Otello du centenaire à Vienne (Orfeo)

Publié le par Friedmund




Lorsque Placido Domingo entreprit d’endosser le costume d’Otello au beau milieu de sa trentaine, peu parièrent sur le résultat. On se souvient, entre autres, des propos peu amène de Rolf Liebermann suggérant qu’il y laisserait sa voix. Trente ans plus tard, force est de reconnaître que Domingo a su s’imposer comme l’incarnation même du Maure dans l’inconscient collectif de la planète lyrique. Les témoignages discographiques se sont concomitamment multipliés, présentant l’évolution de l’incarnation de Domingo sur une période d’un quart de siècle. Pourtant aucun studio ou live ne s’est jusqu’ici révélé pleinement satisfaisant, que l’entourage soit défaillant (on pense aux Iago de Milnes, Cappuccilli, Diaz ou Leiferkus, voire aux Desdemona de Studer ou Ricciarelli), ou bien que Domingo lui-même se montre sous un mauvais jour (paniqué et outrancièrement expressionniste avec Kleiber, ridiculement artificiel avec Maazel, irrémédiablement vieilli avec Muti). La soirée grandiose de Covent Garden dirigée par Solti avec Kiri Te Kanawa représentait sans doute jusqu’ici son meilleur témoignage vocal, et un numéro d’acteur qui déclencha jusqu’aux commentaires les plus laudatifs de Laurence Olivier himself.
La parution de cet Otello viennois, donné à l’occasion du centenaire de l’œuvre en 1987 était porteuse de nombreuses promesses. Et elle les tiens toutes.

Tout d’abord, elle présente un Domingo au bon équilibre entre maturité dramatique et vocale, disons le tout net, sans doute à son sommet pour le rôle. La voix est ce soir là d’une puissance incroyable, haute placée et claironnante, belle et aisée. L’interprétation en bénéficie grandement : Domingo alterne des passages d’une rare autorité avec d’incroyables nuances, jusqu’au pianissimo divinement phrasé de ses ultimes moments, superbe. L’incarnation, souvent par le passé un brin outrancière, se meut ici en une présence patricienne et racée bienvenue. Domingo, si souvent malheureux avec ses Iago, trouve ici sans doute le plus intelligent et crédible des traîtres de toute la discographie en la personne de Renato Bruson. Jouant sur le velours corsé d’une voix somptueuse, Bruson tisse sa toile avec une classe souveraine et une ligne de chant admirable. Ses insinuations froides et retenues se révèlent d’une implacable efficacité, là où les caricatures de tant d’autres plombent irrémédiablement toute la justesse psychologique réclamée par le rôle. La Desdemona de Anna Tomowa-Sintow ne convainc pas d’emblée. Le duo d’amour la trouve un peu froide et retenue, et cette distance perdure jusqu’au second acte. Dès le troisième acte, elle explose en une intensité, vocale et théâtrale, mémorable. Alors que le drame éclate, sa voix frémissante retrouve enfin toute son opulence et sa lumière, et la tragédienne prend tout son relief.  Il faut alors l’entendre pleurer les amples phrases de sa confrontation troisième acte tout en déployant des phrasés d’une somptuosité inouïe. Sa grande scène au quatrième acte la trouve idéalement terrorisée et angoissée, bouleversante, et vocalement royale, au chant d’une beauté à couper le souffle. Du côté des seconds rôles, un Roderigo corsé et viril (Wilfried Gahmlich), un Lodovico autoritaire mais peu concerné par le drame (Kurt Rydl), un Cassio efficace et sonore à défaut d’autre chose (Kaludi Kaludow) et enfin une Emilia très forte femme (Margarita Lilowa). Les chœurs de la Staatsoper se révèlent naturellement une fois encore supérieurs lors des deux grandes scènes chorales de l’ouvrage.

Si un trio majeur est indispensable à la réussite d’un Otello, encore faut-il qu’il soit soutenu par un grand chef. L’orchestre de Zubin Mehta surprend dans un premier temps par sa rare mesure et sa retenue, peu fréquente dans cet ouvrage. Ce qui est perdu en tranchant et en fracas est compensé par une lecture très musicale qui sait admirablement faire chanter les cordes viennoises et distiller les colorations les plus fines de ses autres pupitres. Cette direction lente et amoureuse finit par convaincre d’autant plus qu’elle accompagne admirablement la continuité du discours orchestral verdien (entendre les transitions, superbes, au III et au IV), et privilégie toujours la pulsation rythmique à l’amplitude sonore (époustouflant « Fuoco di gioia » !). L’orchestre est au diapason de cette soirée de gala, magnifique. La prise de son radiophonique manque de clarté et relègue un peu trop les voix en arrière, tout en aplatissant la dynamique orchestrale déjà mesurée de Mehta ; rien de rédhibitoire néanmoins. Dans une discographie pléthorique aux nombreux trésors, mais mal servie en versions totalement recommandables, cette entrée est mieux que bienvenue. Elle rejoint à mon sens les meilleures versions de la discographie, à savoir celles de Serafin et Toscanini au studio, et le beau live du Met de Fausto Cleva avec Mario del Monaco, Victoria de Los Angeles et Leonard Warren (Myto). A qui ne craint pas un son radio américain des années 30, grésillant et mal défini, la référence discographique de l’ouvrage me semble rester le live du 12 février 1938 au Met avec Martinelli, Rethberg et Tibett, énergiquement dirigés par Ettore Panizza (republié récemment par Naxos, dans un son vraisemblablement très supérieur aux précédentes éditions).    

 

 

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Publié dans Disques et livres

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