Callirhoé, Concert Spirituel - Hervé Niquet (Glossa)
Je ne sais par où commencer pour décrire ma stupéfaction à l’écoute de cette Callirhoé ressuscitée par Hervé Niquet. Voici du grand théâtre, d’une densité extraordinaire, servi par un livret superbe de Pierre-Charles Roy, resserré, sans mots inutilement décoratifs, et qui tend à démontrer une fois encore que l’intelligence dramatique dans l’histoire de l’opéra n’est pas nécessairement corrélée à la flèche du temps. Tout n’est pas qu’affaire de qualité littéraire et musicale : le drame lui-même nous narre une histoire prenante, aux enjeux clairs et sans portes dérobées, et met en scène des personnages originaux, trio amoureux sans caricature ; le personnage de Corésus, en amant éconduit et vengeur, tranche, par la richesse de son caractère et son sacrifice final, avec les cohortes de mâles frustrés de l’histoire de l’opéra. André Cardinal Destouches sert le drame par une musique de récitatifs resserrés, aux mélodies en permanente évolution et jamais « fermées », d’une imagination sans cesse renouvelée, richement orchestrée. Le climat d’urgence qui ressort de la partition est particulièrement remarquable, notamment l’extraordinaire second acte et son exceptionnel duo amoureux entre Callirhoé et Agénor, exalté et sensuel, et le non moins exceptionnel appel à la vengeance divine, avec chœurs, de Corésus.
Il est intéressant également de noter que Destouches n’a cessé de resserrer ce drame, créé en 1712, et révisé par deux fois, en 1731 et 1743. La version de 1731 marque un premier coup de génie : l’abandon du divertissement final, qui présentait Bacchus dans le rôle du deus ex machina obligé en 1712, et une fin abrupte dès le dernier mot prononcé par Corésus suicidé. Fantastique finale, et primauté au drame et à ses personnages sur une convention contraire à la démarche du compositeur ! Lors de la révision de 1743, objet de cet enregistrement, Destouches élaguera encore airs ou répliques de récitatifs superflus. Destouches n’osera pas la coupure du prologue, tout à la gloire de Louis XIV, dans cette version de 1743, laissant à Rameau le privilège d’opérer la première ablation de l’histoire de la tragédie lyrique avec la seconde version de Dardanus l’année suivante. Hervé Niquet, coutumier du fait, peut ici la réaliser avec pertinence : dans un drame aussi cursif et efficace, débarrassé de son divertissement final et de toute fioriture inutile, le prologue paraîtrait intrusif et contraire à la démarche même du compositeur. Par curiosité, sa gravure, en annexe, aurait été pourtant appréciée.
La réalisation musicale est à la hauteur de l’œuvre. Hervé Niquet imprime une tension implacable au drame, sans relâchement aucun, alors même parfois que le texte inciterait à un moment de détente: l’indication « lentement » portée au livret lors d’une réplique de Corésus semble, par exemple, simplement ignorée (Acte III, scène 2). Si on peut imaginer qu’un peu plus de variété aurait pu renforcer l’expressivité de certains récitatifs, il convient néanmoins de saluer la pertinence dramatique générale de cette direction enflammée, et sa cohérence avec l’intensité toujours plus grande recherchée par Destouches au fil de ses révisions. Autre satisfaction, l’urgence du chef ne se fait jamais au détriment de la beauté et du raffinement des pupitres du Concert Spirituel, superbes. Le plateau de chanteurs réunis est d’une implication dramatique et d’une qualité musicale sans faille, de la sensible Stéphanie d’Oustrac, à l’épatante haute-contre de Cyril Auvity, claire, facile et expressive ; le beau Corésus, mordant et agile, de João Fernandes, très présent, m’a également fait forte impression. Seule réserve, légère, la prise de son noie sensiblement parfois les chœurs dans l’orchestre, les rendant peu compréhensibles.
L’édition numérotée du livre-CD par Glasso offre avec cet enregistrement, en plus du livret intégral, un recueil de textes et illustrations en quantité notablement plus importante (environ 80 pages) que celle proposée pour l’Orfeo de la Venexiana. Je n’ai pas encore eu le temps d’en lire l’intégralité, mais ne manquerai pas de vous en offrir une synthèse dans quelques jours. Dans cette attente, voici l’alléchant sommaire des articles présentés : « Destouches et l’opéra », « La princesse, le prêtre et l’amour », « Les deux visages de Callirhoé », « Le spectacle de Callirhoé, une esthétique du contraste et du contrepoint », « Callirhoé au fil de ses reprises », « Description du tableau de Fragonard Le grand prêtre Corésus se sacrifie pour sauver Callirhoé ». Le terme indispensable peut sembler désormais souvent bien galvaudé. L’enregistrement d’une œuvre jusqu’ici oubliée d’une si grande originalité et force dramatique, de surcroît aussi bien interprétée et aussi bien présentée, me semble pourtant justifier de plein droit ce qualificatif. Gloire à Pierre-Charles Roy et André Cardinal Destouches, et gloire à Hervé Niquet !