Yvonne Princesse de Bourgogne, Garnier, 08/02/2009
A chaque nouvelle saison sa création : cette Yvonne Princesse de Bourgogne, molle et décharnée ici comme dans la pièce homonyme de Gombrowicz, m’est apparue bien séduisante. A tout seigneur tout honneur, rendons grâce en premier lieu au compositeur Philippe Boesmans. Sa musique est une source continue de rythmes et de couleurs qui échappe au péché traditionnel de celle de bien de ses contemporains : la monotonie. Ici, tout fuse, tout s’amuse, et si le ton dominant reste celui de l’étrangeté de la tonalité libérée qui sied si bien à cet univers absurde, voire loufoque dans sa cruauté, la partition joue à plus d’une reprise la carte du clin d’œil musical. Au son de l’école de Vienne répond en écho ici une réminiscence d’Offenbach, puis là un pastiche baroque, ou encore une grand air pour soprano cocotte. Le bonheur musical allié à l’art de la composition le plus raffiné s’échappent de concert en permanence de la fosse. La qualité toujours aussi supérieure du Klangforum Wien et la direction de Sylvain Cambreling, à la battue d’une étonnante clarté visuelle et sonore, font naturellement, et magistralement, le reste.
Pour le chant, plane comme un air de famille avec l’école française de la comédie : la filiation qui mène de Grétry à Offenbach, et mieux encore Chabrier, jusqu’à Boesmans m’a semblé plus d’une fois éloquente. Le chant n’efface ainsi jamais le théâtre et l’élocution aisée des chanteurs. Tous sans exception sont formidables et méritent d’être salués individuellement mais aussi au titre d’un collectif cimenté dans une même irrésistible unité de ton. Yann Beuron, prince prêt à toutes les turpitudes pour tromper à tout prix son ennui, conjugue à merveille l’élégance vocale qui sied à son rang et la saveur cynique et désabusée requise. Mireille Delunsch, reine un rien écervelée et frivole, impose sans mal sa présence scénique charismatique dans un rôle sans problème pour elle. A ses côtés, Paul Gay, roi sportif et un rien vulgaire, mais aussi rustre calculateur, démontre une étonnante vis comica et une présence bien plus affirmée que lors de ses récentes prises de rôles à l’Opéra de Paris. Victor von Halem enfin, chambellan avisé et flatteur courtisan, régale à chacune de ses interventions gouailleuses de sa voix sonore et profonde. Sont à citer encore la prestance élégante de l’Isabelle de Hannah Esther Minutillo ou le pathétisme décalé du Cyprien de Jean-Luc Ballestra. Et il reste encore à saluer, le chapeau bien bas, la prestation époustouflante de celle qui ne chante pas, mais danse, joue, compose deux heures durant le personnage amorphe et comme décérébré de cette fameuse Yvonne dont tout le monde parle mais qui ne dit rien. Le numéro scénique, aphone ou presque, mais non moins virtuose, de Dörte Lyssewski est tout simplement étourdissant.
De la pièce de Witold Gombrovicz, Luc Bondy a su tirer un livret preste et sans temps mort. Le verbe est parfois vert et toujours savoureux, l’articulation théâtrale claire et rapide. Sa mise en scène de son propre livret est à l’avenant. La lisibilité de l’action est parfaite, l’occupation de l’espace soigneusement pensé, et les psychologies des protagonistes se trouvent rendues sans esbroufe et avec un vrai tact théâtral. En somme, Luc Bondy trouve la juste mesure entre l’humour volontiers pervers qui sied à la situation et la retenue nécessaire à crédibiliser le penchant pour l’absurde qui plane sur la scène. Les décors de Richard Peduzzi, faussement modestes et très réussis, font le reste et impose un efficace huis clos qui ne dit pas son nom. Coup de chapeau encore pour les costumes de Milena Canonera, hauts en couleurs, pleins d’humour et de savoureux sous-entendus.
Tous contribuent à deux heures d’un immense bonheur musical et théâtral. L’esprit d’équipe qui les unit tous rappelle à quel point l’Opéra est d’autant plus enchanteur qu’il rassemble musique, théâtre, chant, esprit, et par la grâce de la comédie l’humour en sus ; et plus encore, comme pour cette présente Yvonne Princesse de Bourgogne, lorsqu’il se met au service d’une œuvre d’une grande qualité. Et jamais ces dernières saisons aucune création ne m’a paru autant digne de vivre, être reprise et de s’inscrire durablement au répertoire que ce petit bijou signé Philippe Boesmans et Luc Bondy.