Herreweghe et Queyras, Pleyel, 30/09/2008
Haydn : Symphonie n°94 « La Surprise »
Haydn : Concerto pour violoncelle en ut majeur
Bach : Suite pour violoncelle n°2 – Sarabande (bis)
Beethoven : Symphonie n°3 « Héroïque »
Haydn : Symphonie n°94 « La Surprise » - Andante (bis)
Orchestre des Champs-Elysées
Jean-Guihen Queyras, violoncelle
Philippe Herreweghe, direction
C’est peu dire que l’auteur de ces lignes avait aimé la Cinquième de Bruckner de Philippe Herreweghe et de son bel Orchestre des Champs-Elysées à Pleyel la saison dernière. Il était donc inenvisageable que je rate ce concert, d'autant plus qu'il mettait à l'affiche deux symphonies certes couramment jouées, mais au nombre de celles qui ne perdent rien pour moi de leur intérêt à une fréquentation assidue entamée déjà de longue date.
Dès le premier mouvement de « La Surprise », le bonheur d’être là est complet. La formation de Herreweghe possède décidément une exceptionnelle beauté d’ensemble. Non seulement chacun des pupitres d’instruments d’époque déploie une beauté sonore extraordinaire (avec une mention spéciale pour le premier violon, les flûtistes et le timbalier), mais tous jouent ensemble avec une rondeur, une profondeur, un sens de l’articulation d’ensemble vraiment somptueux. Aux qualités indiscutables de l’orchestre, s’ajoute bien entendu la musicalité profonde, objective et naturelle, de Herreweghe. Chaque mesure semble faire l’objet d’un travail expressif spécifique, et toutes donnent l’impression d’être coulée dans une architecture générale d’une parfaite rigueur rythmique et dynamique, qui assure une homogénéité de ton parfaite à l’ensemble. L’andante à suivre est tout d’une délicatesse qui n’oublie jamais le sens de la couleur et est maintenu par une remarquable ponctuation constante de l’orchestre. La plénitude sonore et le sens de la danse entraînant du menuet fait du troisième mouvement une réussite délectable. La fougue, la vigueur rythmique, et la profusion de couleurs du dernier mouvement achèvent de faire de cette interprétation de l’œuvre de Haydn un hommage de qualité au compositeur en prélude du bicentenaire de sa disparition l'année prochaine.
Je ne peux m’empêcher de marquer par contre une certaine déception quant au concerto suivant. Non pas que l’interprétation de Herreweghe ait présenté le moindre défaut. Tout juste ce concerto ne permet il pas peut-être de mettre en valeur tous les talents du chef et de son orchestre. L’œuvre est en soi d’un grand classicisme, pour ne pas dire un rien terne, avant tout soucieuse de mettre en valeur la virtuosité de son soliste. Le moins qu’on puisse dire est que Jean-Guihen Queyras n’en est pas avare : le violoncelliste abonde en couleurs et offre plus d’une fois des coups d’archets étonnants, coups de griffe félins lors du premier mouvement, ou bien caresses délicieuses et fluides lorsque l’adagio le mène dans les hauteurs aigues de son instrument. Le dernier mouvement, tir d’artifice joyeux pour violoncelle crépitant, lui donne l’occasion de briller de mille feux. De Queyras, je retiendrai pourtant avant tout du concert de ce soir la magie de sa belle sarabande de Bach, jouée en bis. Quelque chose de délicatement intime, humble et recueilli, émanait alors du violoncelle de Queyras, forçant tout autant le respect que le silence d’une salle entièrement suspendue à chacun de ces coups d’archets, tous d’une finesse étonnante.
En seconde partie, Herreweghe a livré une Héroïque purement et simplement jouissive. L’allegro con brio est d’emblée traversé d’une énergie enthousiasmante. La lecture du chef est claire dans ses articulations, riche de la sonorité de bois et de cordes magnifiques, et surtout admirablement projetée dans un mouvement limpide qui ne s’embarrasse d’aucun rubato ou boursouflure inutile. Le Beethoven de Herreweghe sonne comme son Haydn, et c’est bien comme cela que cette musique déploie le mieux toute sa force vitale. La marche funèbre est prise dans un tempo très allant, mais les cordes prodiguent une telle profondeur de timbre, une telle force de soutien, que d’emblée l’impression de puissance domine. Herreweghe accentue tout au long du mouvement la tension de l’ensemble, à marche forcée et sévèrement cadencée, sans jamais céder au moindre effet qui ne soit stricte recherche de musicalité. Le résultat se révèle in fine impressionnant. Le scherzo rayonne de l’étonnante souplesse des cordes et des interventions splendides des bois et des cuivres (à quelques intonations malheureuses près, vite pardonnées, pour ces derniers). Le finale enfin, excitant à tous points de vue, est un pur moment de bonheur musical, synthèse de toutes les immenses qualités de l’orchestre et de son chef.
Une formidable soirée symphonique en somme, conclue par une répétition en bis de l’andante de « La Surprise ».