Recherche

W3C

  • Flux RSS des articles

Saison 2011-2012

Lundi 28 mai 2012 1 28 /05 /Mai /2012 20:37

 

Les forces munichoises se sont présentées à Paris pour cette Walkyrie avec une affiche royale. Et la seule pièce du plateau non directement importée de Munich en renforçait encore l’intérêt : le bonheur d’entendre et découvrir la Brunnhilde de la wagnérienne majeure de notre temps, Nina Stemme. Le moins qu’on puisse dire, c’est que le résultat dépasse encore nos attentes, élevées pourtant. Depuis quand n’a-t-on plus entendu telle Brunnhilde, impeccable face à toutes les difficultés vocales si nombreuses du rôle, et mieux encore, superbe musicienne, enveloppant toute sa partie d’une beauté de chant resplendissante que l’on croyait perdu pour longtemps.  De Frida Leider, elle possède le chant racé et parfait. De Kirsten Flagstad, la résonnance d’un matériau exceptionnel et à l’exceptionnelle beauté. De Marjorie Lawrence, la féminité encore sensible et adolescente de la walkyrie. Bref, les références sont nécessairement d’avant-guerre, et, tout au long du spectacle puis le rideau baissé, le souffle se coupe sans cesse devant telle performance. Il faut entendre pour y croire telle entrée, aux écarts maîtrisés, aux aigus faciles, au trille parfait ! Mieux encore la sculpture du son de War es so schmälich, raffiné et phrasé comme un lied, ou l’impact solide et fier de tous ses derniers échanges avec Wotan. Ou encore comment chaque réplique, face à Wotan, Siegmund ou Sieglinde, se cisèle et s’incarne, naturellement, comme si de rien en était, comme si cette musique était une évidence même à chanter, à interpréter. La solidité vocale absolue de Stemme peut parfois prêter à confusion, la faire entendre distante là où d’autres s’enflammaient peut-être plus vite, comme pour compenser des cuirasses moins sûres. L’émotion existe pourtant, même si cette walkyrie est sans doute plus déesse qu’adolescente, et existe avant tout par et pour la musique de Richard Wagner si expressive par elle-même. Un signe ne trompe pas d’ailleurs : l’absolue beauté de cette Brunnhilde est contagieuse, non pas sur la vocalité de ses partenaires mais sur leur implication dramatique. Ainsi, chacun des Wälsungen hausse le ton et s’enflamme plus encore lors de leurs scènes respectives de confrontation avec cette fascinante walkyrie. Herstes Wunder en vérité.

Ce serait faire injure au reste du plateau que de le laisser plus long dans l’ombre de Nina Stemme. Tous font vivre la soirée avec force et implication, parfois même étonnement. Ainsi Lance Ryan s’enflamme et transcende au fil des scènes une voix claire et sonore mais parfois ingrate et nasale. Les Siegmund haut perchés ne sont pas si fréquents depuis Torsten Ralf. Un temps d’adaptation est même nécessaire pour accepter le matériau lui-même, d’autant plus que l’intonation ou la justesse souffrent régulièrement. La force de ce Siegmund est à chercher ailleurs, dans le texte notamment. Lance Ryan fait vivre le texte de son Wälsung comme rarement, fait cingler les consonnes et résonner les allitérations, sculpte ses mots avec force et conviction. Dans un rôle qui nécessite avant tout expressivité et dimension dramatique, le résultat est nécessairement payant. Et on finit la soirée admiratif devant tant de conviction, devant la force de ses récits au I, devant l’envolée de son Winterstürme et, plus encore, devant la flamme dévorante et sans concession des dernières scènes du II. Un grand Siegmund finalement. A ses côtés, la Sieglinde d’Anja Kampe dégage immédiatement quelque chose d’extrêmement attachant. La chanteuse s’impose avant tout par une sensibilité et une émotivité immédiatement audibles quoique pudiques. Cette Sieglinde n’est pas de celles qui s’enflamment mais de celles qui se dévorent de l’intérieur, tour à tour abandonnée puis aux aguets, terriblement tragique et tellement femme à la fois. La vibration resserrée de l’émotion, la chaleur de la voix, la musicalité de l’interprète dessinent ainsi un personnage de chair et de sang, profondément émouvant. Et la chanteuse, même à ses limites, profondément intègre, impose une musicalité supérieure et enveloppante.  Dommage que face à tels Wälsungen le Hunding d’Ain Anger, excellent Sarastro dans le même théâtre il y a peu, peine à imposer brutalité, présence ou noirceur, tant bien même la partie strictement vocale ne lui pose aucun problème. Du côté du Walhall, on retrouve en Wotan Thomas Johannes Mayer, déjà protagoniste des décevantes Walküre de Bastille. L’ampleur vocale se révèle parfois manquante, les extrêmes des registres grave et aigu parfois malaisés et la voix seule ne possède pas l’autorité du Dieu. Pourtant, l’interprète est intelligent et intègre, le diseur subtil et résolu, et le baryton réussit à imposer une figure tout à fait crédible, digne et supérieure, à défaut d’apparaître pleinement comme la force supérieure et dominatrice ici requise.  La confrontation avec Fricka n’en paraît que plus inégale, tant Michaela Schuster délivre un son torrentiel et véhément,  déesse dominatrice avant tout et implacable adversaire. Schuster renoue ainsi avec la figure des Fricka puissantes oubliées depuis quelques générations au profil des diseuses plus subtiles ou féminines : gourmand, on n’en perd pas une miette,  tant telle approche, autrefois classique, est devenue désormais rare sur les scènes. Nina Stemme, Michaela Schuster, Anja Kampe, et selon d’autres critères Lance Ryan, nous relient ainsi dans le temps à une geste wagnérienne que l’on croyait désormais révolue, et qui, offerte ainsi, rajoute encore au prix de cette enthousiasmante soirée.

Dans la fosse, Kent Nagano empoigne les forces munichoises avec son sens habituel des masses, sans emphase ni lourdeur, articule à merveille les blocs de l’orchestre wagnérien et les ordonnance avec une clarté qui force l’admiration. Direction résolument personnelle, et résolument moderne, toujours passionnante, et qui n’oublie à aucun moment d’imprimer une dynamique et une tension certaine au drame. Bravo ! Ironiquement, on aurait voulu répondre au spectateur qui au premier entracte s’exclama à quel point la « mise en scène » de cette version de concert était « supérieure » à celle de Bastille, à quel point cette soirée municho-élyséenne soulignait plutôt avec acuité la tiédeur orchestrale et vocale des Ring fort somnolents présentés récemment à l’Opéra.

 

Par Friedmund - Publié dans : Saison 2011-2012 - Communauté : Musique Classique
Voir les 0 commentaires
Lundi 28 mai 2012 1 28 /05 /Mai /2012 20:35

 

Le constat est décidément étrange : il aura fallu attendre 2012 pour que le célébrissime diptyque vériste s’invite enfin à l’affiche de l’Opéra de Paris ; et même pour que Cavalliera y soit créé. Certes cette musique n’a jamais eu bonne presse, et moins encore sans doute aux oreilles d’un certain parisianisme empreint d’un snobisme de bon aloi. L’import de cette production madrilène est donc plutôt le bienvenu, rien ne garantissant que l’occasion se représente avant longtemps. La gourmandise est pourtant certaine à l’amateur d’opéra et de voix qui accepte le cadre de cette musique pour ce qu’elle est, c'est-à-dire directe et sans prétention, à mille lieues de certains chefs-d’œuvre contemporains.

En première partie, Cavalliera Rusticana déçoit. Cette musique ne prend sa juste valeur que chauffée à blanc, et le drame nécessite un traitement tout aussi incandescent. Chanteurs, chef d’orchestre et metteur en scène se retrouvent ici sur une tiédeur routinière bien malvenue. La mise en scène de Giancarlo del Monaco tourne autant à vide que son plateau en noir et blanc est dépeuplé. Il ne se passe rien ou presque dans cette mise en scène, si ce n’est une procession en fond de scène, et des chœurs qui ne savent pas quoi faire lors du toast ; les chanteurs sont  livrés à eux-mêmes, ce qui pour l’affiche présente n’apporte pas grand-chose à vrai dire. Notre Turridu et notre Santuzza sentent leur âge et une certaine apathie, autant vocale que scénique. Nulle rencontre de braise ici entre un bellâtre ivre de testostérone et une furie adolescente vindicative, mais plutôt les chamailleries d’un vieux beau et d’une vieille fille, et qui de surcroît semblent terriblement s’ennuyer. Marcelo Giordani, si intègre et splendide par le passé dans ses rôles de ténors romantiques, semblent désormais payer le prix d’avoir tout voulu chanter ou presque : la voix a perdu sa souplesse et sa fluidité, la justesse est souvent mise à rude épreuve, et s’il affiche encore une réserve certaine de puissance, son Turridu n’émeut, n’impressionne ni ne séduit. Violeta Urmana souffre également d’une voix désormais pas toujours stable, aigre parfois même, qui souligne plus encore le manque de chaleur et de charisme qui a toujours été un peu le sien.  La fosse, lente et un peu somnolente, privée d’énergie, d’angle ou de ruptures de rythme sous la direction professionnelle mais guère excitante de Daniel Oren ne les soutient à vrai dire guère plus que l’absence de direction d’acteurs sur scène. Dans ces conditions, cette Cavalliera Rusticana tourne vite à vide et laisse même fort indifférente le rideau baissé. Accueillons toutefois avec bonheur la présence de Stefania Toczyska en Mamma Lucia, à la présence certaine encore et au timbre toujours si dense, et à qui je dois tant de souvenirs précieux en Azucena ou Amneris, ou encore de Frank Ferrari qui arrive à s’imposer dans un bel Alfio inattendu même privé de toute l’arrogance vocale ici requise ; Nicole Piccolomini échoue par contre à installer la jeunesse insouciante et coquette de Lola faute d’une sensualité suffisante. 

Changement de ton radical après l’entracte pour I Pagliacci. Là où rien ne semblait vouloir décoller en première partie, tout se met en place implacablement avec beaucoup de tension lors de la seconde. Passons rapidement sur l’idée stupide du metteur en scène d’avoir utilisé le prologue de Leoncavallo en introduction de la soirée juste avant Cavalliera Rusticana, amputant Pagliacci de la cohérence de sa construction si efficace, déséquilibrant la soirée, et surtout n’apportant strictement rien - sauf à prendre le spectateur pour un demeuré, bien entendu. Si Giancarlo del Monaco avait voulu impérativement commencer par le Prologue, il suffisait d’inverser l’ordre des deux opéras. Passons, d’autant plus que pour l’opéra de Leoncavallo le metteur en scène fait son travail plus que correctement. L’action est noire, réaliste, sans folklore inutile ; et l’intermezzo - qui voit les personnages attendre, perdus en eux-mêmes, le lever du rideau de la seconde partie – présente une image forte que l’on n’oubliera pas. Cette seconde partie bénéficie surtout de ce qui manquait à la première partie : des protagonistes aux voix solides et aux émotions puissantes. L’intensité que met Vladimir Galouzine à son Canio est proprement stupéfiante. Dur et implacable d’entrée, noir et dense, sans aucun relâchement de concentration, ce Canio impose une présence d’autant plus extraordinaire que le second acte le voit encore croître en tension, sans jamais pour autant céder à la facilité de l’histrionisme. La voix, sombre et puissante, aux aigus assurés, impressionne tout autant et sert une composition que je ne suis pas prêt d’oublier.  La jeune soprano Brigitte Kele stupéfie tout autant par la perfection vocale et la séduction de l’émission, par son intensité dramatique, son aisance et sa beauté en scène. Elle ne cède rien à Galouzine en seconde partie, et leur confrontation laisse exsangue le rideau baissé. Que de promesses chez cette jeune chanteuse que l’on espère bien vite réentendre sur la scène parisienne ! Sergey Murzaev impose pour sa part  un Tonio noir et intense mais sans caricature, vocalement à son aise et dramatiquement bien pensé, alors que Tassis Christoyannis phrase avec lyrisme et élégance son beau Silvio. Le Beppe de Florian Laconi ravit quant à lui par l’élégante présence de son Beppe et une sérénade joliment phrasée et colorée.  Au contraire de la première partie, Daniel Oren empoigne cette fois-ci la partition avec énergie, sans alanguissement ni raffinement inutile, et sert le drame en se mettant au diapason d’une scène brûlante et parachève ainsi un Pagliacci à fort impact.

Pour l’intensité et la cohérence de ce Pagliacci, pour l’extraordinaire Canio de Vladimir Galouzine et la prometteuse découverte de Brigitte Kele, mais aussi pour le plaisir enfin assouvi de voir en scène ce diptyque fameux mais devenu rare, la soirée valait largement le déplacement.

 

Par Friedmund - Publié dans : Saison 2011-2012 - Communauté : Musique Classique
Voir les 0 commentaires
Lundi 28 mai 2012 1 28 /05 /Mai /2012 20:32

 

Aucun autre compositeur que John Adams entretient l’espoir contemporain que de nouvelles œuvres peuvent aujourd’hui être créés, diffusées et reprises, voire acquérir un statut d’œuvres de répertoire. Le chemin reste long à parcourir, mais tout du moins Nixon in China peu à peu s’impose, en espérant que Doctor Atomic (plus réussi à mon sens) ou Death of Klinghoffer (plus rêche de par son sujet) suivent également. Et louons le Théâtre du Châtelet de nous offrir ce retour, là où l’Opéra de Paris, passées quelques créations contemporaines aussi oubliées, s’abandonne à croire de longue date que l’opéra est un genre qui fut abandonné au milieu du vingtième siècle, et plutôt tôt en ce siècle que tard d’ailleurs.

La scène confirme ce que le disque me laissait présager de l’œuvre. Le premier acte est animé et brillant, le second hétéroclite et spectaculaire dans ses deux hommages successifs à la grande scène belcantiste et au tableau de foule hérité du Grand Opéra, le troisième en manque de densité. Bien sûr, tel est le propos de l’ouvrage que de pointer combien dans le fond cet événement historique fut creux au-delà de la communication événementielle dont il fit l’objet. Si l’idée de présenter ces personnages historiques dans ce qu’ils ont de plus intimes, et aussi de médiocrement banal quel que fut leur destinée, appuient le propos, c’est peu pour accompagner un acte d’opéra. En somme, la construction est intellectuellement irréprochable, mais contrevient par nature à l’intérêt dramatique de l’ouvrage. Doctor Atomic, plus conceptuel encore, saura éviter cet écueil. Peu importe, par la nouveauté de son propos (l’histoire contemporaine), sa musique imaginative et accessible - et même possiblement populaire - qui ne cède rien à la modernité, John Adams pose ici la première pierre d’une œuvre plus globle dont on parie sur la postérité. Les points communs entre Puccini et Adams à un siècle d’intervalle m’ont toujours semblé évidents : livrets renouvelés, musique accessible qui intègre pourtant toutes les innovations de son temps, indéniable capacité à l’affection d’un large public mélomane.

Cette nouvelle production du Châtelet se déguste avec bonheur. La mise en scène de Chen Shi-Zhang manie avec excellence et le sous-entendu et la virtuosité lors du premier acte et offre une chorégraphie enjouée aux festivités du second acte. Elle réussit moins à animer l’intime, notamment la grande scène de Pat Nixon. Je reste persuadé que le vide de son troisième acte tienne plus à l’œuvre elle-même comment précédemment noté. Ainsi, à défaut de lui trouver une illustration dramatique, tout du moins Chen Shi-Zhang lui offre une atmosphère relâchée, comme embrumée de vanité, qui est après tout l’exact propos de ce troisième acte : que sont réellement ces hommes derrière leurs icônes bien fabriquées (pour ne pas dire frelatées) ?

Sur scène, on note avant tout l’excellence des deux protagonistes masculins. Franco Pomponi croque avec bonheur, et scéniquement et vocalement, le mélange de prestance et de sourires et gestes forcés de Nixon ; et le chanteur est impeccable, toujours intéressant et animé. Alfred Kim impressionne par la puissance vocale et expressive de son Mao Zedong, implacable et mystérieux à la fois, terriblement charismatique et incarné tant bien même semble t-il philosophe absent des réalités terrestres. Pour tous deux, s’ajoute à l’intelligence vocale et dramatique une caractérisation historique d’une belle acuité. Plus célèbres et prestigieuses sur le papier, leurs deux partenaires féminines s’imposent pourtant avec moins d’évidence. Certes Sumi Jo fait preuve en épouse Mao d’un vrai abattage et scénique et vocal dans une partie tendue et ardue. Pour autant, les moyens intrinsèques de la soprano coréenne limitent l’impact et la violence à peine contenue propre à sa partie. Sans doute June Anderson adhérerait naturellement au personnage un peu distant de Pat Nixon par sa personnalité toujours un peu froide. Les années lui ont malheureusement retiré et du volume et de la justesse ; et il faut bien des souvenirs pour se rappeler qu’elle fut à son meilleur une diva perchée sur les plus hauts sommets du répertoire belcantiste. Peter Sidhom campe pour sa part un Kissinger truculent et très présent, sur scène comme dans la voix. Dans la fosse, Alexander Briger tend et fait vivre l’orchestre de John Adams avec rutilance et enthousiasme, dans une dynamique riche d’énergie et aux emportements bien maîtrisés, et l’Orchestre de Chambre de Paris démontre sous sa baguette autant de virtuosité que de couleurs. Belle performance également du Chœur du Châtelet dans une partition qui leur offre plus d’une fois la possibilité de se mettre en valeur. Finalement, mention spéciale au Théâtre du Châtelet pour une soirée tout à fait jouissive et bienvenue, confectionnée de main de maître. 


Par Friedmund - Publié dans : Saison 2011-2012 - Communauté : Musique Classique
Voir les 0 commentaires
Lundi 28 mai 2012 1 28 /05 /Mai /2012 20:20

 

Don Pasquale, Théâtre des Champs-Elysées, 24/02/2012

L’affiche ne payait que peu de mine pour ce Don Pasquale, et la soirée était avant tout destinée à une communion musicale,  simple et joyeuse, autour de la partition du maître de Bergame. La surprise n’en fut que plus heureuse. Certes tout n’était pas parfait, et sans doute aurais-je préféré que le jeu des dates m’offre une soirée avec Alessandro Corbelli plutôt qu’avec le Don Pasquale de Lorenzo Regazzo. La basse italienne convainc sans réserve sur scène, et son chant est comme toujours stylé et supérieur. Manquent par contre la gouaille, la folie verbale et goûteuse du texte, les excentriques emportements. Ce vieux barbon est bien sage dans ses illusions, ses fantasmes, les amertumes auxquelles il faudra bien qu’il se rende. Et combien le souvenir, vieux de vingt ans pourtant, de la truculence vocale et scénique de Gabriel Bacquier dans le même rôle n’a cessé de m’accompagner en comparaison toute la soirée ! Les premières scènes du Maltesta de Gabriele Viviani inquiètent par la brouille du chanteur avec la justesse. Vite toutefois le baryton retrouve ses marques, et dessine un personnage preste et rusé, vivant et cohérent, maître de ce jeu plus tendre que cruel ; la conduite vocale, très respectable, reste toutefois approximative pour le répertoire belcantiste. Ernesto maladroit, juvénile et touchant, le jeune ténor Francesco Demuro est une belle découverte. La voix reste encore verte et étroite, et indique sans doute plus pour l’avenir celle d’un tenorino que d’un futur authentique primo uomo romantique.  Mais le timbre est beau, clair et lumineux, doré et bien coloré.  Et le chant souple et fluide, qui ne craint pas de faire résonner son contre-ré à découvert, sonore, musical et bien amené. La caractérisation du personnage est quant à elle idéale de tendresse, de sensibilité, de vis comica parfois même. Un signe qui ne trompe pas quant à la marque individuelle de ce jeune ténor : il réussit à sans cesse intéresser là où restent pourtant inoubliables en mémoire pour ces mêmes notes le souvenir des plus grands – de Tito Schipa à Luciano Pavarotti, en passant par Cesare Valetti ou Alfredo Kraus. Ceci écrit, l’étoile lumineuse et glorieuse de la soirée est assurément Desirée Rancatore. La soprano explose en mille vocalises virtuoses et électrisantes qui emplissent l’espace sonore, alors que son énergie scénique, sa vis comica naturelle  et son charisme lui font brûler les planches simultanément !  Les suraigus s’invitent cinglants et sonores, le théâtre est déchainé, la leçon de bel canto évidente. Les ovations en cascade qui l’accueillent ne sont que justice, et, mieux encore, remerciements enthousiastes pour tant de jubilation sonore et goûteuse. Dans la fosse, Enrique Mazzola anime l’ensemble avec un esprit vif, une direction claire et sans surcharge, toujours dansante et souvent tendre, sans raideur ni brutalité aucune. L’Orchestre National de France, fluide et brillant, un rien incolore parfois mais toujours léger et spirituel, accompagne gaiement le mouvement et joue délicieusement le jeu. La mise en scène de Denis Podalydès se focalise avant tout sur le rythme de l’ensemble et la caractérisation bien accompagnée de chacun des personnages. Si l’ensemble n’est guère original et recycle bien des idées mille fois vues, force est de reconnaître que le résultat est efficace et même plaisant. Une excellente surprise en somme que ce Don Pasquale, riche en joies et en bonheurs, simples peut-être, mais francs et authentiques avant tout.

 

Cosi fan tutte, Théâtre des Champs-Elysées, 24/05/2012

La création de ce Cosi fan tutte en 2008 m’avait laissé fort insatisfait, et musicalement et scéniquement. Le spectacle d’Eric Génovèse reste inchangé : des décors et des costumes élégants, un classicisme sans heurt, mais, surtout, peu de profondeur. La comédie est élégante, quoique les effets comiques du couple masculin bien appuyés, mais l’esprit y manque. Point de vertige, de brûlure ou bien d’ambiguïté dans un opéra qui n’est pourtant fait que de ces aléas et incertitudes du cœur. Dans le fond, cette mise en scène est l’illustration parfaite que la littéralité n’exempte en rien du risque de la trahison du propos. La bonne surprise de cette reprise s’entend très vite dans la fosse. Aux incertitudes de Jean-Christophe Spinosi en 2008, Jérémie Rhorer et le Cercle de l’Harmonie opposent un son feutré et délicat, souvent riche en couleurs, toujours élégant malgré quelques intonations défaillantes. Si la lecture du chef n’offre rien de neuf et ne démontre ni les équilibres parfaits d’un Gardiner, ni les audaces d’un Jacobs, le tout s’écoute avec bonheur et même souvent plaisir. La distribution de la reprise est sans doute supérieure à celle de la création, quoique fort perfectible. Bien sûr, la Fiordiligi de Camilla Tilling tient pour part de la gageure. Mais la fraîcheur de la voix sied à l’adolescente de Ferrare, et sa douce féminité impose une Fiordiligi plus rêveuse et sensible qu’à l’accoutumée. Les écueils du rôle sont assurés crânement, sans faire oublier pour autant dans ses deux arias que la chanteuse est à la limite de ses moyens, tant bien même les visite t-elle avec héroïsme. Sa sorella Dorabella, Michèle Losier, tient sa partie honorablement, sans pour autant réellement marquer l’esprit ou les sens. Leurs deux amants souffrent d’un déséquilibre fatal : ici le timide Ferrando trompette alors que le bravache Guglielmo chante dans sa barbe ; et les deux germanisent plus volontiers qu’ils nous rappellent Naples. Bernard Richter en Ferrando a de beaux moyens mais en abuse et ôte toute la sensibilité et toute la vulnérabilité propres à son personnage, alors que le Guglielmo de Markus Werba peine à projeter et ses notes et ses mots et finit par sembler, un comble, dans l’ombre de son acolyte. C’est donc auprès des deux manipulateurs que l’on trouvera le plus grand plaisir. La Despina de Claire Debono est ici fort heureuse, délicieusement fruitée et charnue, sensuelle et espiègle. Pietro Spagnoli campe un Don Alfonso idéal, sans caricature mais riche de mots, châtié et bien équilibré, au chant noble et impeccable. Lui seul nous rappelle d’ailleurs combien cette partition doit à Naples, et non pas seulement du fait qu’elle est lieu de l’action.


Par Friedmund - Publié dans : Saison 2011-2012 - Communauté : Musique Classique
Voir les 0 commentaires
Lundi 28 mai 2012 1 28 /05 /Mai /2012 20:14

 

Eva-Maria Westbroek, Pleyel, 04/02/2012

Sans doute par le jeu des successions à la tête de l’Opéra de Paris, Eva-Maria Westbroek est désormais, et je le regrette, moins présente sur les planches parisiennes. Je me souviens avec émotion de ses Chrysothemis et Kaiserin, plus encore de ses Elisabeth brûlantes et de ses torrentielles Katarina Ismaïlova à Bastille. J’aime cette voix de flammes, qui jamais ne triche et souvent embrase. Le programme présenté est d’autant bienvenu qu’il présente la part de son répertoire qu’elle n’a jamais présenté à Paris : ses rôles italiens. La grandeur tragique et royale de l’ultime air d’Elisabeth de Valois, pris à froid, ne lui convient pas idéalement. L’intériorité de la douleur, la pudeur aristocratique dans l’épreuve, ne se fondent pas nécessairement dans la lave de cette voix en éruption. Aïda a contrario manque sûrement d’ampleur dans ses émois pour un tel tempérament. Dans les deux cas, malgré quelques difficultés sans doute liées au temps nécessaire pour chauffer tel matériau, on goûte le plaisir d’une voix riche et grande, encore belle et intègre malgré sa puissance. Pace, pace mio Dio la trouve par contre à son meilleur, émue et belle, irradiante d’ombres et d’ors, tour à tour mesurée puis d’une terrifiante véhémence ; et même capable de surcroit de placer un aigu flotté selon la meilleure manière d’une Rysanek. J’aurais volontiers troqué à l’automne la Leonora d’Urmana (et sa récente Santuzza) contre celle(s) de Westbroek. Regrets.  La seconde partie, focalisée sur le répertoire vériste est encore plus intéressante. De manière inattendue, Adrienne Lecouvreur démontre la dynamique de la voix, sa capacité à filer les sons et les nuances avec une classe folle, sans rien perdre en couleurs et en puissance. La mort de la Manon puccinienne, sans doute le sommet de la soirée, assomme par son pathos grandiose, sa dévorante intensité, sa force et son impact sensationnels. Gioconda et Floria Tosca sont au même niveau, grandiose quoique plus convenues. Une grande soirée en fait, que ni les raideurs caricaturales ni les vulgarités pénibles d’Evelino Pido dans la fosse, vraiment loin ici de son meilleur répertoire, n’auront réussi à corrompre.


Birmingham et Kaufmann, Champs-Elysées, 12/03/2012

La première vertu de la soirée résidait avant tout dans la première rencontre de Jonas Kaufmann et de Gustav Mahler. Les Kindertotenlieder remplaçaient les Lieder eines fahrenden Gesellen initialement prévus. Malencontrueusement. D’abord parce que je restai sur le double concert à quinze jours d’intervalle de Thomas Hampson l’année dernière. Surtout, le tempérament juvénile et romantique de notre ténor, et sa tessiture plus encore, se prêtait a priori plus aux émotions du compagnon errant qu’à celui des abysses insondables des enfants morts. Et le concert ne lève en rien les doutes préalables. Les manières usuelles et sophistiquées de notre ténor, si louables dans Schubert, tombe ici vite à l’eau. Tout semble artificiel, distancié, comme si jamais l’âme se déchirait, ni même s’entrouvrait. Là où Mahler convoque l’expressionisme le plus cru, le plus douloureux et sans compromis, Jonas Kaufmann se réfugie dans une distance doucereuse qui jure par son manque d’expressivité : diable, l’orage sévit, il est crépusculaire et funèbre, fatal et apocalyptique, il ne s’agit pas ici de raffiner un salon précieux et artificiel ! Sans doute Kaufmann ne trouve pas ici le soutien dont il aurait besoin : la direction d’Andris Nelsons, lourde et épaisse, à la pulsation souvent décharnée (la berceuse !) achève de rendre l’ensemble indigeste, sans lumière ni émotion, pachydermique et artificiel ; osons même : effroyablement prussien d’esprit pour cette quintessence de l’art viennois. Richard Strauss en seconde partie convient infiniment mieux à notre ténor, qui peut y retrouver son ardeur, ses envols, ses raffinements musicaux glorieux – quoique quelques intonations mal placées, rares chez Kaufmann, laisse supposer une certaine fatigue vocale. Là encore, Andris Nelsons ne l’aide guère et fait s’abattre des déluges apocalyptiques sur Ich trage meine Minne et ne confère que vaine et triste lourdeur sans élan à un Zueignung particulièrement décharné encore. A oublier donc, et gageons que nous retrouverons bientôt notre ténor tant admiré dans de meilleures circonstances et un meilleur soir.  Entre Mahler et Strauss, l’orchestre seul avait en charge de nous transporter dans l’univers de Sibelius. Je gardais du Birmingham Symphony Orchestra de grands souvenirs, du temps ou Simon Rattle en avait fait une formation de tout premier plan. Notamment une Jenufa éblouissante au Châtelet, et, dans ce même théâtre, un difficile concert Mahler (Das Lied von der Erde) et Schönberg (le concerto pour piano) qui avait vu le tout jeune Danuel Harding remplacer au pied levé celui dont il était encore alors l’assistant. Las, il est peu de dire que cette soirée ne s’inscrit pas sur les mêmes hauteurs.  Soyons clairs, à mes oreilles, la musique de Sibelius respire peu dans sa manière intrinsèque la subtilité et l’originalité. Mais donnée avec une telle lourdeur, des appuis aussi systématiquement écrasés, cette Seconde Symphonie finit par ressembler à une ode au crescendo bien écrasé. Les violoncelles matraquent leurs cordes, les cuivres hurlent comme des sourds, et le chef nous fait un dessin qui ignore la courbe pour mieux saturer l’ensemble d’angles bien droits sans cesse assénés. Le bis berliozien s’inscrit dans le même esprit et finit par rendre urgent la sortie. A oublier donc, en espérant que c’était là plus une contre-performance que la nouvelle carte de visite d’un orchestre qui a déjà démontré ses qualités par ailleurs, et d’un chef d’orchestre tenu pour un des talents sûrs d’aujourd’hui et de demain.

    

Les Berliner Philharmoniker et Gustavo Dudamel, Pleyel, 03/05/2012

Il est de tradition à la Philharmonie de Berlin de s’abandonner aux baguettes les plus juvéniles et enthousiastes si elles sont talentueuses. Si cet orchestre est ce qu’il est aujourd’hui, il le doit aux audaces fructueuses de confier tour à tour son destin aux jeunes Wilhelm Furtwängler et Herbert von Karajan. Si Simon Rattle n’a pas encore démontré les mêmes hauteurs à la tête de l’orchestre que ses deux illustres aînés, tout du moins les amène t-il progressivement vers de nouveaux répertoires plus modernes où la clarté de son et la précision des pupitres font merveille. Du haut de ses trente ans, le fougueux et bouillonnant Gustavo Dudamel ne paraît ainsi en rien une anomalie. Dès les premières notes du concert, le goût du risque sonne comme évidemment partagé entre estrade et pupitres, comme un rappel d’une identité orchestrale façonnée par la baguette prométhéenne de Furtwängler et celle titanesque de Karajan. Après tant de formations luxueuses entendues assoupies dans des tournées aux programmes convenus, le moindre plaisir de ce concert n’est certes pas d’entendre Berlin et Dudamel arracher de toute routine un programme pourtant fort convenu. Sous la baguette de Dudamel, la Cinquième de Beethoven ose l’expressionisme d’effets appuyés, le goût du graffiti flamboyant, dans une architecture d’ensemble chargée d’une irrésistible électricité. Le résultat est peu classique, inégal parfois, mais l’intérêt constant, l’excitation sonore savamment entretenue. Also sprach Zarathoustra en seconde partie paraît plus sage en comparaison, bridé dans sa dynamique, mais certes pas dans ses couleurs. La valse est fabuleuse, somptueuse et saturée de beautés, faisant oublier pour un instant toute la difficulté que j’ai toujours eu avec cette partition peu digeste, notamment l’ironique et pénible sentiment que le Zarathoustra de Nietzsche s’est invité au petit déjeuner de la Maréchale. Avec de tels pupitres et cette baguette originale et créatrice, tout du moins le poème straussien est restitué ce soir là dans un spectaculaire et jouissif technicolor. 

 

Par Friedmund - Publié dans : Saison 2011-2012 - Communauté : Musique Classique
Voir les 0 commentaires
Lundi 28 mai 2012 1 28 /05 /Mai /2012 20:09

 

Qu’attendre aujourd’hui d’une mise en scène de la Flûte Enchantée ? Mozart et Schikaneder ont laissé à la postérité avec leur œuvre commune un contenu philosophique et un onirisme féérique inépuisables, et pourtant si difficile à animer. La problématique est connue : le propos maçonnique est crypté et par nature non communicable au profane, et le conte par lui-même ne se suffit pas - ou tout du moins ne se suffit plus (puisque c’est bien ainsi que les auteurs l’avaient voulu) deux siècles après la création. Restent alors l’invention d’une autre voie, ou bien la tentation de la synthèse de cette œuvre inclassable, à la fois théâtre populaire, conte féérique et initiatique, et hymne à la franc-maçonnerie. William Kentridge nous semble tomber dans le piège de vouloir adresser chacune de ces voies en partialité et, classiquement, de n’en trouver du coup aucune.  Pour le merveilleux, nous aurons bien un conte un peu niais, pour la philosophie une transposition dans une société d’explorateurs anglais de l’ère victorienne. Et telle équerre négligemment posée ici, et surtout le constant usage de projections géométriques, comme  point d’ancrage maçonnique. Certes, tout cela est fort décoratif et peut paraître intelligent, ou tout du moins élégant et bien pensé. De même la comédie trouve assurément son chemin, tant les personnages semblent provenir tout droit d’une bande dessinée, forme moderne du conte de nos sociétés. Mais et après ? Que reste t-il de l’urgence de l’initiation ? De la terreur de la solitude et de la recherche de la lumière ? Du sens de la vie et de la tentation du néant ? Du combat de l’ombre et de la lumière ? De la transcendance humaine ? A contrario, quelle part de rêve, de rires, de pleurs, de surprises, d’émotions, de théâtre de chair et de sang ? Sans ligne forte, sans point de vue tranché, sans prise de risque réelle en fait, cette imagerie de bon aloi, et souvent bien pensée et bien réalisée, finit par tomber à l’eau. La musique devient tout d’un coup trop grande et noble pour les images aperçues, les émotions vocales trop en décalage avec ces personnages anecdotiques sur scène. On se remémore alors le jugement de Goethe : « Il faut plus de sagesse pour reconnaître la valeur de ce livret que pour la nier ». La comédie n’implique pas la dérision, le savoir ne se résume pas à sa surface. Etrange sensation finalement que cette production souffre avant tout d’une intelligence qui désarme la comédie et la philosophie plutôt qu’elle n’aide à pénétrer l’une ou l’autre. Mise en scène et direction d’orchestre partagent une même approche cohérente, pour ma plus grande frustration. Jean-Christophe Spinosi obtient souvent de belles sonorités fines et feutrées, au détriment d’une architecture d’ensemble privée de grandeur. L’articulation est peu marquée, sans tension ni mordant ; la tension et l’urgence dramatique absentes. Saluons alors l’entente et la convergence esthétique entre la scène et la fosse, l’évident professionnalisme des deux, et reconnaissons tout simplement que nous ne sommes pas client ni du fond ni de la forme.

Reste alors pour le plaisir des oreilles la distribution, inégale. De Tamino, Topi Lethipuu ne possède ni la juvénile tendresse, ni l’héroïque ardeur, et moins encore la brûlure spirituelle. Le costume et le statisme niais dont l’affuble le metteur en scène achève de rendre ce Tamino absent et incolore. Moins maltraité par la mise en scène, Ain Anger s’impose en Sarastro par sa douceur et sa chaleur rayonnante, et, mieux encore, par la fluidité d’un chant beau et serein.  Etrange composition vocale que celle de la Königin de Jeanette Vecchione ! Format vocal de poche, un rien aigre, la soprano constelle son chant de suraigus et vocalises inhabituelles, saturant la ligne d’une cascade d’éclairs. Le résultat est inhabituel, surprenant, intéressant pour qui se prête au jeu ; les huées qui l’accompagnent aux saluts sont ainsi sans doute avant tout le fruit de la surprise et des habitudes dérangées. Force est de reconnaître pourtant que privée d’ampleur vocale, et infantilisée par la mise en scène,  cette Königin trouve là le moyen d’exister, de laisser un souvenir. Du côté des plumes, on reconnait à Markus Werba une incarnation très naturelle, bien équilibrée, dont la contrepartie est sans doute un manque de sel ou de vif esprit. Emmanuelle de Negri est pour sa part une délicieuse Papagena. Steven Cole impose pour sa part un Monostatos percutant et de grand relief, qui toujours intéresse et jamais ne laisse indifférent. J’ai gardé pour la fin la splendeur absolue de la soirée : la Pamina de Sandrine Piau, merveilleuse. La voix est somptueuse, riche de velours et de couleurs, et somptueusement menée, d’une ligne admirable qui en fait l’héritière des plus grandes. Son aria frôle d’ailleurs l’absolue perfection. La richesse des émotions, pudiques et à fleur de peau, la dignité de l’artiste, en scène comme en chant, la grandeur tout simplement, tout contribue à faire de cette rencontre un grand moment. Malgré les limites de cette production, et pour cette seule Pamina,  la soirée justifiait toutes les durées et toutes les distances.

 

Par Friedmund - Publié dans : Saison 2011-2012 - Communauté : Musique Classique
Voir les 0 commentaires
Lundi 28 mai 2012 1 28 /05 /Mai /2012 20:04

 

Enfin la Force du Destin à Bastille ! A combien de générations de spectateurs de l’Opéra de Paris cet ouvrage tant emblématique du mélodrame verdien aura-t-il échappé depuis si longtemps ?  La voila enfin, sous les auspices de Jean-Claude Auvray, qui certes n’apporte ni originalité ni éclairage nouveau à l’ouvrage, mais le sert bien. Un peu à la façon du Trouvère, la Force du Destin est avant tout affaire d’ambiance, d’atmosphère, de nuit et d’onirisme. Trop montrer blesse, démontrer tue. La grande qualité de la mise en scène d’Auvray est justement de suggérer, dans des décors dépouillés aux lumières faibles et bien pensées. La musique fait d’autant plus le reste que les chanteurs réunis ici ne brillent guère par leurs talents respectifs de comédiens. Peu importe d’ailleurs : leur chant est là, et bien là, malgré la difficulté intrinsèque de leurs parties. Ainsi Marcelo Alvarez n’a guère par défaut le profil du spinto d’Alvaro. Son premier acte, timide et comme sur des œufs, augure mal de la suite. Pourtant, dès le troisième acte il délivre son aria avec une splendeur vocale certaine, la ligne pure, l’aigu assuré. Et il enchaîne ensuite les duos avec Don Carlo avec prestance, intégrité, et toujours beaucoup de musicalité.  Clair de ton, élégant et fluide de ligne, jamais Alvarez ne triche ou ne tente de démontrer ce qu’il n’est pas. Et il gagne ainsi son pari haut la main, paradoxalement plus convaincant ici qu’il ne le fut sur cette même scène en Riccardo, dont il ne maîtrisait guère les humeurs ni l’humour. Plus engagée qu’à l’accoutumée, Violeta Urmana convainc pour une fois franchement. Certes la voix impressionne plus que la caractérisation touche, mais force est de reconnaître que son soprano corsé et solide, à l’aigu toutefois parfois fatigué, rencontre ici sans mal les grandes arches du second acte et les déferlements du quatrième. Et l’émotion finit par surgir de l’intensité même de la voix, de la puissance et la maîtrise que la chanteuse tente et réussit bien souvent. Elle bénéficie au second acte d’un Guardiano exceptionnel, Kwangchul Youn noble et magistral, qui n’esquive rien et délivre un chant aussi beau et parfait que chaleureux et ému. Tout comme l’Alvaro d’Alvarez, sans doute le Don Carlo de Vladimir Stoyanov endosse ici des habits un peu trop grands pour lui. Mais tout comme l’Alvaro d’Alvarez également, le baryton convainc et reste intègre, ne triche ni ne hurle jamais, et révèle tout au long de la soirée un Don Carlo crédible et même parfois attachant. Nicola Alamo campe pour sa part un Melitone savoureux, vivant et haut en couleur, sans caricature et bien chantant, et Mario Luperi un excellent Calatrava, digne et imposant. Seule la Preziosilla de Nadia Krasteva apparaît un peu à côté de son rôle, manquant par trop et d’impact vocal et de charisme, sans toutefois que cela ne gêne le déroulement des scènes où elle apparait.  Philippe Jordan impose dans la fosse une lecture d’une grande richesse, imaginative et peu idiomatique, parfois surprenante mais toujours intéressante et cohérente, d’une musicalité souvent merveilleuse et follement élégante. La finesse si personnelle du chef, souvent contreproductive lors du Ring, se révèle ici passionnante de bout en bout. Seule réserve : la mauvaise tradition viennoise et new-yorkaise  de jouer l’ouverture après le premier acte est fort dispensable et ne peut se justifier que par la nécessité d’occuper le terrain pour changer le décor. Le début du premier acte devient abrupt, et l’ouverture adossée au premier finale sature par trop l’émotion. Et puis, diable, s’il y  a bien un point où excelle le drame verdien, c’est bien dans le sens inné de la dramaturgie et du tempo ! Idée saugrenue donc, dont on tiendra a minima pour complices le metteur en scène, le chef d’orchestre et le directeur de la maison, mais qui n’enlève rien à leur belle réussite d’ensemble pour cette réapparition bienvenue de la Force du Destin sur les planches de l’Opéra de Paris. En attendant désormais avec impatience la résurrection d’Aïda après un demi-siècle d’absence.

Du côté des reprises, saluons également le retour de la Dame de Pique de Lev Dodin. J’avais détesté cette production en 1999 lors de sa création. Et, par un sortilège étrange, chaque reprise depuis me la fait appréciée d’avantage. Celle-ci n’échappe pas à la règle. La cohérence du travail de Dodin m’apparait finalement de plus en plus évidente, et derrière, les images a priori peu romantiques de la scénographie, la force du propos étonnante dans sa singularité. Pas de folklore pétersbourgeois ou versaillais, mais l’angoisse, brute, et, plus étonnant encore, l’illustration sans concession de tous les égoïsmes pathologiques et manipulateurs de l’ensemble des personnages. En somme, une saisissante puissance d’évocation, mille fois plus puissante sans aucun doute que les décoratifs orages, ballets et salles de jeu tamisées qu’on croise bien souvent en scène pour l’œuvre. Sans doute aussi cette production sied-elle au tempérament et l’intensité de Vladimir Galouzine, le plus grand Hermann de notre époque.  Treize ans après la première, Galouzine surprend encore par la puissance vocale, l’intensité dramatique, l’évidence de l’incarnation. Romantique, noir, puissant, à la folie torrentielle qui emporte tout, cette incarnation est de celle qui dévore aussi bien le chanteur que le spectateur. Combien de fois dans une vie de lyricomane peut-on assister au miracle d’un rôle qui prend vie devant soi, miraculeusement, comme par enchantement ? Sa Lisa du jour ne saurait répéter l’indicible performance de Karita Matilla en 1999. Pourtant, Olga Guryakova vibre passionnée et donne à son Hermann une réplique des plus engagées. La sincérité et l’énergie de cette Lisa parviennent plus d’une fois à l’imposer malgré les failles grandissantes d’une voix jadis si belle et désormais sur le déclin, présentant quelques fêlures qui ne sont pas sans rappeler l’évolution vocale de son illustre devancière Galina Vishnevskaya.  Ludovic Tézier demeure pour sa part un Eletsky qui frôle la perfection, tant sa propre nature sert l’introversion retenue et contenue du personnage, tant surtout la ligne vocale est belle et élégante, princière.  Evgeny Nikitin maîtrise son Tomski bien évidemment sur le bout des ongles, quoique l’aisance vocale semble moindre que par le passé, alors que Varduhi Abrahamyin  déploie quant à elle une voix sensuelle et de toute beauté en Pauline. Larissa Diadkova enfin, impressionne par la noire profondeur et la puissance de sa Comtesse, pour une fois somptueuse de voix et d’impact, saisissante. Dimitri Jurowski impose une lecture musicale et idiomatique, naturelle et de haute volée, sans toutefois conférer à la partition toute l’intense fièvre et l’électricité dévorante qu’y mettait son ainé Vladimir en 1999. Une reprise bienvenue et bien traitée en somme, devant laquelle il serait malvenu de faire la fine bouche. 


Par Friedmund - Publié dans : Saison 2011-2012 - Communauté : Musique Classique
Voir les 0 commentaires
Samedi 28 janvier 2012 6 28 /01 /Jan /2012 19:37

 

 

Les chroniques en retards s’amoncellent et la mémoire des détails s’efface peu à peu... Le temps presse de retranscrire. Non pas que l’automne et l’hiver furent quelconque, d’ailleurs. Bien au contraire certaines soirées furent riches, à Pleyel surtout : Chicago, Lucerne et Cleveland en quelques semaines à peine, voila même du grand luxe. Ainsi, pour son ouverture de saison, la Salle Pleyel nous avait même gâtés : un Chicago Symphony Orchestra plus rutilant que jamais et au pupitre un Riccardo Muti toujours passionnant malgré ses constantes et parfois curieuses idiosyncrasies. Le Maestro Muti ne s'est jamais vraiment débarrassé de ses tics si  présents et soulignés, dès ses débuts symphoniques avec le Philharmonia : phrasés souvent brutalement soulignés, incapacité à aérer le discours et à laisser la bride à la musique et à l'émotion ; comme une volonté exagérée – opératique peut-être - de contrôle et de tension en fait.  Sa vision de Mort et Transfiguration ressemble ainsi plus d'une fois à un ballet de Verdi, et les changements subtils de climat de la Cinquième de Chostakovitch sont souvent sacrifiés à la nécessité d’enserrer sous la contrainte la structure musicale. Par contre, jamais je crois avoir entendu un orchestre mis sous une telle tension. Dans les premier et dernier mouvements surgissent des fulgurances à couper le souffle, démentes, à hurler ou se dresser droit hors de son fauteuil ; et le scherzo s’illumine sous sa direction tel un cristal, avec une précision redoutable, chauffé à blanc. Et que les pupitres de Chicago restent toujours somptueux! Cuivres souverains, bois d'une incroyable pureté d'intonation et d'une chaleur caressante, percussions explosives... Techniquement, cet orchestre reste sans rival, si ce n’est peut-être Berlin. Mais ça, on le savait déjà.  

La comparaison avec Claudio Abbado et l’Orchestre du Festival de Lucerne est tentante, présents quelques semaines plus tard dans la même, est naturellement tentante. Mais en fait bien vite vaine tant les univers stylistiques et émotionnels des deux chefs diffèrent. Avec Abbado, toute musique semble couler de source, sans tension inutile, dans un flot naturel et sans cesse élégant, d’une musicalité insensée et d’autant plus inouïe qu’elle n’est jamais démonstrative, toujours discrète. La classe et la grâce n’ont que peu à faire de l’artifice. Son Mozart, la symphonie Haffner en première partie, semble inclassable. Aucune indigestion romantique ici, ni maniérisme baroque : la musique, rien que la musique, naturelle et nuancée, qui se contente d’exister et de charmer. On pense volontiers à Krips, mais avec le sursaut tout de suite de rappeler combien Abbado est plus souple, plus musical, plus doucement poète et meilleur coloriste dans ses pastels aux subtilités infinies.  Dès les premières notes, la Cinquième de Bruckner, un sentiment de fusion totale avec l’orchestre s’en suit. Abbado modèle le son en sculpteur d’une infinie finesse, des plus impalpables nuances aux déchaînements les plus ronds et maîtrisés, en prestidigitateur des sons et des muses. Tantôt ici les cordes se révèlent et s’imposent frémissantes et en bloc, ou bien les cuivres plus tard se font dard en incises à peine dessinée mais qui laissent une indélébile indécision. Tout commentaire se révèle en fait assez vain. Le concert cesse en laissant hors du temps, déboussolé, comme si le si discret Abbado avait aboli le temps pour le fondre, et l’auditeur avec, dans un moment rare de musique qui n’a vécu que par et pour lui-même. Troublante expérience, et bonheur absolu d’avoir fait corps avec la musique souveraine.

On aurait pu croire que Franz-Welser Möst et le Cleveland Symphony Orchestra, vingt jours plus tard auraient souffert de la comparaison avec Muti et Chicago puis Abbado et Lucerne. Il n’en fut rien. L’Ecossaise de Mendelssohn qui ouvre le concert respire admirablement, se pare d'une finesse toute viennoise de la meilleure tradition, et impose une retenue nerveuse, colorée, dansante, gourmande, jamais forcée.Et la transparence de Cleveland, héritée de George Szell et encore affermie par Christoph von Dohnanyi, s’impose ici avec bonheur ; et rappelle surtout qu’elle n’est pas qu’une vague étiquette, un proverbiale lieu-commun de mélomanes, mais une saisissante réalité, mieux une identité.  En seconde partie, la Doctor Atomic Symphony de John Adams souffre d’une même empreinte trop viennoise, et trop peu américaine si on peut dire : elle sonne bien froide dans ses emportements, et a contrario beaucoup trop caressée dans son si superbe lyrisme final. Et si le Boléro de Ravel sonne admirable de couleurs (avec de tels pupitres !), il lui manque la sensualité ; la froideur d’ensemble lui fait perdre son intérêt au moment même où le mouvement s’emballe, là où les premières mesures permettaient encore de déguster les mets infiniment raffinés de chacun des pupitres solistes.

Les plaisirs furent plus divers au Théâtre des Champs-Elysées, quoique non moins gourmands. Avec retard, quelques mots des Gürrelieder de la fin de saison précédente. Marc Albrecht et le Philarmonique de Strasbourg m’avaient laissé un sentiment globalement négatif à l’issue d’une Salomé à Pleyel surtout marquée alors par l’absence de dernière minute de Nina Stemme. La surprise n’en fut pas moins grande et heureuse de les découvrir formidables dans le complexe ensemble de Schoenberg. L’architecture est parfaite, le trait sans emphase inutile, le flot musical brillant, le mouvement constant et maîtrisé : bravo ! le plateau vocal affiche une belle homogénéité d’ensemble, passée la fadeur d’un couple royal qui voit la rencontre d’un Lance Ryan solide mais bien peu royal et d’une Riccarda Merbeth comme souvent fort compétente mais bien peu expressive. En contrepartie, la Taube d’Anna Larsson est prodigieuse de timbre et de profondeur, de puissance, d’expressivité, d’absolue présence surtout, le Klaus d’Arnold Bezuyen excellent ; et la présence d’Albert Dohmen rouvre bien des souvenirs. Et en sus, les Chœurs de la Philharmonie Tchèque rien moins qu’excellents. Etonnant numéro pour conclure que celui de la narratrice de Barbara Sukowa ! On traîne là plus volontiers dans un esprit de cabaret berlinois que dans la Vienne de Schoenberg. Pourtant, la conviction, l’énergie et la force de l’interprète s’imposent au-delà de la surprise. Déplacé ? Je ne sais pas. Cette musique comme celle de Mahler porte en soi toutes les contradictions de la Vienne du début du XXème: encanaillement populaire et esthétisme le plus raffiné, aristocratie du geste et décadence expressionniste.Et puis, diable, on ne croise pas tous les jours la Lola de Fassbinder en scène !

Mais retour à la saison en cours. Et pour saluer l’excellent concert Bartok offert par Esa-Pekka Salonen à la tête du Philharmonia Orchestra. La Musique pour cordes, percussions et celesta illustre avant tout la capacité innée de Salonen de forger un son unique, de la vague initiale, lave maîtrisée mais lave tout de même qui s’amplifie imperceptible, jusqu’à la clarté du scherzo tout en précision et en articulation claire. Précision, netteté, refus de l’effet supplémentaire, et ce son Salonen, toujours moderne et clair, mais aussi restitué comme en strates dans des tutti toujours admirablement retenus. Pour autant, si cette première partie est excellente, le meilleur est à venir en seconde partie avec un Château de Barbe-Bleu que je n’oublierai pas de sitôt. Magique de son, somptueux et fascinant, d’une tension impalpable car contenue, et qui ne cesse de s’accroître porte après porte. Sous la baguette de Salonen, chaque porte offre un univers musical en soi, et, mieux encore, déploie à merveille toute la magie de suggestion voulue par Bartok. Ainsi le trésor ruisselle de lumière, le royaume, puissant et tranchant, dessiné à la serpe, attrape et ne relâche plus, et les larmes errent en autant de fantômes hypnotiques. Fatigué par les années, John Tomlinson saisit par le verbe, le charisme, et l’impact sonore encore intact. On croit à ce Barbe-Bleue de la première à la dernière note, sans résistance ; présent à chaque inflexion, il étreint et captive, et semble porter en lui la funeste issue dès les premiers mots, épuisé mais puissant encore. A ses côtés, la Judith de Michelle DeYoung marque par son intensité, son éclat, son incandescente, plus forte qu’à l’accoutumée comme un miroir à son Barbe-Bleue conscient d’épouser bientôt la nuit. Magnifique soirée donc, avec un « luxe » Carole Bouquet pour le prologue fort dispensable, pour ne pas dire contre-productif, car trop en décalage, dans le ton, l’esprit, le style et la langue de ce qui était amené à suivre ; tous les gâteaux ne se bonifient pas d’une cerise, fut-elle fameuse.    

 

Par Friedmund - Publié dans : Saison 2011-2012 - Communauté : Musique Classique
Voir les 0 commentaires
Vendredi 23 décembre 2011 5 23 /12 /Déc /2011 18:52

 

La saison dernière s’était bien mal achevée avec un Otello qui frôlait le désastre. De la mise en scène d’Andrei Serban, malgré de nouvelles retouches, il n’est rien à sauver tant ce spectacle déjà maintes fois commentés dans ces pages respire la vulgarité à chaque scène ; si désormais Iago n’urine plus en scène, qu’il ne nous joue plus l’antéchrist lors de son Credo, les bras en croix et tête renversée sur son sofa, si Otello nous épargne ses rituels vaudous avant de trucider sa blonde vénitienne, encore faut-il supporter une réception des ambassadeurs digne d’une opérette, et partout un manque de grandeur déprimant. On pouvait fonder quelques espoirs sur la baguette de Marco Armiliato : las le résultat est désolant, désordonné dans des tempi souvent aberrants, déstructurés jusqu’à noyer et perdre entièrement le plateau lors du quatuor du deuxième acte, inutilement tapageur et lourdingue, sans tension aucune. Tout au long de la soirée les cafouillages se multiplient, entre fosse et scène, et souvent au sein même de la scène. Ni la scène ni la fosse n’auraient su de toute façon transformer un plateau peu reluisant. Aleksandr Antonenko s’est fait un nom en triomphant dans le rôle-titre à Salzbourg sous la direction du Maestro Muti. L’autorité est indéniable mais elle ne saurait en rien compenser une justesse aléatoire, une musicalité inexistante, et une caractérisation, scénique et vocale, d’une pièce et fort sommaire. Son Iago, Lucio Gallo, est pire encore , sans cesse faux, scabreux dans le phrasé comme dans les intentions, défait vocalement et privé de grave, d’une constante médiocrité qui ne saurait trouver sa place sur la première scène de France - ni aucune autre d’ailleurs, pour aller tout au fond de ma pensée. Les seconds rôles et les chœurs pâlots ne sont ici non plus d’aucun secours. Reste alors la Desdémone de Tamar Iveri, chanteuse sans doute peu flamboyante mais du moins sensible et intègre, qui à elle seule apporte une dignité artistique à la soirée, et émeut même vraiment lors de sa scène du quatrième acte dessinée avec soin et musicalité. Maigre bilan pour une production qui par le passé vit sur les mêmes planches l’Otello de Galouzine, les Desdémone d’Isokoski ou Frittoli, le Iago de Carlos Alvarez et même le Cassio de Jonas Kaufmann ; et qui fit entendre dans la même fosse la direction géniale d’un Gergiev.

La nouvelle saison ne débute guère mieux avec l’incompréhensible reprise d’une Salomé de plus de quinze ans d’âge signée André Engel, en tout point moins satisfaisante que la dernière en date de Lev Dodin, fonctionnelle et plutôt réussie sans être géniale. Orientalisme pseudo-andalou de bazar (et totalement déplacé évidemment), absence d’idées autres qu’anecdotiques (danse réduite au minimum et à huis-clos, assassinat de Salomé par le page), manque de tension permanent… l’impression d’opérette domine là encore à l’instar de l’Otello de Serban. Le culte du passé poussiéreux comme idéal à reconquérir montre vite ses limites à qui en douterait encore… La distribution, sans être idéale et même contestable, se site toutefois à un bien meilleur niveau que l’Otello précédent. J’aime la personnalité vocale et artistique d’Angela Denoke. Pour autant sa princesse de Judée n’est certainement pas le rôle qui met le mieux en évidence ses qualités. La voix demeure lumineuse, le phrasé parfois royal, mais manque ici la séduction immédiate et vénéneuse, et la voix n’a surtout plus guère l’âge de soutenir pleinement la ligne straussienne, ses aigus envoûtants, sa justesse exigeante ; et l’actrice demeure impuissante dans le contexte scénique présent. Son prophète est moins enthousiasmant encore : Juha  Uusitalo exhibe une voix brute de décoffrage, sans rondeur et aux aigus mal assurés, sans subtilité ni même réel charisme. En Herodias Doris Soffel déploie quant à elle un instrument certes impressionnant et riche en décibels, mais une caractérisation dénuée de toute subtilité ou esprit vipérin sur une scène qui se souvient encore de la présence hypnotique d’Anja Siljia. Et si Stig Andersen doit lui aussi affronter le souvenir de Kim Begley et Chris Merrit en ces mêmes lieux, tout du moins compose t-il un personnage crédible, vocalement satisfaisant, et pour finir le plus satisfaisant de cette morne soirée. A la baguette Pinchas Steinberg impose un équilibre sonore mesuré de bon aloi, divise intelligemment ses plans sonores et mène l’ensemble en grand professionnel ; on chercherait en vain pourtant sous sa direction une quelconque magie sonore ou un renfort avéré de l’acuité dramatique si défaillante en scène. Une reprise inutile en somme.

En comparaison, la reprise du Tannhäuser de Robert Carsen donne une impression bienvenue de vrai théâtre, tant bien même le propos du metteur en scène est ici fort contestable – pour ne pas dire terriblement traître à l’œuvre et au compositeur. J’avais détaillé longuement  à l’époque de sa création mes réflexions sur cette production et n’y reviens pas. Surtout, cette reprise signe –enfin! – les débuts bien tardifs à l’Opéra de Paris de Nina Stemme, voix glorieuse et rare s’il en est. On ne dissertera pas outre mesure sur le fait que le rôle n’est sans doute plus le plus représentatif des chevaux de bataille de cette somptueuse Isolde et désormais même Brunnhilde. En vain chercherait-on la fragilité, le doute, la sensibilité à fleur de peau d’Elisabeth en l’écoutant – ni même le feu ravageur d’Eva-Maria Westbroek. Par contre, la voix, charpentée et corsée, vraies et belles orgues, impressionne par elle-même, d’autant plus que le chant que cisèle la soprano suédoise est somptueux, digne des Ages d’Or les plus glorieux. La Vénus de Sophie Koch ne peut que pâlir de la comparaison avec une telle force de la nature. La voix ne soutient guère les éclats du rôle aux deux extrêmes, donne une impression de fragilité même parfois, et le tempérament de cette belle voix ne prête guère ni à la chaleur ni à la sensualité ici requises. Dans le rôle-titre, Christopher Ventris est une excellente surprise. Moins bien doté par la nature peut-être que son prédécesseur sur la même scène (Stephen Gould), il le surclasse aisément : la voix demeure puissamment lyrique, lumineuse et incisive, toujours menée avec sensibilité et bien projetée ; l’émotion affleure sans cesse devant tant d’engagement et de musicalité.  Stéphane Degout imprime à Wolfram sa classe naturelle sans pour autant impressionner, et Christof Fischesser démontre toute la probité de sa belle basse dans le rôle du Landgrave. Mark Edler dans la fosse ne saurait certes faire oublier les prodiges et les couleurs de Seiji Ozawa, mais assure une vraie fluidité au discours musical wagnérien, sans tapage ni excès. Les chœurs de l’Opéra, si décevants parfois ces dernières saisons, se montrent cette fois-ci à la hauteur de l’enjeu et parachève la réussite d’ensemble de cette belle reprise.

Mieux encore, le retour de la Lulu de Willy Decker, impose tout ce qui fait une excellente reprise. D’abord une production qui ne perd ni de sa force ni de son intelligence au fil des reprises, et qui semble avoir été remontée avec un vrai et beau soin. Ensuite la direction musicale exemplaire de Michael Schonwandt, claire et précise, ciselant les inventions orchestrales permanentes du compositeur sans aucune emphase mais certainement pas sans tension. Encore un rôle-titre dominé de main de maître par celle qui s’impose d’année en année, sans que le temps ne semble avoir aucune prise sur sa voix, comme la Lulu suprême de notre temps : Laura Aikin est Lulu, dramatiquement, physiquement, vocalement, stylistiquement, et sa composition force l’admiration. Mais aussi des incarnations surprenantes, incontestablement réussie pour la Geschwitz plus sensuelle qu’à l’accoutumée, mais à la pudeur sensible pourtant, de Jennifer Larmore, plus discutable en ce qui concerne l’Alwa de Kurt Streit. Et enfin, trois vétérans qui dominent pourtant leurs rôles et écrasent de leur charisme les planches de Bastille : le Dr Schön plus vrai que nature de Wolfgang Schöne, l’irrésitible Schigolch de Franz Grundheber, et les compositions savoureuses de Victor von Halem en Directeur de Théâtre et Banquier. Et sans oublier non plus la présence saisissante de l’Athlète de Scott Wilde, le Prince insinuant de Robert Wörle ou encore le Peintre de Marlin Miller. Le tout formant une soirée à Bastille d’une qualité rare et d’un bonheur constant.

 

Par Friedmund - Publié dans : Saison 2011-2012 - Communauté : Musique Classique
Voir les 0 commentaires
Créer un blog gratuit sur over-blog.com - Contact - C.G.U. - Rémunération en droits d'auteur - Signaler un abus - Articles les plus commentés