Juan Diego Florez, Arias for Rubini (Decca)

Publié le par Friedmund


Giovanni Battista Rubini (1794-1854) demeure à jamais dans l’histoire du chant comme l’interprète de prédilection d’un Bellini qui lui confia les créations de la plupart de ses rôles majeurs de ténor : Fernando (Bianca e Fernando) au San Carlo en 1826, Gualtiero (Il Pirata) à la Scala en 1827, Elvino (La Sonnambula) au Carcano de Milan avec la Pasta,  et enfin Arturo (I Puritani) aux Italiens aux côtés de Giulia Grisi en 1835. Elève du grand Nozzari, surnommé en son temps le « roi des ténors », Rubini marqua alors tous les publics d’Europe de Naples et Milan jusqu’à Paris et Londres par une grâce vocale sans rivale et un suraigu légendaire s’étendant jusqu’au contre-fa. Chanteur avant tout élégiaque, sa voix était réputée peu large mais enivrante, claire et d’une grande beauté, mais le tragédien et l’acteur simplement inexistant. Richard Wagner, de passage à Paris, s’indigna du traitement réservé à Il mio tesoro intanto que Rubini aurait chanté sans musicalité et avec la seule préoccupation d’y placer un suraigu interminable tombant comme un cheveu sur une soupe.

Il serait vain de vouloir retrouver en Juan Diego Florez une image sonore de ce qu’a pu être la voix de Rubini. Les vocalises de Rubini étaient, dixit les sources de l'époque, toujours émises avec une précaution gracieuse et son suraigu invariablement en falsetto dès le si. La beauté du timbre, l’homogénéité de la voix, l’élégance du chant, et une certaine placidité élégiaque font pourtant de Juan Diego Florez un bon candidat à l’évocation de la figure du « roi des ténors ». Ainsi, la scène d’entrée de Gualtiero séduit par beauté et la jeunesse de la voix, la franchise du chant et une perfection vocale jamais entendue dans le rôle. La scène de Norfolk qui suit immédiatement est certes réussie vocalement, mais le souvenir de Rockwell Blake est là pour souligner à quel point Florez est ici à l’image de Rubini un piètre tragédien. La grande scène d’Arnold (Guglielmo Tell) bénéficie dans l’aria de la juvénilité touchante, quasi adolescente, de Florez, mais dès la cabalette, et malgré une énergie bienvenue, je ne saurais plus vraiment croire aux accents guerriers et vindicatifs de notre ténor. Au fil des plages, une certaine monotonie ne manque pas de s’installer devant ce chant à la perfection générique et un brin froide, malgré les chatoiements du timbre. A l’instar de celle de Fernando (Marino Faliero), superbe, les cabalettes sont glorieuses mais cette répétition de suraigus et de phrasés immaculés toujours identiques et sans imagination finit par paraître bien mécanique et répétitive. Jamais l’âme, la personnalité, les inspirations d’un Merritt ou d’un Blake ne viennent entrecouper ces mesures d’un moment de folie, d’ivresse, ou d’émotion qui pourrait briser une certaine forme de lassitude à l’écoute continue. Tout ceci est ma foi fort joli, mais guère excitant à la longue, pour ne pas dire parfois un brin ennuyeux.

Le programme de ce nouveau récital est plutôt bien conçu, présentant de nombreux rôles créés (Gualtiero, les deux Fernando) ou fréquemment chantés (Norfolk) par Rubini ; une variante du « O fiamma soave » de la Donna del Lago, composée pour Paris et Rubini en 1825, a également été reconstituée par Philip Gossett à l’occasion de ce récital. On pourrait toutefois arguer que Narciso (Il Turco in Italia) et Arnold furent plus qu’occasionnels pour Rubini. Le premier tout du moins aurait pu être avantageusement remplacé par le « Credeasi misera » des Puritani et ce contre-fa que Bellini écrivit pour mettre en valeur le suraigu de son premier Arturo. La direction orchestrale de Roberto Abbado à la tête de l’Academia Santa Cecilia est au dessus de tout soupçon et la prise de son offre beaucoup de relief et de présence à notre épigone rubinien.

 

 

Publié dans Disques et livres

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