Opéra et élections

Publié le par Friedmund

 

 

 

En cette période d’élections, je m’étonnais au hasard de mes méditations que l’histoire de l’opéra ait aussi peu accordé de place au processus électoral. Après tout, il y a la matière à illustrer les espoirs, ambitions, rivalités, desseins hauts et bas, revirements ou manœuvres qui forment les ingrédients habituels de tout bon livret d’opéra : en plaquant une histoire d’amour sommairement dessinée, le tour serait facilement joué ! Cette désaffection peut s’expliquer naturellement par le cours de l’Histoire. Après tout, l’opéra a vécu son heure de gloire à un moment où les processus électoraux restaient quand même plutôt restreints et peu diffusés dans son berceau d’origine, l’Europe ; et l’opéra du 20ème  siècle eut d’autres chats, plus centrés sur les individus, à fouetter. Bien entendu, doit aussi être prise en compte la manne inépuisable que constituent mythologies divines et royales rendant toute référence électorale nécessairement caduque. Sans doute aussi le public opératique se retrouvait plus facilement dans les désignations héroïques, plus propices à un imaginaire de grandeur et plus à même de flatter les fantasmes des cours royales et le public bourgeois du 19ème siècle. Il en faut peu dans le cadre de l’opéra romantique pour se retrouver désigné commandant suprême ou roi : tout juste quelques improbables imbroglios permettant de conquérir le pouvoir sans ne rien faire, et avoir ainsi Memphis à ses pieds à faible coût.

 

On ne retiendra pas naturellement les élections à caractère trop groupusculaire comme les désignations de Renato ou Ernani par leur assemblée respective de conspirateurs ; on notera que les mauvais coups d’ailleurs se tirent au sort plus qu’ils ne sont soumis au suffrage universel. On ne retiendra pas non plus Parsifal dont le mode de désignation n’est guère démocratique. Ernani et Agrippina proposent par contre des à-côtés intéressants au processus électoral. Ainsi, Ernani est le seul opéra à présenter les affres et espérances du candidat dans l’attente des résultats d’une élection pourtant jouée d’avance. On notera, amusé, que la première réaction de Carlo V, après avoir beaucoup glosé dans son aria sur les vanités humaines, sera de céder à ses passions personnelles, sitôt investi de la couronne du Saint Empire. Ne soyons pas injuste : il se reprendra, impérialement, quelques minutes à peine après en accordant son pardon général ; le rayonnement personnel que confère la couronne vaut bien Elvira. De son côté, Agrippina offre l’originalité de présenter toutes les luttes d’influences et coup bas propres à la désignation du successeur de Claude : le premier acte contient quelques répliques savoureuses, et l’abandon dédaigneux du pauvre Othon, soudainement hors course au début du second, vaut son pesant d’or, l’humour de Haendel en prime.

 

Restent donc seulement deux vrais candidats pour notre sujet : Boris Godounov et Simone Boccanegra, judicieusement programmé actuellement par Gérard Mortier à l’Opéra de Paris dans une mise en scène en rappelant toute l’actualité (1). On ne peut rêver candidats plus dissemblables. Boris feint de ne pas vouloir du pouvoir pour mieux l’obtenir alors que Simone l’obtient presque malgré lui, sans intérêt initial pour la couronne des doges. Si Boris construit son pouvoir sur la stratégie et le meurtre, la prise de pouvoir de Simone semble infiniment plus moderne : son élection est due à la quête de pouvoir d’un entourage qui l’utilise. Simone trouvera dans son indifférence initiale au pouvoir les ressorts d’agir au delà de son propre intérêt, alors que Boris sombrera dans la paranoïa la plus aiguë qui finira par l’emporter. En somme, le pouvoir désintéressé de Boccanegra sera bénéfique au bien public, alors que le pouvoir égoïste de Boris se terminera dans la misère populaire que chante l’Innocent.

 

Simone Boccanegra incarne une maturité démocratique étonnante eu égard à la date de sa création et au contexte post-Risorgimento dans lequel il fut conçu par Verdi et Piave, puis Boïto dans un second temps. Car après tout, un candidat qui appelle au rassemblement enfin apaisé de factions antagonistes dans un dessein supérieur, à la pacification et au développement des rapports avec les cités rivales dans un but de prospérité partagée, et qui converse en homme cultivé avec Pétrarque, même de nos jours, on n’en rencontre pas tous les cinq ans sur les affiches électorales !

 

 

   

(1)    Je n’entends pas revoir le Simone Boccanegra de Simons à Bastille ces jours-ci. Contrairement à la majorité de la critique, j’avais plutôt apprécié cette production. Simplement, la distribution de la reprise ne m’intéresse pas suffisamment pour une troisième lecture. Voici les critiques que j’avais écrites à ce sujet la saison dernière : 

 

 

 

Représentation du 07/05/2006 : http://operachroniques.over-blog.com/article-5252269.html

Représentation du 28/05/2006 : http://operachroniques.over-blog.com/article-5252291.html

 

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Publié dans Oeuvres et artistes

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