Corpus Christi à Cusco, Gabriel Garrido (K617)
En 1572, Cusco, capitale du monde inca sous domination espagnole, célèbre pour la première fois le Corpus Christi par ordonnance du vice-roi Toledo. Ces festivités populaires, qui célèbrent « la réalité de la présence du corps du Christ lors de l’Eucharistie », sont depuis tenues chaque année à Cusco, mobilisant la population en procession ; l’ordonnance initiale imposait la participation des indiens pour leur « évangélisation ». Quasiment un siècle après leur première édition, en 1675, l’évêque de Cusco commande la réalisation de dix-huit tableaux descriptifs de ces festivités. Se basant sur les seize tableaux encore connus, le musicologue Bernardo Illari a sélectionné autant de pièces musicales du baroque péruvien du dix-septième siècle. L’association des tableaux et des pièces se fait par le lieu représenté, ou bien par la symbolique du tableau, ou par référence aux saints. Les différentes partitions sont ensuite ordonnancées selon la disposition et l’ordre relatif des seize représentations picturales prévues pour l’église Sainte-Anne de Cusco.
Les partitions ici rassemblées proviennent de différentes sources, de Cusco bien sûr où elles sont conservées, mais aussi de la Plata ou de Lima qui alimentaient l’ex-capitale inca en matière musicale. Cette musique fondamentalement (et richement) polychorale impose des couleurs plus immédiatement bariolées que celles des italiens contemporains, et une facture ici délicate et éthérée, là, enlevée et énergique : aucune monotonie à l’écoute, souvent ravie voire hypnotique. Elyma, Garrido et ses solistes sont comme toujours simplement merveilleux de richesse sonore, emportés sans jamais perdre en raffinements, toujours enthousiasmants de vigueur rythmique et aux couleurs baroques luxueuses. La manière dont les voix tentent de rendre la sonorité des collèges d’adolescents auxquels était destinée l’exécution de ces pièces est tout à fait remarquable de crédibilité.
Voici un beau disque, dont la démarche culturelle et historique passionnante rappelle qu’un disque peut-être un objet plus riche qu’un amas de fréquences numériques téléchargeables. La publication par Glossa des éditions livres-CD du Callirohé de Hervé Niquet et de l’Orfeo de Claudio Cavina, sur lesquelles je reviendrai prochainement, en est une illustration supplémentaire.