La Lulu de Silja et Böhm (Andante)

Publié le par Friedmund

 
Ce live viennois de 1968 est une gâterie pour tout amoureux de Lulu, passées deux réserves qui peuvent gêner pour tel opéra. Vivre sans le troisième acte orchestré par Friedrich Cerha est devenu délicat tant l’architecture de l’œuvre est toute entière construite en symétrie dramaturgique (chacune des scènes trouve son symétrique narratif et symbolique par rapport à l’interlude médian du II). Aussi, l’apposition des Variations et de l’Adagio tirés de la Lulu-suite présente un épilogue décidément expéditif quoique nécessaire. Egalement, quel que soit le beau travail sonore de  la firme Andante, l’orchestre paraît bien étroit et au second plan, quoique lisible et clair ; les voix sont par contre bien définies et présentes. Peu importe au fond : l’interprétation préservée par cet enregistrement est extraordinaire, et certaines incarnations quasi définitives.

 

Définitive, l’incarnation de Lulu par Anja Silja, plus jeune et lyrique qu’elle ne le sera au studio (Decca), au timbre encore frais et au suraigu cristallin mais puissant, l’est sûrement. A l’audition seule cette Lulu brûle les planches par son art d’un texte rendu avec une imagination et une classe étourdissantes. Quand on sait en plus la beauté de la femme et le talent de l’actrice on imagine aisément comment son nom a pu devenir indissociable du rôle sur la scène allemande quinze ans durant. Tout aussi fascinante, Martha Mödl endosse les habits d’une Geschwitz brûlante et intense, malsaine mais terriblement humaine. Autre présence fabuleuse, Hans Hotter campe un Schigolch étonnant de caractérisation, également pathétique et ironique, mais aussi gouailleur et noble ; la beauté du timbre est stupéfiante, les mots et tics du rôle admirablement ciselés.  Waldemar Kmentt chante sans doute le plus idéal Alwa qu’il m’ait été donné d’entendre : la voix est vaillante et charnue, le diseur de premier ordre, et surtout l’épaisseur de l’émission et le timbre confère à cet Alwa une élégance malsaine idéalement décadente ; un Eisenstein qui aurait été entraîné dans une affaire de mœurs viennoise plus sordide qu’à l’habitude en somme.  Si la renommée de Ernst Gutstein est moindre, son Dr Schön complète avec adéquation et éloquence ce fabuleux quatuor. L’Athlète de Oskar Czerwenka, fabuleux de présence, s’impose par l’élocution claire et sonore et un ton fat à souhait ; William Blankship caractérise parfaitement le Peintre pour sa part. Et puis, parmi les seconds rôles, pour compléter cette affiche prestigieuse, on trouve encore Gerd Nienstedt en Dompteur, Manfred Jungwirth en Directeur et même le débutant Heinz Zednik en Valet et la finissante Hilde Konetzi en Habilleuse !

Cette prestigieuse et admirable affiche est menée de main de maître par Karl Böhm. J’ai déjà dit les limitations du spectre sonore qui affectent le rendu sonore de l’orchestre. Pourtant, le son est suffisamment clair et bon pour ne rien perdre de la main mozartienne qui éclaire la partition avec grâce et fluidité. La lecture de Böhm est la légèreté de touche même, et, sous sa direction, les audaces de l’écriture d’Alban Berg s’écoulent en un flot évident et naturel d’un rare lyrisme. La retenue et la finesse de l’orchestre de Karl Böhm favorisent pleinement l’expression musicale et verbale des chanteurs, notamment Anja Silja, admirablement soutenue dans ses envolées lyriques et la richesse de ses phrasés.

 

En conclusion, si l’enregistrement de Pierre Boulez chez DG fait sans doute encore figure de référence, ne serait ce que pour le confort précieux du son studio et le troisième acte reconstitué par Friedrich Cerha, cette soirée viennoise me semble indispensable à tout amateur de l’ouvrage. Parce que Silja y est ici au sommet de ses moyens et autrement plus impliquée qu’au studio. Parce que son entourage réunissant Hotter, Kmentt, Mödl, voire Gutstein et Czewenka, est simplement imbattable. Parce que Karl Böhm mieux que quiconque confère à cette musique un lyrisme chaleureux qui la rend immédiate et évidente. Parce que par la magie du live, leur réunion à tous sur la scène viennoise crée un moment de musique et de théâtre rare et précieux. Andante offre comme à son habitude un packaging de qualité présentant le livret multilingue, une courte notice biographique des chanteurs, quelques articles pertinents et de nombreuses photos de la production d’Otto Schenk. 

  

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Publié dans Disques et livres

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