The Reiner Sound
Fritz Reiner a de tout temps suscité moins de commentaires autour de sa personne et de son art que Wilhelm Furtwängler et Arturo Toscanini que je célébrais ces derniers jours. L’absence de prise directe avec l’Histoire sans doute, mais aussi une personnalité plus brute, aux traits moins saillants. Pourtant, s’il leur cède en notoriété, il ne leur est en rien inférieur, associant même dans son art, à niveau égal, les meilleures caractéristiques de ses deux contemporains : la vigueur rythmique de l’italien et l’éloquence des phrasés de l’allemand. Par pure justice, je ne voulais pas manquer l’occasion de le célébrer au même titre que ses deux illustres confrères.
Fritz Reiner nait à Budapest le 19 décembre 1888. Il dirige l’Opéra du Peuple de Budapest entre 1911 et 1914, puis l’Opéra de Dresde de 1914 à 1921. En 1922 il s’embarque pour les Etats-Unis, et prend la tête de l’orchestre de Cincinatti jusqu’en 1931. Il mène à partir des années 30 une carrière de chef lyrique de tout premier plan aussi bien à San Francisco qu’au Metropolitain Opera de New-York où il dirigera jusqu’à sa disparition. En 1938 il prend la tête de l’orchestre de Pittsburgh jusqu’en 1948. De 1953 à 1962, Fritz Reiner devient le chef principal du Chicago Symphony Orchestra. Terreur des orchestres, il était un tyran froid et cassant, et les instrumentistes de Chicago lui vouaient une haine tout aussi légendaire que les nombreux (et prodigieux) disques que le chef grava avec eux pour RCA. Il meurt à New-York le 15 novembre 1963.
L’amateur d’opéra aura peu de choses à se mettre sous la dent en studio : sa Carmen chez RCA est sa seule intégrale lyrique officielle. L’exactitude rythmique, la légèreté de touche, la profusion des couleurs et les fulgurances propres au style Reiner font naturellement merveille chez Bizet, et son interprétation peut faire figure de référence orchestrale pour l’œuvre. Un Otello avec Björling et Warren aurait également été planifié chez RCA, puis annulé : on le regrette amèrement, quoique on y ait gagné la belle version Serafin à la place. Bénis soient par contre les extraits de Salome et Elektra avec Inge Borkh dans un son stéréo opulent : ce disque, republié il y a quelques mois en CD, est démoniaque et se doit de figurer dans la discothèque de tout straussien qui se respecte.
Le live offre de nombreuses merveilles, au premier rang desquelles la Salomé de 1949 avec Ljuba Welitsch ; la seule scène finale, gravée également le lendemain en studio, est une éruption permanente de détails orchestraux agressifs et tranchants, à l’urgence sans équivalent dans la discographie. Son Elektra de 1952 présente les mêmes fulgurances et rend l’œuvre nerveusement encore plus écrasante que nature. Chez Wagner, le Tristan brûlant et intense de 1936 avec Flagstad et Melchior est mythique de passion, et le Fliegende Holländer du Met en 1950 navigue en plein ouragan ! Toujours en direct, on peut vérifier que la précision chronométrique de Fritz Reiner n’avait rien à envier à celle des Kleiber dans Rosenkavalier, et l’énergie dionysiaque et jubilatoire que met le chef à ses Meistersinger viennois de 1955 est irrésistible. On trouve également d’autres soirées du chef dirigeant Le Nozze di Figaro, Don Giovanni ou Falstaff ; je n’en ai pas encore tâté.
Si je devais retenir un seul témoignage live de Fritz Reiner ce serait le prodigieux second acte de Walküre à San Francisco en 1936, empoigné frénétiquement par le chef dès un prélude homérique et ce jusqu’aux ultimes scènes, embrasées et d’une intensité à hurler dans la nuit avec Sieglinde ; Melchior, Lehmann, Flagstad, transcendés par le démiurge Reiner n’ont jamais montré implication dramatique équivalente à celle offerte lors de cette soirée délirante (most extraordinary performance, nous dit la commentatrice qui vient cruellement interrompre la transmission radio quelques minutes avant la fin de l'acte...). Pousserai-je la démesure jusqu’à écrire que ce second acte, qui offre également Schorr en Wotan et List en Hunding, est peut-être le plus grand témoignage wagnérien de l’histoire du disque, à une altitude plus élevée encore que le premier acte de Bruno Walter chez HMV ? Personnellement, j’en suis persuadé.
Si les studios de RCA auront été avares en intégrales lyriques pour cet immense chef, le catalogue symphonique de Reiner est par contre d’une très grande richesse. Si on retrouve au studio les coups de griffes orchestraux du chef, on découvre en plus un coloriste hors pair, sublimé par des prises de son flattant la transparence et la précision du chef. Le célébrissime « The Reiner Sound », qui a donné son titre à cette chronique, en est certainement le plus bel emblème : les Rhapsodie espagnole et Pavane pour une infante défunte de Ravel claquent et enivrent, la Totentanz de Liszt (avec Byron Janis, étincelant, au piano) subjugue de bout en bout, et l’Ile des morts de Rachmaninov fascine par son opulence sonore et son climat mystérieux. Malgré une concurrence impitoyable, le chef trouve encore moyen de surprendre dans ses symphonies de Beethoven, particulièrement la Septième, qui semble composée pour mettre en valeur sa rythmique jubilatoire. Il faudrait encore citer ses étincelants poèmes symphoniques de Respighi, ainsi que les Tableaux d’une exposition, superbes.
Malgré Leontyne Price et Jussi Björling, son Requiem de Verdi, trop épais et appuyé, me semble par contre surestimé. Ses Mahler ne m’ont jamais vraiment convaincu non plus: le Lied von der Erde (avec Forrester et Lewis) est bien froid, et la Quatrième (avec Lisa Della Casa) manque du charme sophistiqué indispensable au bon fonctionnement de cette sucrerie typiquement viennoise. C’est ce même refus, sans concession, de toute tradition viennoise qui fait de son disque Johann Strauss une merveille : tout rubato ou tous temps retenus bannis, Reiner débarrasse ces pages de toute mièvrerie et en fait chatoyer toute la splendeur symphonique par l’exactitude de la pulsation.
Discographie sélective de Fritz Reiner chez RCA
- Bizet : Carmen (Stevens, Albanese, Peerce, Merrill)
- Beethoven : Symphonies
- Moussorgsky : Tableaux d’une exposition + Respighi : Pins et Fontaines de Rome
- Johann et Josef Strauss : Vienna
- R. Strauss : Salome et Elektra, extraits (Borkh, Schöffler)
- Ravel, Liszt, Weber, Rachmaninov : « The Reiner Sound »
Sur la scène, sur le vif
- Nozze di Figaro : Los Angeles, Connor, Siepi, Valdengo (Met 52, Walhall)
- Don Giovanni : Welitsch, Resnik, Silveri, Baccaloni, Peerce (Met 51, Walhall)
- Salomé : Welitsch, Thorborg, Janssen, Jagel (Met 49, Gebhard)
- Salomé : Welitsch, Höngen, Hotter, Svanholm (Met 52, Myto)
- Elektra : Varnay, Höngen, Wegner, Schöffler (Met 52, Guild)
- Rosenkavalier : Steber, Stevens, Berger, List, Di Stefano (Met 49, Arlecchino)
- Rosenkavalier : Varnay, Stevens, Conner, Koreh (Met 53, Melodram)
- Falstaff : Albanese, Resnik, Elmo, Warren, Valdengo, Di Stefano (Met 48, Walhall)
- Fliegende Holländer : Varnay, Hotter, Nilsson (New-York 50, Naxos)
- Fliegende Holländer (abrégé) : Flagstad, Janssen, Weber, Lorenz (Londres 37, Melodram)
- Tristan und Isolde : Flagstad, Melchior, List, Janssen (Londres 36, Naxos)
- Tristan und Isolde : Traubel, Thebom, Vinay, Nilsson, Schöffler (Met 50, Walhall)
- Meistersinger von Nürnberg : Seefried, Schöffler, Beirer, Kunz, Frick (Vienne 55, Orfeo)
- Walküre (acte II) : Flagstad, Lehmann, Melchior, Schorr (San Francisco 36, Music&Arts)