion. Un Wagner sage et beau en somme, magnifié par les pupitres des Berliner Philarmoniker.