Cecilia Bartoli - Maria Malibran (Decca)

Publié le par Friedmund


Aucun téléfilm de la pire espèce n’oserait aujourd’hui simplement esquisser la narration d’une existence aussi rocambolesque que celle de la Malibran : enfant prodige et maltraitée par un père qui en fit une star dès son adolescence, puis l’emmena jusqu’en Amérique y donner les premiers Mozart et Rossini du nouveau continent ; vedette pleinement internationale parcourant l’Europe avec célérité (et le goût maladif du déplacement à tout prix) ; escroquée par un mari qui lui donna son nom mais qu’elle côtoya très peu avant de le fuir en femme libre et indépendante, et vivre une histoire fort romantique avec un violoniste ; puis enfin mourir des suites d’un accident de cheval, au sommet de sa gloire, à 28 ans, un an jour pour jour après Bellini, enceinte, chantée par tous les plus grands poètes de son temps… N’en jetez plus. Le mythe romantique dépasse très certainement les caractéristiques purement vocales d’une artiste qui brillait avant tout par sa folle sensualité, un tempérament en scène exceptionnel et la capacité de suggérer chacune des émotions de ses personnages avec un art qui frappait à coup sûr les auditeurs.

 

Derrière le packaging plastique au goût  douteux d’un produit au marketing implacable, se cache pourtant un disque à plusieurs titres mémorable. Car autant un Florez pouvait sembler un rien mal à l'aise dans les habits d’un Rubini, autant l’identification de la Bartoli à son illustre épigone est d’emblée totale et fort convaincante. Il plane sur l’ensemble de ce programme un romantisme exacerbé, ici fou et à l’irrésistible abattage, là sensuel en diable, tendre et chaleureux toujours. La personnalité de Bartoli enflamme chacune de ces pages avec un bonheur d’autant plus grand, qu’à quelques menus détails près, le chant est enthousiasmant, et mieux encore la musicalité constante et étourdissante : nuances finement dosées, art de la coloration, phrasés sur le souffle, vocalise moins fluide qu’auparavant peut-être mais toujours efficace, geste dramatique tour à tour large ou pudique… Bref, un régal permanent.

Le programme est tout aussi passionnant, beau, et rare, que son interprète. La magnifique scène de Irene ossia l’assedio di Messina qui ouvre ce récital vient rappeler l’imagination musicale d’un Giovanni Pacini dont l’œuvre ne souffrirait pas de la comparaison avec certains de ses contemporains plus illustres aujourd’hui. Du même, Bartoli entonne plus loin avec conviction un air alternatif écrit pour le Tancrède de Rossini, mais aussi des arias de Giovanni Persiani (Ines de Castro) ou Lauro Rossi (Amelia ovvero otto anni di costanza… véridique !). Tout aussi rares, mais dans une humeur bien plus légère, pour peu que le belcanto soit bien sérieux, y compris sur son versant dramatique, une inénarrable tyrolienne de Johann Nepomuk Humel,  un flamenco endiablé de Manuel Garcia, et même un Rataplan enjoué, signé par la Malibran elle-même, voient notre mezzo-soprano s’encanailler pour notre plus grand bonheur. Plus célèbre, l’Infelice de Mendelssohn pourrait servir d’illustration parfaite aux beautés de cet album : expressivité mobile et constante, musicalité suprême, richesse de l’interprétation, tout ici concourt, jusqu’au renfort du violon de Maxim Vengerov, à un romantisme échevelé et un moment de musique d’une rare beauté. Parmi les autres raretés à l’affiche, signalons une version alternative, de la main de la Malibran, du Prendi per me sei libero de l’Elisir d’amor, ainsi que des arias tirées de Clari (Halévy) et La figlia dell’aria (Manuel Garcia).

 

Si toutes ces raretés s’écoutent d’une traite avec la plus grande joie, les scènes belliniennes constituent naturellement le pôle d’attraction et de curiosité le plus magnétique de ce nouveau récital. Le résultat obtenu par Cecilia Bartoli est époustouflant. La grande scène d’Elvira, dans sa version adaptée pour la Malibran, captive sans cesse par la richesse de son expressivité là où tant de voix nous ont habitués très fréquemment, Maria Callas exclue, à des gazouillements bien souvent fades et insignifiants. Contrairement à une croyance bien ancrée, il n’existe par contre pas de version Malibran de la Somnambule. Bartoli interprète ici la partition classique, sans transposition, mais avec quelques variations dans le grave, écrites par la Malibran, lors de la cabalette. Amina prend tout à coup, chantée par Bartoli, des couleurs, des palpitations, des émotions qui rendent notre héroïne pleinement charnelle et incarnée, dans la tristesse comme la joie. Ah non credea mirarti s’anime et bouleverse plus encore qu’à l’accoutumée, alors que Ah non giunge brille d’une expression entre coquinerie et timidité tout simplement délicieuse. Quant au Casta diva qui clôt l’album, gageons qu’il nous hantera pendant longtemps. Chantée du bout des lèvres, accompagnée par un orchestre délicat et frémissant, l’aria se transforme en cantilène exquise, douce et rêveuse, d’une musicalité insoupçonnée. Pour peu on entendrait la brise nocturne et le bruissement des feuilles de la forêt gauloise. Fabuleux.

 

Bartoli se révèle à nouveau passionnante dans ce disque romantique en diable, peut-être encore plus beau et chaleureux qu’à l’accoutumée. Par sa personnalité et l’originalité de ses choix, Cecilia Bartoli nous prouve avec éclat que le temps des divas n’est toujours pas révolu. Les beautés délicates des instruments d’époque de la Scintilla, riches de couleurs et à la touche fine, bien dirigés par Adam Fischer (diapason à 430) ainsi que la remarquable présence de la prise de son participent à la somptuosité sonore générale de l’entreprise.

 

 

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Publié dans Disques et livres

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