Rolando Villazon, Gitano (Virgin)
L’un des principaux dommages du marketing est de brouiller les pistes sur le produit qu’il défend. A force d’imposer l’image d’un Rolando Villazon sympathique et délicieusement exubérant, on finirait par en oublier que ce jeune ténor est un artiste exceptionnel, de charisme certes, mais surtout de chant. Depuis quand a-t-on entendu ténor variant autant ses phrasés, avec une telle richesse de nuances ? Depuis quand a-t-on entendu ténor aussi impliqué dans les émotions de ses narrations ? Depuis quand a-t-on entendu ténor conjuguant surtout les deux de manière aussi constante et étonnante? S’ajoutent bien sûr à cela la beauté pure du timbre, l’aisance de cette voix relativement fluide pour sa typologie, et bien sûr cette personnalité unique, immédiatement reconnaissable, qui est la marque des plus grands. Bien sûr, cette implication, cette variété de l’expression, cette façon parfois peu orthodoxe de privilégier la fierté de l’émission (sans pour autant jamais perdre l’élégance de la ligne) peuvent paraître excessives aux amateurs d'un chant plus pur et désincarné : tant pis pour eux! Face à tel artiste je suis prêt à jouir seul et égoïstement, tant bien même les nombreux admirateurs de Villazon s’éteidraient… ce qui n’est pas pour demain. Sans autre forme de précaution, je dirais que Villazon est la superstar qu’attendait notre époque avare pendant longtemps de ténors charismatiques et à la personnalité suffisamment forte pour être à la fois des chanteurs d’exception et des personnages incontournables de la scène lyrique.
Nous le retrouvons dans ce récital de zarzuelas triplement fidèle à lui-même.
Fidèle à lui-même, parce qu’il trouve dans ces arias de zarzuelas le terrain idéal pour illustrer ses meilleurs qualités : chaleur du timbre, variété de l’expression dramatique, des humeurs et des nuances, naturel absolu, prouesses vocales confondantes… En seul exemple, cette phrase de Dona Francisquita ("Se me entra pos los oyos y a veces sueno que ya la adoro") où on entend Villazon émettre un ou deux aigus ardus (et ardents!) avant de finir sa phrase dans un magnifique diminuendo, sans que ni legato ni expression dramatique ne se soient en rien brisés : du grand art. Des moments comme celui-ci, ce récital en est rempli pour le plus grand bonheur de ses admirateurs.
Fidèle à lui-même aussi, parce que chantant un répertoire qui lui est évidemment idiomatique : Rolando Villazon nous entraîne ainsi dans un univers artistique qui coule naturellement dans ses veines, avec un bonheur communicatif. Ignorant presque totalement ce répertoire, je suis surpris de découvrir une musique qui n’a certainement pas à rougir en qualité devant certaines compositions italiennes contemporaines, et qui offre chaleur, lyrisme, joie sans la moindre once de vulgarité. Tel programme se déguste avec un plaisir certain, sans aucune des traces de culpabilité que l’on peut ressentir lorsqu’on se délecte des mélodies napolitaines de Curtis ou de Capua. Défendu avec tant de conviction et de lumière, cet assemblage d'arias est un rayon de soleil caressant au milieu de l’hiver, un concentré de passion et de joie de vivre : du bonheur à l’état pur en somme !
Fidèle à lui-même enfin, parce que dirigé par le modèle, le maître, et l’ami, Placido Domingo, avec tout ce que ce dernier a d'amour pour ce répertoire et d'amitié pour son soliste. Un relais passe, et il me semble important de souligner combien Villazon est désormais un interprète à part entière, avec sa sensibilité et ses qualités propres. Plus que dans une ressemblance de timbre ou dans un degré d’implication équivalent, si Placido a trouvé en Rolando un héritier, c’est avant tout pour le charisme, la personnalité, la chaleur.
Le plus beau disque de Villazon depuis son étourdissant premier récital, et peut-être le plus essentiel, car le plus sincère et personnel.