"Je ne suis pas le fruit du hasard", Roberto Alagna (Grasset)

Publié le par Friedmund


Roberto Alagna a choisi le tournant de la quarantaine comme Placido Domingo (« Mes quarante premières années », Lafont) pour nous livrer une première tranche de vie autobiographique. L’esprit est assez différent toutefois. L’autobiographie d’Alagna est pratiquement intégralement centrée sur son adolescence et ses premières armes. A l’exception de quelques dizaines de pages revenant sur des éléments clés de sa maturité (la mort de sa première épouse, Angela ou encore Mariano), la quasi-totalité du livre traite de l’histoire de Roberto, de ses ancêtres épris de belcanto à ses débuts précoces à Glyndenbourne puis la Scala, bien plus que d’Alagna. Contrairement à de nombreuses autobiographies de chanteurs, les anecdotes de représentations ou commentaires sur d’autres artistes sont donc totalement absents de ce livre, ainsi que toute réflexion sur l’opéra lui-même. Cela fait de ce livre avant tout un ouvrage permettant de découvrir l’être humain plutôt que le tenorissimo, et qui aurait pu être intitulé « Comment je suis devenu un chanteur d’opéra » ; le titre original n’est d’ailleurs pas si éloigné.

La première chose qui transparaît dans ce livre fort sympathique est tout l’enthousiasme d’Alagna, son appétit de vivre communicatif. On note également toute son habituelle humilité, l’absence de travestissement trop avantageux (entre autres, le courageux aveu que le coup de foudre et le désir fou pour Angela précédaient la mort de Florence, sa première épouse). On y découvre aussi entre les lignes les grandes constantes d’une personnalité incomprise : l’incapacité à s’adapter à un cadre trop contraignant et pesant, l’incapacité de fonctionner autrement qu’au plaisir, le choix personnel contre les autres si nécessaire… On comprend enfin la raison de certains attachements particuliers, de Mariano que sa grand-mère lui avait fait promettre de chanter, ou bien Otello, que son professeur ne put chanter et projeta en compensation sur Alagna. Dans le même ordre d’idée, son mariage new-yorkais avec Angela prend une toute autre signification, tant il fait écho si fortement à son passé familial. Le récit des machinations, rackets et complots de ses débuts à la Scala, racontés par le détail, montre également que le temple milanais et son public n’ont guère changé depuis, et qu’il y avait là matière à prémonition pour Alagna : ce qui fut infligé à ses partenaires scaligères à l’époque devint triste réalité pour lui, bien malheureusement, il y a quelques semaines.

Il sera sans doute intéressant qu’Alagna nous offre une seconde tranche autobiographique dans quelques années, avec le recul sur sa crise de santé (évoquée brièvement) et artistique actuelle. Ainsi pourrait-il nous offrir l’équivalent lyrique du passionnant « Journal d’une crise » de Glenn Gould (Fayard), avec toute sa sincérité et humilité.

En attendant, voila une autobiographie plaisante, sans doute destinée prioritairement aux fans de Roberto Alagna, et nous sommes nombreux, plutôt qu’au public opératique en général. On ne saurait trop conseiller pourtant sa lecture à ses détracteurs qui préjugent de sa personnalité à travers quelques éléments glanés dans l’agitation médiatique propre au monde de l’opéra : ils pourraient être fort surpris de la réalité humaine de cette personnalité si attachante. Je conseille également ce livre à tout curieux des destinées humaines, tant le jeu des hasards aussi bien que la force des racines marquent cette histoire, ainsi qu’aux chanteurs en apprentissage qui y trouveront sans doute matière à garder espoir.

Si ce « Je ne suis pas le fruit du hasard » ne saurait atteindre aux sommets littéraires de l’autobiographie de Vischneskaïa («Galina », Fayard), sans doute la référence du genre pour les artistes lyriques, voila un livre agréable et sans prétention qui se lit d’une traite.  

  

Publicité

Publié dans Disques et livres

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :