Toscanini et Verdi
Le rôle que l’œuvre verdienne a joué dans la vie de Toscanini est bien connu. Embarqué en 1886, à 18 ans à peine, comme violoncelliste solo et assistant du chef des chœurs d’une compagnie lyrique en tournée en Amérique du Sud, il fut prié de suppléer à l’incompétence du chef d’orchestre dès la seconde représentation d’Aïda à Rio de Janeiro ; il termina la tournée en dirigeant toutes les représentations. Un an plus tard il participa à la création d’Otello comme second violoncelle ; la légende veut que le compositeur se soit adressé à lui pour lui fournir quelques indications sur son jeu lors des répétitions. Toscanini rappela toute sa vie les nombreux échanges qu’il eut avec Verdi les années qui suivirent, quoique le compositeur ait fait alors quelques remarques peu amènes sur certains choix effectués par le chef lors de représentations de Falstaff. Après la disparition de Verdi, Toscanini devint plus que n’importe quel artiste ou compositeur le symbole même de la musique italienne.
C’est encore une œuvre verdienne qui fut le théâtre de la première rupture de Toscanini avec la Scala : la polémique déclenchée par le refus du maestro d’accorder un bis lors d’une représentation de Un Ballo in Maschera scella son départ pour Buenos Aires en 1902. En 1922, c’est une exécution de Falstaff qui marqua le premier refus de Toscanini de jouer le Giovinezza fasciste ; l’ultime refus en 1931 lors d’un concert Martucci à Bologne (« Je ne joue pas de la musique de merde ! ») se solda par l’agression physique du maestro par les jeunesses fascistes, sa mise en résidence surveillée et son départ d’Italie sans retour jusqu’à la chute de Mussolini.
Exilé aux Etats-Unis, à la tête de son orchestre de la NBC, Toscanini enregistra pour la radio une série de concerts précieux et désormais légendaires, dont cinq intégrales verdiennes, un Requiem, et de nombreux fragments du compositeur de Bussetto. Tous ces disques font soixante ans plus tard encore référence en matière orchestrale ; Otello, Falstaff et le Requiem sont même sans doute des références difficilement détrônables de leurs discographies respectives. On y entend un chef d’une énergie incomparable, à la tension extrême mais sans raideur aucune, d’une admirable clarté de lignes, aux pulsations et détails orchestraux extraordinaires. L’orchestre verdien de Toscanini fascine par sa force inouïe, jamais bruyante ni heurtée, et son chant d’ensemble, plus lyrique parfois que les plateaux de chanteurs réunis par le maestro.
On a beaucoup médit des solistes choisis par Toscanini pour ses enregistrements verdiens, arguant même parfois qu’il fit disparaître tout artiste susceptible de lui faire de l’ombre. Ce commentaire me semble très injuste : ce serait oublier que ces disques présentent des artistes de la trempe de Ramon Vinay, Cloe Elmo, Robert Merrill, Teresa Stich-Randall, Richard Tucker, Zinka Milanov, Cesare Siepi, Fedora Barbieri, Giuseppe di Stefano, Nan Merriman ou Leonard Warren, souvent enregistrés dans leur plus splendide jeunesse ; et si Giuseppe Valdengo est méconnu, il n’en demeure pas moins un des plus beaux barytons verdiens conservé par le disque, et peut-être le plus beau Falstaff de la discographie. Jan Peerce (Alfredo et Riccardo) a particulièrement déclenché les moqueries de la critique française qui oublie peut-être qu’il était alors parmi les ténors vedettes d’un Met qui le distribuait en alternance avec Jussi Björling, et aussi le Don José retenu par RCA et Fritz Reiner pour la seule intégrale de studio de ce dernier ; le timbre était certes fort ingrat, mais le ton très moderne et la voix d’une rare vaillance dans l’aigu. Reste le cas de l’égérie toscaninienne par excellence, Herva Nelli, souvent éreintée également par la critique moderne : j’ai toujours trouvé pour ma part ce soprano beau, élégant, bien chantant et sensible à défaut d’une personnalité bien marquante ; et comme pour Peerce, la modernité du ton me semble louable et somme toute préférable à l’expressivité terriblement datée d’une Milanov.
Si je raconte tout cela aujourd’hui, c’est que RCA vient de republier dans un coffret de 12 CD l’intégrale du leg verdien de Toscanini pour une petite quarantaine d’euros. Pour ceux qui ne connaissent pas ces enregistrements, ou pour ceux qui ne les connaissent que partiellement, c’est là une offre qui me semble à saisir : ces enregistrements, pour imparfaits qu’ils puissent parfois être, sont des jalons incontournables de la discographie verdienne, et, plus simplement des témoignages exceptionnels de l’art d’un des plus grands chefs d’orchestre préservés par le disque. Pour ceux qui possèdent déjà ces fabuleux témoignages, déjà publiés il y a quelques années en deux coffrets par RCA, c’est là bon prétexte à s’y replonger. C’est d’ailleurs bien ce que je compte faire dans les jours qui viennent : le retour du printemps se prête à la musique italienne, et j’ai le sentiment d’avoir beaucoup négligé Verdi ces derniers temps. Je ne manquerai pas de faire écho ici de mes impressions au fur et à mesure de ce parcours verdien et toscaninien que je me programme pour les jours à venir.
Enregistrements verdiens de Toscanini chez RCA :
- La Traviata : Albanese, Peerce, Merrill
- Un Ballo in Maschera : Nelli, Turner, Peerce, Merrill
- Aïda : Nelli, Gustavson, Stich-Randall, Tucker, Valdengo, Moscona
- Otello: Nelli, Vinay, Valdengo, Moscona
- Falstaff: Nelli, Stich-Randall, Elmo, Valdengo, Guarrera
- Messa da Requiem: Nelli, Barbieri, di Stefano, Siepi
- Rigoletto (dernier acte): Milanov, Merriman, Warren, Peerce
- Nabucco (Va pensiero)
- I lombardi (trio): Della Chiesa, Peerce, Moscona
- Luisa Miller (ouverture et aria): Peerce
- La Forza del destino et I Vespri Siciliani (ouvertures)
- Te Deum
- Imno delle nazioni (avec l’Internationale en prime !)
Autres enregistrements verdiens de Toscanini :
- Messa da Requiem : Milanov, Castagna, Björling, Moscona (Music&Arts)
- Messa da Requiem : Milanov, Thorborg, Roswaenge, Moscona (Testament)