Russell Oberlin, Haendel Arias (DG)

Publié le par Friedmund

 

Les premières secondes de l’air du Messie qui ouvre cet album m’ont laissé médusé : surgit  une voix inattendue, à l’androgynie troublante (mais certainement pas efféminée), d’une chaleur enveloppante, qui agrippe et ne lâche plus jusqu’à la fin de trois quarts d’heure exceptionnels.

La seconde surprise de cet enregistrement de 1958 est qu’il ne sent jamais son âge, si ce n’est peut-être dans son accompagnement orchestral, un peu incolore, mais pourtant svelte pour son époque aussi bien dans ses textures que dans ses rythmes. L’enregistrement même reflète avec chaleur l’onctuosité du timbre de Russel Oberlin, d’une incroyable beauté. Jamais rien dans le chant du contre-ténor américain n’apparaît daté . Bien sûr, certains moments ne démontrent pas la technicité parfaite qu’ont pu développer quelques grands contre-ténors plus récents, particulièrement aux extrêmes de l’ambitus : les suraigus peuvent paraître très minces et privés de substance, et les graves montrent une sonorité trop hétérogène en couleur et en consistance avec le reste d’une voix d’une égalité parfaite dans sa tessiture. Il est regrettable d’ailleurs que le disque se termine par une vocalise finale de l’ « Ombra cara » de Radamisto aussi cruelle dans ses dernières mesures, seul moment de vrai difficulté dans ce chant à la musicalité si pure et sensible ; mais cela ne saurait en rien enlever à la grandeur émue de l’aria : Russell Oberlin en remontre dans l’émotion, la tenue, l’art tout simplement, à bien des mécaniques modernes plus parfaites mais sans une once de la sensibilité de leur aîné. La diversité des accents dramatiques est tout aussi renversante : la grandeur pathétique, d’outre-tombe et à donner la chair de poule, du récitatif d’un « Dove sei, amato bene » de Rodelinda qui sera, lui, par la suite, toute en affection délicate ; l’intelligence dramatique de la scène en question, entière, confondante, en somme. Mais, de Rodelinda, il faudrait aussi citer ce « Vivi tiranno » hautain, et plus encore de Israel in Egypt le ton de tribun biblique  de « Their land brought forth frogs » … bref, l'intégralité de ce beau disque. Pour tout dire, si le chant de Russell Oberlin ne sent pas son âge, son art me semble, lui, intemporel : la grâce est éternelle.

Depuis la voix de Kathleen Ferrier, aucune autre autant que celle de Russell Oberlin ne m’a semblé digne d’évoquer celle mythique d’Orphée : cette voix, ce chant, cet art, captivent et arrêtent, et on laisserait, ensorcelé et impuissant, l’artiste traverser tous les Styx du monde ; le merveilleux « Ah ! dolce nome » de Muzio Scaevola , à pleurer de beauté dans sa noblesse et son lyrisme, bouleverserait les divinités les plus infernales.
J’ai, depuis trois jours que j’écoute ce disque en boucle, le sentiment de ne rien avoir découvert de plus beau et émouvant depuis une éternité.

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Publié dans Disques et livres

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