Sena Jurinac live à Vienne et Salzbourg (Orfeo)

Publié le par Friedmund


L’art de Sena Jurinac n’est pas pour toutes les oreilles, c’est depuis longtemps entendu. Car voila une artiste, une vraie, c'est-à-dire présentant une personnalité forte et marquante à la fois, avec ses défauts et ses qualités. Par rapport à ses consoeurs viennoises des années 50, il manque sans doute à Jurinac un timbre plus prenant et surtout une étoffe vocale plus moelleuse, dans les harmoniques comme dans la conduite de la voix. Rapidement la voix a pu paraître sèche, voire cassante lorsqu’elle se lança jeune encore dans un répertoire plus dramatique. Pourtant, ces défauts n’ont jamais empêché la soprano d’origine croate (elle fit ses débuts en 1942 en Mimi à Zagreb) de susciter un enthousiasme certain chez ses nombreux admirateurs : il est quelque chose de touchant, d’humain et grand, irrésistible chez Sena Jurinac. Cette voix parle avec le langage des émotions, chante avec le cœur, l’âme parfois même peut-être. Les nombreuses héroïnes qu’elle incarna au cours d’une carrière longue et riche se révèlent souvent saisissantes de vérité humaine et de sensibilité.

Le double disque consacré par Orfeo aux enregistrements viennois de Jurinac la présente fidèlement avec ses défauts, mais aussi ses immenses qualités. Les extraits du Don Carlo de 1968 sont sans doute les plus difficiles. Après avoir été une Elisabeth de Valois idéale de grandeur et de beauté pour Karajan à Salzbourg dix ans plus tôt, elle sonne ici irrémédiablement blessée sans son « Tu che le vanita » : le grave est étouffé, l’aigu se dérobe, et les changements de registres sont parfois douloureux ; les difficultés vocales enlèvent de cette noblesse tragique, fière et sensible, qui faisait tout le prix de son Elisabeth salzbourgeoise, peut-être inégalable. Le duo final se révèle tout aussi peu satisfaisant, d’autant plus que le jeune Domingo présente lui aussi quelques lourdeurs d’émission et un aigu tiré et pâteux. Autre prise tardive (1972), sa Maréchale pourrait servir de parfaite illustration sonore à l’introduction de cette chronique : la voix semble sèche et pauvre, à court de la beauté vocale si indispensable à Richard Strauss, mais chacun des mots et des émotions de la Maréchale n’ont peut-être jamais été illustrée depuis Lotte Lehmann avec tant de sincérité, d’art en fait. Par osmose sans doute, la si réservée Christa Ludwig se déboutonne avec virulence en retour, et les vingt minutes de ce premier acte se transforment en moment théâtral intense, très particulier ; dommage que la beauté musicale en soit si absente, le prosaïque et sec Heinz Wallberg à la baguette n’y étant peut-être pas tout à fait étranger. La Poppea de Jurinac soulève sans doute plus la question de l’esthétique délirante et expressionniste dont Karajan entoure l’ouvrage de Monteverdi. Le duo « Signor oggi rinasco » est délirant de frénésie et de violence, présentant un Nerone de Gherard Stolze à enfermer d’urgence et notre diva  surjouant et criant avec une voix parfois très dure et outrée ; on reconnaîtra toutefois les talents d’acteurs de nos deux protagonistes dans ce Monteverdi expressionniste, totalement en dehors de toute raison stylistique, et surtout terriblement caricatural.

Tout le reste est merveilleux, à commencer bien sûr par les trois rôles travestis qui ont fait la gloire de Sena Jurinac, du fait d’une tenue, scénique et vocale, et d’un timbre suffisamment crédible dans l’androgynie, mais aussi par la délicatesse des sentiments que savait conférer notre diva aux émois adolescents de ces rôles. On retrouve ici son merveilleux Octavian en 1955 auprès d’une tardive Maria Reining sous la baguette plus teutonne que viennoise de Knappertsbusch, en Komponist à Salzbourg avec Böhm et Schöffler (mais aussi Ludwig, Thomas et Grist), et enfin dans le premier air de Cherubino de l’intégrale Karajan de 1950, ajouté à ces prises live en forme d’exorde. Bien connue  également, et merveilleuse, sa Marzelline au Theater an der Wien avec Wilhelm Furtwängler en 1953. Sa Donna Elvira en allemand en 1955 avec Böhm est stupéfiante de feu et de force, au sein d’une soirée mémorable, frénétique et torride, publiée un temps intégralement par BMG, indispensable à qui est prêt à affronter la traduction ; on l’entend ici dans le trio et l’aria du second acte. Sa Comtesse à Salzbourg en 1962 est moins marquante (« Porgi amor ») mais reste naturellement supérieure. J’aurais sans doute préféré entendre Jurinac en Sacristine plutôt qu’en Jenufa, mais la dizaine de minutes du second acte face à Martha Mödl en 1964 est superbe. Mieux encore, la scène de la lettre d’Eugène Oneguine, toujours en allemand, est enthousiasmante : jamais je crois n’avoir entendu Tatiana palpiter avec tant d’excitation, de joie et d’énergique et adolescente fraîcheur dans un rôle où je l’imagine sans peine idéale.

Si ce coffret présente essentiellement Jurinac dans les rôles où elle est la mieux connue, il présente des témoignages plus rares de la soprano dans Puccini. Sa Tosca de 1966 n’est pas sans difficulté vocale, surtout lors des emportements du duo du premier acte avec le séduisant et viril Cavaradossi du jeune Carlo Cossuta. Avare de couleurs et d’étoffe, la voix prive un tant soi peu d’éclat un portrait de femme plutôt que de diva, psychologiquement juste. Si « Vissi d’arte » séduit par le ton pudique et intériorisé, les ressources vocales manquent bien trop pour rendre ce témoignage réellement intéressant. Magistrale par contre, sa Cio-Cio-San présente un personnage à nu, sans fard exotique ni sentimentalisme bon marché, à la douleur noble et fière, d’une incomparable grandeur dramatique, qui bouleverse au second acte et laisse exsangue à l’issue d’une dernière scène pathétique, supérieure peut-être en vérité à celle de Maria Callas même. Cette soirée de 1961  a été publiée intégralement par Myto et me semble digne de la plus grande attention ; prise de son stéréo apparemment de bonne qualité, et, sur la base des deux extraits présentés par Orfeo, direction pertinente et classique du rare Berislav Klobucar.     


 

 

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Publié dans Disques et livres

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