Lady Macbeth de Mzensk, Bastille, 30/01/2009

Publié le par Friedmund

 

La critique puis le DVD ont auréolé cette production amsteldamoise d’une réputation d’excellence communément partagée. Indéniablement le travail de Martin Kusej est pensé et s’affiche riche de quelques idées pertinentes. La vaste cage de verre à l’impeccable et rose moquette qui sert de prison à Katerina lors des deux premiers actes, posée au centre du vaste terrain boueux qui fait le reste du décor, symbolise à merveille la vie aseptisée de notre héroïne. L’obsession de ces paires de chaussures collectionnées et savamment alignées est un trait d’une rare finesse psychologique de la part du metteur en scène. Comme si toute cette vie sous contrôle, trop propre, immaculée, hurlait son ennui et sa frustration sexuelle. Symboliquement cet espace sera dévasté, piétiné des pas boueux du chœur après l’assassinat de Zinovy Borisovitch. Autre idée originale, la pornophonie, ici crue et explicite, se mue en ballet exploratoire du Kamasutra, atténué par le seul voile de lumières stroboscopiques. Si le procédé théâtral est virtuose, il tend toutefois à aliéner la crudité réelle et animale sous une vraie fausse impudeur esthétisée qu’on pourra juger contestable et surtout contreproductive. Le troisième acte repose quant à lui sur une seule idée, celle de faire émerger des douches du commissariat les policiers, autre procédé tape-à-l’œil finalement plutôt vain, et laisse les noces absentes de toute vraie tension ou angoisse. C’est le décor de Martin Zehetgruber qui une fois de plus fait tout le prix du quatrième acte, vaste plateforme sous laquelle grouillent les pieds dans l’eau et en sous-vêtements les prisonniers, alors que veillent en ronde sur le toit métallique policiers et bergers allemands. Pour le reste, la direction d’acteurs de Kusej affiche avant tout une littéralité de bon aloi et un certain manque d’imagination au regard de la richesse qu’offre l’œuvre sur le plan psychologique et théâtral. Ainsi la production londonienne de Richard Jones, cynique et sans concession, baignée dans un humour noir aux traits volontiers hésitants entre réalisme crue et surréalisme à la manière de Boulgakov, m’a semblé d’une toute autre force. Le travail de Martin Kusej apparaît ainsi en comparaison plus classique et moins original, moins fort et grinçant, plus consensuel en somme. Sans doute est-ce là d’ailleurs une des raisons de son succès triomphal proclamé urbi et orbi. J’avoue pour ma part une pointe de déception et de frustration eu égard à la réputation de la production.    

 

Singulièrement, Martin Kusej prive le rôle de Katerina de toute son ambiguïté en la résumant à sa seule détresse affective et sexuelle subie. Cette Lady Macbeth ne hantera personne tant elle paraît victime et non pas actrice de l’intrigue. Eva-Maria Westbroek souligne sans doute par son manque de noirceur et de vertige cet aspect de la production ; on sait l’actrice et la chanteuse volontiers plus placide que ses rôles l’exigent parfois. Pourtant cette Katarina séduit et impressionne avant tout par la volupté d’un chant charnel, chaud, intense de rayonnement. La voix et la femme sont assez opulentes et séduisantes pour entourer le rôle du halo sexué attendu et lui conférer cette dimension primordiale de femelle en manque d’étreintes. La découverte de la voix de Westbroek, puissante, homogène, sensuelle, reste un des plaisirs majeurs de ces dernières saisons parisiennes : l’entendre reste toujours une formidable expérience tant cet organe reste rare et précieux. A ses côtés, Michael König assume scéniquement et vocalement un Sergueï très convaincant, et Vladimir Vaneev campe un Boris vieux beau de belle allure. Ludovit Ludha (Zinovy), Carole Wilson (Aksinya) ou encore Nikita Storojev (le chef de la police) complètent la distribution avec bonheur. Dans la fosse, Hartmut Haenchen privilégie les effusions lyriques au mordant rythmique implacable et volontiers sardonique de la partition. Si cette option pourra au choix enchanter ou frustrer l’auditeur, il n’en demeure pas moins que les sonorités qu’il sait tirer de l’orchestre sont ici constamment somptueuses voire d’une rare ivresse sonore. La réunion des talents de Hartmut Haenchen, Eva-Maria Westbroek et bien sûr Martin Kusej, et ce malgré toutes les limites posées précédemment, offre finalement une soirée lyrique d’une qualité éminemment supérieure. Et ce n’est après tout pas si fréquent.

 

 

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Publié dans Saison 2008-2009

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