Des Knaben Wunderhorn, Chailly (Decca)
La critique semble faire grand cas du Knaben Wunderhorn de Herreweghe, lui prêtant la vertu d’enfin révéler la véritable nature de l’ouvrage. J’en ai trop peu entendu et dans de trop mauvaises conditions sonores pour juger définitivement du fond de cette assertion. Je m’étonne par contre que la version de Riccardo Chailly n’ait pas plus durablement marqué les esprits. A contretemps de l’actualité discographique, je souhaite lui faire un peu de publicité.
La discographie des Knaben Wunderhorn s’est longtemps présentée écartelée entre deux pôles esthétiques radicalement opposés : les versions Prohaska et Szell. Les partisans de la première ont toujours loué la gouaille et l’expressivité immédiate de Heinz Rehfuss et Maureen Forrester, magnifiques chanteurs osant le ton naturel et simple que requièrent ces textes ; la direction de Felix Prohaska alerte, simple et directe est en parfaite harmonie avec ses solistes. Szell, Elisabeth Schwarzkopf et Dietrich Fischer-Dieskau impriment à ses lieder une atmosphère toute différente, d’une sophistication extrême, soucieux avant tout de détailler cette musique et ce texte en orfèvres. Les premiers accuseront la version Szell de trahir l’oeuvre par une sophistication traître à son propos et son esprit, les seconds objecteront que la version Prohaska ne déploie pas le raffinement subtil propre à l’écriture mahlérienne. En vérité, si Forrester et Rehfuss incarnent les personnages de chacun de ces lieder, Schwarzkopf et Fischer-Dieskau s’inscrivent plus en narrateurs de ces mêmes numéros (ce que souligne le choix étrange de les faire dialoguer parfois au sein d’un même numéro). Ces deux optiques très fortes ont toujours éclipsé, assez injustement selon moi, la belle médiation réussie par Bernstein plus tard avec Christa Ludwig et Walter Berry ; a contrario, Abbado échouera sur les deux tableaux dans une version que je trouve pour ma part aussi terne expressivement que musicalement sans cachet aucun. Par des options a priori curieuses mais entièrement justifiées et finalement irrésistibles, Riccardo Chailly me semble avoir mis fin au débat.
La surprise immédiatement frappante de cette version est dans sa distribution : non plus deux chanteurs, mais quatre, choisis selon la tonalité et les préférences usuelles de distribution mahlériennes quant au sujet traité. Dans les faits cela revient à laisser Urlicht à une mezzo-soprano (Sarah Fulgoni) et Revelge à un ténor (Gösta Winbergh), une soprano (Barbara Bonney) et un baryton (Matthias Goerne) se partageant plus traditionnellement les autres numéros.
Premier bénéfice de ce choix, une voix de ténor percutante et vaillante impose de manière marquante un Revelge d’une netteté et d’une urgence impossibles à un baryton. Mais l’élément le plus marquant de ce disque reste un orchestre dont la configuration est non seulement très réduite dans ses cordes (vents et percussions gardant leurs effectifs respectifs habituels), mais également adaptée séparément à chaque lied. L’écoute s’en trouve entièrement renouvellée, captivante par le luxe de détails instrumentaux offerts, une variété permanente et, bien sûr, la plénitude sonore du Concertgebouw, orchestre aussi raffiné de ton que somptueux de pupitres; et mahlérien de longue date, bien sûr. Surtout, cette réduction offre une mobilité expressive de l’orchestre en parfaite adéquation avec le ton de ballades propre à l’œuvre, sans jamais se départir d’un raffinement tout mahlérien. Les optiques de Szell et Prohaska ne sont pas ici réconciliées, mais transcendées par un choix musicologique basé sur la reproduction de l’effectif choisi par Mahler lors des Liederabend de 1905 donnés dans une salle réduite du Konzertverein (la Brahmssaal) : la splendeur des Wiener Philarmoniker conjuguée à l’éloquence d’un effectif de cordes significativement réduit. La volonté de Chailly de redistribuer les numéros dans un ordre différent de celui traditionnellement proposé concourt également au sentiment de renouveau sans cesse captivant offert par cet orchestre.
Les deux chanteurs principaux sont à l’image des options orchestrales de Chailly : voix somptueuses de timbres, légères et mobiles, se réinventant pour chaque nouveau lied dans un ton différent voire une identité tout à fait nouvelle, incarnées sans excès et dans un raffinement de chant permanent. Il me faudrait détailler chaque lied pour rendre palpable le degré d’imagination de Goerne et Bonney. Tout juste noterais-je pour Bonney des souffles parfois coupés. Goerne est quant à lui une leçon permanente, détaillant chaque mot comme nul autre sans jamais que cela ne sonne affecté. Winbergh est simplement glorieux de beauté et de sobriété vaillante dans un Revelge qui porte l’uniforme avec élégance. Fulgoni ne saurait se comparer bien sûr à Forrester ou Ferrier dans Urlicht, mais peu importe : cela demeure magnifiquement chanté, et l’intérêt de l’orchestration originale du lied (retravaillée pour Résurrection) emporte tout. Un très grand disque.
Discographie abrégée (versions citées, toutes disponibles en CD)
- Felix Prohaska ; Symphonique de Vienne ; Maureen Forrester, Heinz Rehfuss (Vanguard)
- George Szell, Philarmonia Orchestra, Elisabeth Schwarzkopf, Dietrich Fischer-Dieskau (EMI)
- Leonard Bernstein; Philarmonique de New-York; Christa Ludwig, Walter Berry (CBS)
- Claudio Abbado; Berliner Philarmoniker; Anne Sofie von Otter, Thomas Quasthoff (DG)
- Riccardo Chailly; Concertgebouw Orchestra; cf. ci-dessus(Decca)
- Philippe Herreweghe; Champs-Elysées; Sarah Conolly, Dietrich Henschel (Harmonia Mundi)