Terezin Theresienstadt (DG)
Près de Prague, la forteresse de Terezin, Theresienstadt en allemand, fut utilisée par les nazis à partir de novembre 1941 pour emprisonner des anciens combattants juifs allemands et une élite culturelle juive, dont de nombreux compositeurs. Ghetto fortifié, Terezin a pu donner l’apparence d’une « ville donnée aux juifs par Hitler ». La requête du gouvernement danois de faire examiner par la Croix-Rouge le sort de ses cinq cents ressortissants arrivés en 1943 en fit même un objet involontaire de propagande du régime nazi. On montra alors aux émissaires de la Croix-Rouge une colonie soi-disant modèle ; on leur fit même assister à une représentation du Brundibar de Hans Krasa, gazé à Auschwitz l’année suivante. Plus sordide encore, au printemps 1944 un film de propagande fut réalisé par une équipe locale : la plupart des participants de la production furent déportés quelques semaines après pour mourir à Auschwitz. Car derrière cette vitrine du nazisme, se cachait la réalité d’un vrai camp de concentration, accueillant 50,000 juifs là où 7,000 tchèques vivaient auparavant, dans des conditions précaires, la famine de 1942 provoqua 16,000 décès, et, avant tout, un avant-poste de triage dès 1943 pour les camps d’extermination de Dachau et Auschwitz. Le chef d’orchestre Karel Ancerl fut au nombre des rares survivants : des 144,000 juifs déportés à Terezin, 19,000 seulement survécurent, dont moins de 100 enfants.
De nombreux compositeurs et musiciens de talents furent déportés à Theresienstadt. Cet album nous invite à découvrir leurs compositions entreprises en détention. Le programme, très intelligemment construit, gradue progressivement la force émotionnelle de l’album, des chaleureuses et émouvantes ballades de Karel Svenk ou Ilse Weber jusqu’aux cycles de lieder plus tendus et exigeants de Ullmann et Haas ; la sonate pour violon de Schulhoff conclusive, seule pièce composée hors détention antérieurement, finit d’étreindre par son désespoir, notamment l’adagio cantabile, aux sonorités de fin du monde. Léger puis grave, chaleureux et bouleversant, cet album resplendit d’humanité. De musique aussi, car Schulhoff et Ullmann furent parmi les plus grands talents de cette musique dite « dégénérée » par le nazisme, mais pourtant bien plus savante et grande que celle des quelques gribouilleurs de portées érigés en compositeurs officiels du régime. Les sonnets de Louize Labané mis en musique par Ullmann ou les quatre lieder de Pavel Haas, sur des poèmes chinois, sont d’ailleurs particulièrement remarquables. Sont présentes également des compositions d’Adolf Strauss, Carlo Siegmund Taube ou Hans Kràsa, et même de Kàlmàn pour un Terezin-Lied aux accents de l’opérette viennoise.
Les deux principaux interprètes de ce bel album sont à saluer. Anne Sofie von Otter et Christian Gerhaher partagent une même simplicité d’expression conjuguée à un chant d’un grand raffinement. En allemand, tchèque, yiddish ou français, leurs interprétations sont un plaisir musical permanent, toujours d’une grande justesse expressive, dans la mélancolie, la gouaille ou la tension. La prise de son, très chaleureuse et au relief remarquable, contribue à faire de ce disque une publication d’exception. La thématique de cet album pourrait a priori apparaître austère ou difficilement abordable : il n’en est rien. Il est rare de trouver dans un même disque une leçon d’histoire, un programme rare et intelligemment construit, un très beau moment de musique servi par d’excellents interprètes et, mieux encore, une heure d’humanité sensible et émouvante. Je n’imagine pas que la rentrée puisse nous réserver plus belle nouveauté que celle-ci.