Voix: anciens et modernes
Bon redevenons sérieux. Cette querelle entre anciens et modernes m'amuse toujours: j'ai toujours été fromage et dessert... et de préférence avec un verre de rouge (oui, oui, même avec le dessert, surtout si c'est un gâteau au chocolat!).
D'abord, une chose est sûre la culture n'est pas quantifiable en pré-requis absolus. On peut avoir une grande culture littéraire sans avoir lui Proust, et avoir lu Proust ne confère pas une grande culture littéraire. Après tout, chacun à son goût!
Maintenant, nous disposons aujourd'hui de plus d'un siècle d'archives sonores qui témoignent d'évolutions de style, mais aussi des plus grands artistes des cent dernières années, que je crois également répartis dans le temps. Comme déjà noté, des Melchior il n'y en eut qu'un, et je serai prêt à soutenir qu'un Windgassen ne lui est en rien inférieur: ces deux artistes ont apporté à leurs rôles des contributions différentes dans l'approche tout aussi passionnantes l'une que l'autre; et je mets au défi de trouver dans les témoignages du siècle passé Tannhäuser ou Lohengrin mieux chantés que ceux de Seiffert, et mes attentes sont fortes quant au Siegfried d'un Heppner. J'adore entendre les 'anciens' me parler de la petite voix de Windgassen, ou bien lire combien Lorenz fut en son temps qualifié de format trop peu large pour chanter Wagner... J'ai déjà aussi défendu ici que je jugeais l'Isolde de Stemme supérieure à celle de Flagstad... et je suis prêt à recommencer si nécessaire!
Plus qu'un absolu esthétique, le passé offre surtout des points de repère intéressants, qu'ils restent inapprochés ou apparaissent aujourd'hui datés. On peut s'intéresser à l'histoire de l'interprétation musicale ou dramatique sans être dans la recherche d'absolu permanente. On peut aussi s'en ficher, nul n'est obligé qu'à ce qu'il s'impose lui-même. On peut également se faire sa propre idée, loin des stéréotypes tout tracés par les on-dit (et toute une critique musicale française omniprésente derrière quelques signatures qui a façonné un prêt-à-porter esthétique pour de nombreuses générations de mélomanes) ou les a priori qu'ils aillent dans un sens ou dans un autre.
Surtout, à chasser sur toutes les terres, on trouvera des joyaux à toute époque. Le baroque est infiniment mieux interprété aujourd'hui... mais entendre Gigli chanter Ombra mai fu dans ses meilleures années peut être une expérience des plus délectables. Par contre, le baryton-verdi d'un Battistini est introuvable aujourd'hui par la classe, le souffle, l'élégance... et ne l'est plus depuis très longtemps.
Battistini me fera arriver à mon dernier point: les artistes sont uniques, et certains n'apparaissent qu'une fois et définitivement. En vrac, Ponselle, Lehmann, Vickers, Callas, Tibett, Martinelli, Schwarzkopf, Fischer-Dieskau, Baker, Hotter, ou encore Ferrier sont des personnalités que l'on ne recroisera plus. Se priver de leur époque, c'est se priver de toutes les personnalités de ce temps.
Je vous gage qu'un Alagna, vous n'en retrouverez pas un de votre vivant, parce qu'il n'y a pas eu jusqu'à son apparition ténor de répertoire français qui conjuguait beauté, jeunesse, diction, élégance à ce point. Et même en cherchant dans mes plus vieilles cires, je n'ai jamais entendu tel Roméo. Et je parie aussi que les Blake, Florez, Horne, Bartoli et Ramey ne seront plus que souvenirs pendant longtemps après leur disparition des scènes: derrière la renaissance rossinienne des années 80 se cachait surtout le hasard des apparitions simultanées de personnalités exceptionnelles, au même titre que la troupe wagnérienne de la période 30-45 au Met.
L'histoire a ses hasards heureux, malheureux: autant en embrasser le plus et la parcourir au fil de sa curiosité, parfois déçue, souvent récompensée. Mais encore une fois, après tout chacun reste libre de ses appréciations. Le refus systématique d'entendre le passé comme d'apprécier le présent me semble pourtant pour les sectaires l'objet d'une privation bien inutile... mais si leur bonheur est tel, encore une fois, chacun à son goût!