Domingo live à Vienne (Orfeo)

Publié le par Friedmund



L’artiste Placido Domingo est tout de même fort singulier. A y regarder de près, sa carrière n’est marquée d’aucun rôle dans lequel il s’est installé comme référence incontournable, à l’inverse de moult tenorissimi de son rang ; Otello peut-être, quoique bien des mélomanes pourraient considérer que c’est là avant tout la chasse gardée de Mario del Monaco, et pour d’autres encore, dont je suis, celle de Jon Vickers avant tout. Il y aurait aussi sans doute beaucoup à redire à son chant, souvent peu varié, à la technique souvent incertaine, et toujours un peu identique quel que soit le rôle. Mais voila, ce ténor irradie d’un tel charisme qu’il crève toujours l’écran. Est-ce cette frénésie vitale qui le rend si sympathique ? Ce timbre chatoyant et chaleureux ? Cette boulimie qui lui a permis d’incarner rien moins que 120 rôles tout au long de sa carrière, vraisemblablement loin d’être finie ? On pourra objecter ce que l’on voudra, Placido Domingo demeure une personnalité lyrique incontournable des dernières décennies. Je crois pour ma part qu’en plus d’une personnalité vocale immédiatement sympathique, et je parle de la voix autant que de l’homme, c’est surtout une forme de modernité dramatique dans l’interprétation qui aura posé le ténor parmi les plus grandes vedettes de notre époque. Placido n’est jamais parfait vocalement, mais il impose toujours des incarnations haletantes et d’un engagement sans précédent, dans la voix comme sur scènes. Et surtout crédibles.  C’est donc en vrai fan de notre ténor que je me réjouis de la parution de ce beau coffret de trois CD de prises viennoises publié par Orfeo.



Domingo lirico-spinto

 

Le premier CD nous présente Domingo au cœur de sa première carrière, à savoir Puccini et Verdi. L’aria de son Don Carlo de 1967 préserve le souvenir de ses débuts viennois. La voix semble encore épaisse, mal dégrossie, aux aigus difficiles. Il m’a toujours semblé que Domingo avait énormément progressé techniquement tout au long de sa carrière et gagné en netteté, se débarrassant peu à peu d’une émission un peu brouillonne. Le trio du troisième acte  enregistré un quart de siècle plus tard le confirme : l’émission est plus haute, l’articulation musicale plus franche et nette, l’interprète plus tranchant. Face à lui Waltraud Meier est somptueuse, bien plus à l’aise qu’en français au Châtelet, vraiment impressionnante de puissance vocale et de présence ; Leo Nucci est plus quelconque, mais tous trois allument ce trio avec un emportement dramatique mémorable. Les deux duos de Otello, enregistrés à quinze ans d’intervalle, semblent confirmer cet a priori peut-être fort personnel. En 1982, avec la Desdemona classique et chaleureuse de Mirella Freni, son Otello est déjà supérieur mais reste encore parfois incertain tant vocalement que dramatiquement ; ce duo d’amour s’illumine par contre de la direction colorée et raffinée de James Levine. En 1997 face à Barbara Frittoli, et cette fois ci dans la confrontation du troisième acte, Domingo est simplement majestueux, d’une vérité dramatique intense et affolante, et la voix semble plus naturellement solide et grande. Un très grand moment de théâtre. Déjà connu, son Manrico de 1978 sous la direction de Karajan le présente très en voix pour sa grande aria face à Raïna Kabaïvanska, puis pour le duo du dernier acte aux côtés de l’Azucena de Fiorenza Cossotto. Son Rodolfo de 1987, tiré et époumoné, est bien moins satisfaisant : il était alors trop tard pour tel rôle, et ce n’est guère le Marcello de Alberto Rinaldi qui sauve ces quelques minutes du troisième acte, malgré la présence de Mirella Freni en Mimi. La seconde aria de Dick Johnson captée en 1988 est par contre intense et prenante, et le grand air de Canio en 1994, superbe, d’une implacable puissance vocale et expressive. Les deux extraits d’Andrea Chenier, l’aria puis le duo du second acte (avec Gabriela Benackova) sont irréprochables mais en fait guère non plus passionnants. Chenier n’existe que par un éclat du registre le plus aigu qui n’a jamais été le meilleur atout de Domingo. Etonnante par contre l’aria du troisième acte de Mario Cavaradossi en 1991, chantée une première fois avec une tension dramatique insoutenable, puis, après des applaudissements délirants du public viennois, reprise tout en intériorité, pianissimi et voix de tête compris tout du long, avant d’exploser à pleine voix lors des dernières mesures. Fascinant exercice d’interprétations contrastées d’une même aria à quelques minutes d’intervalle.

Tenorissimo sans frontières

 

Le second CD est plus éclectique dans sa programmation, quoique avant tout centré sur le répertoire français. Va pour Kleinzach, lorsque Domingo le chante avec une telle fougue romantique et lyrique, pleinement assurée et avec beaucoup d’aisance et de beauté dans la voix. Témoin de son Prophète viennois de 1998, la longue scène du deuxième acte nous présente un Jean de Leyde sans doute critiquable dans le style et la langue, mais impérieux et saisissant de présence, de puissance, de charisme. Don José restera sans doute parmi les grands rôles de Domingo. On le retrouve ici en 1978 pour une fleur admirablement chantée, bien dirigée par Carlos Kleiber, mais qui aura nécessité préalablement de supporter l’insupportable, à savoir quelques minutes de la Carmen de Elena Obratzova, grossièrement poitrinée et vulgaire. Le duo final capté en 1992 est survolté, notre ténor et sa partenaire, Agnes Baltsa, partageant un même sens du danger et de l’urgence vocale, avant tout à la recherche d’un théâtre fort que d’une irréprochable musicalité : c’est certes imparfait à bien des points de vue, mais au final tout de même fort impressionnant et décoiffant. Le ténor espagnol s’était déjà confronté deux ans plus tôt à la mezzo grecque dans Samson et Dalila, sous la direction subtile et colorée de Georges Prêtre. La première partie du duo nous offre un Samson beau et héroïque, musclé et habité, comme on ne l’a jamais entendu ailleurs. Si toute la soirée dégageait la même fièvre, la publication de l’intégrale s’impose. Belle et imposante, la grande scène du Jean de Massenet est également un fort beau moment, conclu par un aigu final radieux qui fait exploser la Staatsoper. En complément de ce panorama des rôles français de Placido Domingo, deux extraits d’opéra, le premier italien, le second russe. La scène de Viscardo dans le Giuramento de Mercadante enregistré en 1978 trouve notre ténor dans une forme éblouissante pour son aria et sa cabalette : chaleur du timbre, fougue de l’interpète, aisance de l’aigu, tout est réuni pour un moment fort sympathique. La dernière plage de ce second CD, première trace officielle de l’Hermann de Domingo, est quant à elle sans doute le sommet de ce coffret. Jamais on a entendu Hermann si immédiatement séduisant, jeune, viril, intelligent et romantique. La voix est parfaite, le chant superbe, l’interprétation délirante de vérité théâtrale, de présence. Ce début de troisième acte est proprement anthologique, d’autant plus que Rita Gorr en Comtesse impose une présence fantomatique à faire dresser les cheveux sur la tête et Seiji Ozawa démoniaque d’exactitude retenue mais terriblement évocatrice. Il est inenvisageable de laisser un tel Hermann sans une publication officielle intégrale, car, pour faire écho à l’introduction de cette chronique, ce qu’on en devine ici laisse à penser que le rôle est sans doute un sommet de la carrière du ténor, et une incarnation proprement inoubliable et sans doute sans égale. Espérons donc.

Placido Heldentenor

 

Le troisième et dernier CD est exclusivement consacré à Wagner. Le duo de Lohengrin est loin de se révéler impérissable. Catarina Ligendza n’a plus guère en 1985 la voix d’Elsa après tant d’Isolde : les moyens restent conséquents, mais la ligne manque de pureté, de lyrisme, de douceur. Cette Elsa, à vrai dire, tient quand même plus de la mégère que de la vierge incandescente. Placido n’est guère plus convainquant dans ce rôle qu’il retrouvait à cette occasion après dix-sept ans d’abstinence. Le timbre est bien sûr agréable, mais il manque une netteté verbale et musicale à ce Lohengrin trop approximatif et dans l’accent et dans la prosodie wagnérienne ; inutile d’ajouter également que le rôle requière une souplesse et une franchise de l’aigu qui n’a jamais été le fort de notre ténor. « In fernem Land » est plus convainquant, sans doute parce qu’objet d’une plus grande concentration, quoique certains maniérismes sont ici bien exotiques. Dispensable donc, d’autant plus que la direction de Peter Schneider est ici bien routinière. Les extraits de Walküre captés en 1992 sont nettement plus passionnants, et surtout plus rares. A l’exception d’un premier acte enregistré pour Teldec avec Barenboïm, il n’existe toujours aucun témoignage du Siegmund que Placido Domingo chante depuis désormais quinze ans urbi et orbi. Nous le retrouvons ici pour son monologue, la fin du premier acte à partir du « Winterstürme » et surtout, nouveauté bienvenue, dans l’intégralité de son face à face avec Brunnhilde au second acte et ce jusqu’au « Zauberfest » inclus.  Et la soirée vaut franchement le détour. Contrairement aux extraits de Lohengrin, l’entourage est ici de premier ordre. Waltraud Meier dans une de ses premières Sieglinde est une véritable torche humaine, et la Brunnhilde de Hildegard Behrens déploie toute sa fraîcheur juvénile et résiste encore aux outrages du temps et des excès. Surtout, la fosse prend complètement feu ce soir là sous la direction épique et enthousiasmante de Christoph von Dohnanyi. La clarté orchestrale associée au feu des traits d’orchestre et à un lyrisme poignant n’est pas sans rappeler les témoignages d’avant-guerre de Furtwängler : musicalité suprême, urgence dramatique extrême, lyrisme jamais défaillant, cette direction est une des plus belles que j’ai pu entendre dans cet ouvrage. Dans ce cadre exceptionnel, Domingo brûle naturellement du feu le plus ardent. Rarement on aura entendu un Siegmund déployer tel legato et telle chaleur de timbre. Pourtant, là encore les mots viennent à manquer, l’articulation verbale et musicale surtout, souvent floue. Plus que l’accent manifeste ou les erreurs de texte avec lesquelles on pourrait vivre aisément, la prosodie est trop défaillante : contrepartie du legato, les mots, étrangement mâchés, ne se détachent guère et claquent peu, ce qui pour le rôle reste gênant. On goûtera par contre l’intensité de l’incarnation, le lyrisme du chanteur, et une présence fantastique qui crève l’écran malgré toutes les incertitudes stylistiques. Exotique, certes, incertain même souvent, mais tout de même captivant, tant bien même il ne viendrait nullement à l’esprit d’en faire une référence pour l’avenir. Le Siegmund de Placido Domingo a tout en fait de l’irrésistible curiosité. Pour le chef et l’entourage, cette soirée serait digne d’être la publication officielle toujours absente des rayons du Wälsung intégral de Domingo. Pour conclure, « Amfortas die Wunde », admirablement dirigé par le vétéran Horst Stein en 1991, se révèle in fine le meilleur moment pour notre ténor de ce troisième CD : Domingo y est un Parsifal brûlant, plutôt plus clair d’émission que dans les extraits précédents, fascinant même.
 

Maestro Domingo

 

J’ai passé sous silence les trois extraits également inclus dans ce coffret de Placido Domingo chef d’orchestre. L’introduction des Puritani, le prélude de Traviata et l’interlude de Carmen ne représentent après tout qu’une matière bien maigre pour juger des talents de notre ténor dans cet exercice qui lui est cher. Gageons toutefois que l’histoire retiendra sans doute plus un ténor qui aimait diriger occasionnellement un orchestre qu’un grand maestro. 

 

En conclusion

Entourés d’artistes de valeur, d’un orchestre sans cesse somptueux et souvent dirigé par de grands chefs, dans des rôles très divers, ce coffret ravira sans doute tous les admirateurs de Placido Domingo. Orfeo a d’ailleurs bien fait les choses n’offrant que peu de témoignages déjà connus. Seuls le Trovatore et la Carmen de 1978, ainsi que le Giuramento de 1979, ont jusqu’ici fait l’objet de publication intégrales.  Ce coffret offre non seulement un éventail large et passionnant des rôles du ténor espagnol, mais également quelques rôles jusqu’ici absents de la discographie du ténor, et non des moindre. Qui saurait de tout façon résister à la compagnie de Placido en scène quatre heures durant?
 

 

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Publié dans Disques et livres

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