La Fiancée vendue, Garnier, 26/10/2008
C’est à reculons que je me suis rendu cet après-midi à Garnier : savoir le petit bijou si spirituel et gracieux qu’est la Fiancée vendue confié au prosaïsme de Gilbert Deflo aurait de quoi décourager le zélateur le plus convaincu du génie lyrique de Smetana. Le bonheur immense de pouvoir plonger dans cette œuvre délicieuse sur une scène a sans doute du contribuer à me rendre indulgent. Ne tournons pas autour du pot : cette mise en scène se laisse voir sans déplaisir extrême et à la bon goût de ne pas trop gâcher le plaisir. Pour autant, on avancerait avec difficulté qu’il s’agit là d’une réussite. La bonne humeur est de mise et Deflo bariole de couleurs chaudes son décor. Le choix d’offrir un village aseptisé, aux maisons sans portes ni fenêtres, et qui laisse apparaître tout au loin des montagnes russes, se révèle bien peu pertinent. La perspective de profondeur ainsi crée souligne à l’envi tout le vide de la scène, là où, au contraire, l’intrigue et la partition, notamment via l’intrusion permanente des chœurs et des danses, appellent justement au mouvement, à l’animation énergique voire au grouillement permanent. Le village paysan de Deflo prend ainsi des allures de no man’s land façon Giorgio de Chirico, mais dans une esthétique naïve et édulcorée de dessins animés, à mille lieux de la ruralité aux couleurs fortes sous-tendue par l’ouvrage. Le sens terrien qui anime la plupart des personnages et la saveur du folklore tchèque qui baigne la partition tombent de fait à l’eau. La mise en scène elle-même est avare en humour et en sentiments, et la direction d’acteurs réduite à l’introduction d’une automobile belle époque sur scène, au dessin pour les principaux protagonistes de quelques gestes conventionnels et généralement outrés, et à la gestion des entrées et des sorties ; les chorégraphies, tout aussi naïves, voire bridées au regard de l’énergie de la partition, renforcent ce sentiment d’une guimauve, certes bon enfant, mais surtout bien fade.
Si je n’attendais guère du travail de Gilbert Deflo, qui n’a jamais su me convaincre, je n’imaginais pas que la distribution réunie sombrerait dans une telle médiocrité. On veut bien qu’à force d’ignorer l’œuvre à l’Ouest il soit difficile de trouver des artistes qui en ont une pratique courante. Pour autant, sa popularité inébranlable et sa constance à l’affiche des opéras tchèques offrent sans doute un vivier conséquent de chanteurs tchèques tout à fait honorables et la maîtrisant sur le bout des ongles. Las, Gérard Mortier a opté pour la notoriété, toute relative, d’un trio principal de chanteurs qui ont certes déjà connu précédemment l’honneur de l’affiche de l’Opéra, mais qui ne s’en révèlent pas moins sensiblement à la peine.
Ainsi le chant de Christiane Oelze paraît souvent bien fruste voire flou, régulièrement fâché avec la justesse, et la voix manque cruellement de chair, de couleur, ou de rayonnement. Au final, sa Marenka apparaît bien triste et terne, sans séduction. Ales Briscein est certes tchèque, mais le matériau vocal ne me semble pas tout à fait celui requis. Sa voix de ténor m’a semblé plus d’une fois contrainte, sans lyrisme ni mordant ; des aigus souvent pris trop hauts n’arrangent rien à l’affaire. Surtout, on cherche en vain l’esprit rusé et l’optimisme enjoué d’un Jenik privé ici de son indispensable relief. Franz Hawlata est désormais vocalement défait : le registre grave s’engorge, les aigus ont perdu toute rondeur et toute aisance, l’émission est devenue pure rocaille, toute tentative de legato est vaine, la tenue de la ligne est au mieux aléatoire, la verbalisation n’offre aucune saveur… N’en jetons plus. Sa première scène aux côtés de la Ludmilla délitée et exsangue de Pippa Longworth et du Krusina à l’émission caoutchouteuse de Oleg Bryjak est effroyable. Le même cauchemar recommence au troisième acte pour un sextuor à la justesse d’ensemble aléatoire et floue ; notons tout de même que le second couple parental formé par le Micha de Stefan Kocàn et la Hàta de Helene Schneidermann bénéficie d’une toute autre tenue vocale. Christoph Homberger n’a aucun mal, au milieu de ce marasme, à imposer son Vasek léger et un rien incolore. Ugo Rabec, indien à la voix franche et sonore, et Armanda Squitieri, Esmeralda coquine et pétillante, se révèlent quant à eux irréprochables, et même fort agréables à entendre dans ce contexte de défaillance vocale générale.
Il y a quatre ans encore, j’avais eu le bonheur de constater que Heinz Zednik était toujours à même de mettre la Staatsoper de Vienne à ses pieds dans le rôle de Mime. Il s’imposait alors sans mal, vocalement et dramatiquement, face au Siegfried de Christian Franz et au Wotan d’Alan Titus, tous deux pourtant en forme superlative. En une scène à peine, Heinz Zednik démontre encore en cette matinée toute sa faconde et son irrésistible présence, la seule marquante en cet après-midi sur la scène de Garnier. Les comparses ne sont pas nécessairement là où on les croit. Discret, il est accueilli anonyme lors de ces mêmes saluts finals qui octroient un incompréhensible triomphe à Franz Hawlata.
Dans la fosse, Jiri Belohlàvek assure à lui tout seul l’intérêt de cette Fiancée vendue. Sa direction fluide et légère, finement ciselée, est un enchantement permanent. Son orchestre fait oublier lors des danses tout ce que la chorégraphie peut offrir visuellement de banalité et de platitude. De même, la fosse assure à l’ensemble toute la couleur musicale et tout le lyrisme introuvables sur scène. Autant de délicatesse et de subtilité finit par jurer avec ce qu’offre le travail de Deflo, tant le chef d’orchestre et le metteur en scène ne semblent pas offrir lecture du même ouvrage ; il est bien entendu que ce n’est pas au chef que l’on en tiendra rigueur. Le travail de Belohlàvek dans la fosse permet de quitter Garnier avec le sourire, malgré tout, heureux d’avoir enfin rencontré à la scène cette Fiancée vendue si délicieuse et si rare à Paris.