Excalibur

Publié le par Friedmund

 

 

J'aurais pu, comme le fait traditionnellement l'Opéra de Vienne, fêté ce week-end pascal par une audition de Parsifal. La tentation a été tout autre : parcourir à nouveau le très wagnérien Excalibur de John Boorman.

Ce film me colle à la peau depuis l'adolescence. L'oeuvre de Boorman ne figure certainement pas parmi mes références artistiques les plus évidentes pour le septième art. Les maladresses sont malheureuses, l'image peut paraître datée un quart de siècle après sa sortie. Comme toute oeuvre esthétiquement très marquée, la frontière avec le kitsch n'est parfois guère éloignée, d'autant plus que le parti pris d'onirisme de Boorman est prégnant. Embrassant l'intégralité de la légende Arthurienne, le scénario survole toute sa richesse narrative : c'est à la fois sa grande force et sa grande faiblesse. Faiblesse, car le tout peut paraître hétéroclite voire déséquilibré entre les principaux épisodes. Force, car l'impératif de cursivité impose au cinéaste d'agir par une narration plus symbolique que détaillée, sans la manie prosaïque et insupportable du cinéma contemporain de nous faire vivre le pseudo quotidien le plus banal des plus grands héros.

Laissant la narration aux images plutôt qu'au texte, Boorman atteint un degré de suggestion poétique et onirique extrêmement prenant. A qui sait tenir à distance l'ironie facile de ceux qui ne rêvent plus, ce film promet le transport dans le mythe et la légende, des entrailles du Dragon jusqu'au Saint Calice. L'imagerie médiévale de Boorman n'a pas le policé d'Hollywood : Excalibur n'est fait que de la violence des hommes, de leur incurable tendance à la division. Le résultat est naturellement autrement plus probant que le premier degré scintillant usité dès lors que l'on touche sur le grand écran à la chevalerie.  Tout ce qui concerne le Graal est traité par le cinéaste par la désincarnation surréaliste de l'image : mièvre peut-être, mais comment faire pour mettre en image ce qui dépasse l'entendement ? C'est naturellement l'aspect fantastique et magique de la légende qui sera porté avec la plus grande éloquence par l'esthétique de Boorman : l'immatérialité de Merlin, tout en ombre et transparence, ou mieux encore les ultimes images de la dépouille d'Arthur emportée sur un surnaturel voilier funéraire, présentent un pouvoir d'évocation certain.

Mais Excalibur ne serait pas Excalibur sans la musique qui l'enfièvre, le porte de bout en bout. La primauté de l'image sur le texte en sort naturellement renforcée, tant la musique de Orff et surtout Wagner possède une force de suggestion inaccessible à un script de cinéma, surtout quand il est tant à narrer.  Ainsi, le désir de Lancelot et de Guenièvre n'est que regards, le prélude de Tristan se substituant merveilleusement à toute parole vaine. Le désir quand il est ardent ne peut se résumer en quelques mots ; en quelques accords, si, surtout s'il s'agit de ceux ci... Le prélude de Parsifal vient de la même façon donner toute sa force aux quelques images symboliques et surréalistes de la quête de Perceval. Et la Trauermusik parcourt le film tout du long, l?imprégnant de son héroïsme sombre et mystérieux, solennel et glauque ; son exécution intégrale dans les rougeoiements du crépuscule de la bataille finale, puis dans les brumes côtières d'Irlande est impressionnant, et confère à l'ultime quart d'heure du film une atmosphère saisissante.

Boorman utilise ces pièces comme leitmotiv de son propre film avec maestria, instaurant un dialogue entre musique et image permanent qui confère au film sa dimension d'opéra cinématographique... wagnérien. Les thématiques de la légende arthurienne sont naturellement au coeur de l'oeuvre wagnérienne : de Notung à Excalibur, de Camelot à Montsavalat, d'un couple adultère en Cornouailles à un autre, des sortilèges de Morgane à ceux de Kundry et Venus, d'Arthur (mais aussi Lancelot) à Amfortas, la frontière est ténue. Wagner ne fit après tout que condenser dans son ?oeuvre ces légendes pour son théâtre, et les parallèles abondent dans le film de Boorman bien au delà de la l'échantillon présenté ci-dessus.

Film extraordinaire ? Non certainement pas. Mais film pour wagnérien, assurément. Que ce soit par la proximité thématique ou bien par l'usage de la musique de Richard Wagner, Excalibur me fera toujours frissonner comme nul autre film, sans doute parce que j'entretiens avec lui un rapport avant tout intime. J'ai découvert ce film peu de temps après mon immersion dans l'univers wagnérien : il est quelque part le symbole, le condensé merveilleux mis en image, de cette rencontre qui aura marqué ma vie ; ma madeleine de Proust en somme. Aussi, je décline toute responsabilité à qui déciderait de s'y coller suite à cette chronique : ce qui relève de l'intime est par définition même impossible à répliquer, et je n'ai aucune idée de ce que pourrait susciter tel film, un quart de siècle après sa sortie, à qui ne le connaît déjà, a fortiori si non wagnérien forcené.


Je signale néanmoins aux plus intrépides sa reparution en DVD haute définition (Warner).

 

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Publié dans Oeuvres et artistes

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