La Renarde rusée, Bastille, 19/10/2008
Un seul être vous manque et tout est dépeuplé… La défection de Christine Schäfer en Renarde se révèle encore plus cruelle après coup. On savait sa pure beauté d’émission, sa fraîcheur vocale, sa classe tout simplement, idéales pour le rôle, et son absence n’avait pas manqué de faire déjà chuter à mes yeux le potentiel d’attraction de cette fausse nouvelle production recyclée de l’Opéra de Lyon. Elle seule aurait sans doute pu gommer par sa présence rayonnante un plateau de chanteurs terne, prosaïque, voire tout simplement insuffisant. Elena Tsallagova supplée difficilement à Schäfer. L’incarnation scénique est souvent touchante et débordante de vitalité, mais la voix paraît bien petite et acidulée, quoique non dénuée d’une certaine jeunesse bienvenue. Son amoureux Renard, Hannah Esther Minutillo, s’impose aussi avant tout par une certaine prestance scénique ; mais la voix est ingrate, aigre, dénuée de toute séduction. Ce ne sont pas les humains qui sauveront la relative médiocrité du plateau proposé. Jukka Raisilainen adhère à son personnage du Garde-chasse et en porte avec sincérité toutes les humeurs changeantes. Pour autant la voix est rêche, et le déficit de lyrisme de ses moyens vocaux ne lui permet pas de flatter la beauté de son hymne automnal au cycle de la nature. En Harasta, Paul Gay apparaît correct, mais sans saveur particulière. Fonctionnels aussi le Curé de Roland Bracht et la Femme de Michèle Lagrange, tous deux désormais usés et en bout de course, mais encore bien présents en scène, juste ce qu’il faut pour donner le change. La voix de David Kuebler, étriquée et étranglée dans l’aigu, me sera décidément toujours un déplaisir : son Instituteur ne m’aura guère plus séduit que ses Andres ou Loge parisiens des saisons précédentes. Les seconds rôles animaliers assurent dans l’ensemble leur partie avec conviction, et le tout forme globalement un plateau certes pas indigne, mais en rien séduisant et bien peu passionnant.
On pourrait arguer facilement qu’après tout l’œuvre nécessite avant tout une direction d’orchestre savamment colorée et une mise en scène qui saisit toute la poésie de cet hymne à la nature et au cycle de la vie. Las, il faut bien aussi déchanter de ces deux côtés là. Dennis Russel Davies tient plutôt bien son orchestre et évite l’écueil du tapage auquel appellent vite les dimensions de Bastille. Sa direction se révèle ainsi plutôt fine et fluide, bien contrôlée et rythmée. Pour autant, tous les chatoiements et raffinements de l’écriture de Janacek semblent bridés, éteints. On chercherait en vain la palette de couleurs superbe avec lequel le compositeur dessine amoureusement et subtilement sa partition. A la décharge du chef, la restitution chambriste exigée par l’œuvre semble bien impossible dans la vastitude d’une telle salle. Pourquoi diable programmer cet ouvrage tout en finesse à Bastille et non pas à Garnier ? Certainement pas du fait de la demande en tout cas, comme l’indiquent les nombreux sièges inoccupés, alors même que le public recèle d’une présence enfantine inhabituelle dans ses rangs. Qu’on se le dise, à Paris en 2008, Janacek ne remplit toujours pas. On s’en désole d’autant plus volontiers qu’on imagine déjà que la salle fera toujours le plein d’un public enthousiaste lorsqu'il s'agira de saluer le retour des vieilleries ou des banalités d'un soi disant grand répertoire (drôle d'expression d'ailleurs pour un terme qui recouvre avant tout l'étroitesse d'un répertoire convenu et aux hauteurs artistiques aléatoires), réclamées à corps et à cri par une frange importante du public. Passons.
J’avoue ne pas comprendre le choix effectué par Gérard Mortier de recycler cette vieille production lyonnaise d’André Engel. Le style Engel, toujours coloré et animé, souvent aux allures de cartoon, aurait pu servir l’œuvre, elle-même inspirée d’une bande dessinée publiée dans un journal de Brno en 1920. Le monde d’Engel apparaît ici très vite en fait artificiel et sa nature plantée de manière trop évidente de fleurs en plastique, à l’image de ce champ de tournesols stylisés, façonné d'un ostentatoire carton pâte. Toute la grâce de la nature, la poésie des bois et des champs voulue par Janacek, voire le naturalisme volontiers cru et implacable du livret, semblent ainsi mis à bonne distance, ou même pire, sous clé. L’oeuvre se présente du coup dépouillée de sa substance intrinsèque, de sa raison d’être. Le goût du sang des prédateurs, la chaleur des amours mammifères, les senteurs forestières, les frémissements des feuillages ou encore la fraîcheur de la brise nocturne sont ici absents, comme si l’ouvrage avait été réduit à un théâtre pour enfant sous contrôle parental, ce qu’il n’est certainement pas. L’enchantement propre à l’ouvrage n’y résiste malheureusement guère. Et si la scène du poulailler n’est pas trop mal réussie, combien le clair de lune amoureux des deux renards, ici vulgaire pique-nique avec nappe à carreaux obligée, paraît prosaïque, dénué de toute son enivrante magie amoureuse ; et combien encore le mariage champêtre à suivre, et son bal animalier délicat et spirituel, semblent privés de tout esprit, de toute l’odeur de sous-bois ensoleillé à laquelle la musique de Janacek appelle irrésistiblement. Contresens aussi d’habiller le troisième acte sous la désolation de la neige, alors que l’automne attendu a pour but de montrer une nature qui jette les derniers feux de sa saison avant de pouvoir renaître la saison suivante, en ce mois de mai lors duquel la Renarde aurait du offrir à son beau Renard une nouvelle portée de renardeaux. La littéralité aseptisée et superficielle du metteur en scène finit par aboutir paradoxalement au détournement du propos naturaliste de ces singulières et poétiques Aventures de la petite renarde rusée que l’auteur de ces lignes aime tant.