Messiaen selon Chung, Pleyel, 03/10/2008
Olivier Messiaen :
Turangalîla-Symphonie pour piano principal et grand orchestre
Orchestre Philharmonique de Radio-France
Roger Muraro, piano
Valérie Hartmann-Claverie, ondes Martenot
Myung-Whun Chung, direction
Messiaen selon Chung nous dit l’affiche placardée sur les murs de Pleyel… Double clin d’œil au catholicisme fervent et partagé du compositeur et du chef d’orchestre, mais aussi de leur communion et des offices convaincus du second à la gloire de l’œuvre du premier. L’affiche est toutefois un rien trompeuse. Si la Turangalîla-Symphonie baigne dans une spiritualité confondante de lumière et de tendresse, elle ne porte pas en soi les connotations religieuses explicites et directes de bien d’autres ouvrages du compositeur. Poème d’amour et de joie, placé par son titre sous le signe de l’Orient et de l’hindouisme, l’œuvre tient à mon sens bien plus du même panthéisme serein et enthousiaste qui donnera naissance, un quart de siècle plus tard, au somptueux Des canyons aux étoiles. Que la Turangalîla-Symphonie soit contemporaine de la rédaction, inachevée, du Traité de rythme, de couleur et d’ornithologie n’est évidemment pas un hasard. Cette même affiche ne nous ment certes pas en soulignant à quel point Myung-Whun Chung est sans doute l’évangéliste le plus digne de foi dès lors qu’il s’agit d’aborder les œuvres du compositeur : en ce sens, ce concert joignant au chef un orchestre également rompu et sensible à la fréquentation de Messiaen peut apparaître de droit comme historique avant l’heure.
Et le résultat est à la hauteur des espérances. Myung-Whun Chung, que l’on a croisé si souvent un rien tapageur en fosse, maîtrise admirablement l’effectif pléthorique requis par l’œuvre. Les équilibres sonores sont dosés de main de maître, les nuances impressionnantes, et jamais, même lors des envolées les plus spectaculaires de la partition, un quelconque sentiment d’agression sonore ne se fait ressentir. La manière dont Chung confère son unité à l’œuvre, étrange symphonie en dix mouvements pour piano concertant et ondes Martenot dominantes, est tout autant superlative. Le rendu sonore obtenu par Chung des 103 pupitres de l’Orchestre Philharmonique de Radio-France m’a souvent surpris tant l’interprétation m’a semblé nettement différé de son enregistrement de studio si souvent fréquenté. Au concert, Chung m’a semblé plus sec et nerveux, plus dégraissé, plus soucieux d’exalter la rythmique de l’œuvre ; plus avare en couleurs peut-être aussi. Les climats sonores restitués par Chung, ses solistes et son orchestre sont étonnants et à la mesure de la poésie évocatrice du compositeur : Turangalila 1 est baigné du mystère le plus profond, Chant d’amour 2 est délectable de finesse, Joie du sang et des étoiles tourbillonne joyeux et ludique. Les pupitres du Philharmonique se révèlent tout du long sans faille, souvent subtil et toujours précis, malgré les difficultés évidentes que présente une telle partition. Roger Muraro au piano survole l’orchestre et se fond tour à tour avec lui en vrai partenaire attentif et subtil. Les ondes Martenot de Valérie Hartmann-Claverie apportent toute la poésie et le mystère qui leur incombent et répondent avec bonheur à la présence fondamentale sollicitée ici par le compositeur. Si un incident technique du côté des percussions interrompt de manière impromptue le concert de longues minutes, la concentration des musiciens et du chef ne s’en trouve pas le moins du monde compromise, et l’exécution de l’œuvre se termine par un finale exalté et exaltant, merveilleux apex d’un concert mémorable.