La Dixième de Mahler de Harding (DG)
La diffusion de la Dixième reste encore aujourd’hui fort compromise par la problématique de l’authenticité de ses reconstitutions. Les refus catégoriques des plus illustres autorités musicales, de Schönberg à Boulez, de considérer possible une version impure dite d’exécution n’y sont sans doute pas pour rien. Si seul l’adagio fut en effet finalisé, le matériel laissé par Mahler dépasse de loin la simple ébauche de surface. Le premier scherzo comporte plus de cinq cents mesures orchestrées, et le dessin orchestral des trente premières du purgatorio permettent sans trop de difficultés d’extrapoler le reste de ce génial perpetuum mobile. La troisième édition de Cooke donne à tout prendre une bonne vision de l’ensemble, et je ne voudrais pas vivre sans connaître cette œuvre. Le chaos tonal de l’adagio, la rythmique fiévreuse et instable du premier scherzo, l’ironie grinçante toute en précision horlogère du troisième mouvement… autant de pages d’une richesse musicale insensée, même retravaillées par un autre que le compositeur. Il demeure vrai que les deux derniers mouvements chutent en intérêt sans que l’on sache si la faute en incombe à Mahler lui-même ou à l’impossibilité évidente pour qui que ce soit de se substituer à sa plume. La résolution du dernier mouvement, miroir de l’adagio initial, paraît, à tort ou à raison, singulièrement appauvrie en comparaison dans ses audaces harmoniques. Et il est permis de rêver au développement ultérieur qu’aurait pu faire Mahler de son second schezo et de sa citation musicale du Chant de la Terre. Le contenu émotionnel propre à cette musique, inspirée par l’infidélité d’Alma et la prise de conscience de Mahler de son égoïsme à son égard, est de toute façon tel qu’il demeure permis de s’interroger sur la réelle capacité psychique du compositeur, ou plutôt du mari d’Alma, d’aller jusqu’au bout de son propos. Inachevée ou inachevable ? Le grand accord dissonant de l’adagio m’a toujours semblé l’écho terrible et dévasté du lumineux motif d’Alma qui irradie de bonheur de manière fugace le premier mouvement de la Sixième.
Superbement enregistrée, cette nouvelle version me semble désormais s’imposer parmi une discographie déjà abondante. Ses atouts sont nombreux, à commencer bien sûr par le recours à la troisième édition de Cooke publiée en 1989. Le plus spectaculaire reste sans doute l’apport des Wiener Philharmoniker, mobilisés de manière surprenante pour la première fois dans l’histoire discographique de l’oeuvre. La transparence qu’en obtient Daniel Harding dans le premier mouvement est hallucinante de beauté, dans une perspective sonore cristalline et forte en couleurs, fluide mais sans concession pour les arêtes tonales, qui lorgne clairement, et comme rarement auparavant, vers l’Ecole de Vienne. La finesse athlétique du premier scherzo, la puissance vigoureuse et l’agilité de la danse réunies en quelque sorte, les effets dynamiques, éloquents mais toujours impeccablement maîtrisés, ainsi que la netteté incisive des articulations que tirent le chef de son orchestre sont constamment impressionnants. Je renvoie d’ailleurs quiconque douterait de la maturité musicale de Daniel Harding pour une telle oeuvre aux premières mesures du purgatorio, qui m’ont laissé pantois : soulèvements rampants de l’orchestre, incises aux griffes acérées, rythmique ironique et vive, couleurs fortes et étranges etc. Du grand art, et, en l’état, bien plus déjà qu’une promesse.