Enfin, l'aventure du Ring est partie ce soir, avec la première de l'Or du Rhin!
Que dire de la mise en scène de Bob Wilson si ce n'est qu'il fait du Bob Wilson?
Globalement, le résultat visuel est esthétiquement superbe, et le Ring se satisfait très bien d'un figuratif très esthétisé comme celui de Wilson; les brumes du Rhin, les lumières de l'or ou les
profondeurs du Nibelheim sont très suggestives, et campent une atmosphère poétique de légende parfaitement adaptée à l'ouvrage. Par contre la direction d'acteurs est vraiment problématique, aussi
bien dans le bridage dramatique qu'elle impose aux chanteurs, mais aussi dans ce qu'elle peut distiller de sentiment de niaiserie parfois (la sortie ridicule des filles du Rhin!). Rien que l'on
ne connaissait déjà en lisant le nom de Wilson sur le programme, quelques belles images et lumière... en ces temps difficiles pour l'art de la mise en scène on s'en contentera!
Pour ce qui est de l'orchestre, j'avoue ma franche frustration. J'avoue aussi ne pas avoir compris
grand chose à la conception de Christoph Eschenbach. Les deux premières scènes sont d'une lenteur effroyable, quasi impressioniste, où l'on sent que la moindre aspérité, le
moindre mezzo forte, le moindre swing orchestral sont strictement bannis; on se dit alors que ce Ring va être aussi long que franchement ennuyeux... Puis vient la descente au Nibelheim, façon
technicolor, et jusqu'à la fin, l'orchestre devient enfin plus rapide, plus tranché, plus sonore, pour terminer dans des dernières mesures cataclysmiques; à défaut de raffinement, la musique
regagne un peu de nerf. L'orchestre lui-même n'est pas irréprochable: nombreux problèmes d'intonations dès le prélude et ce jusqu'à la fin, cuivre défaillants, désynchronisation des pupitres
etc.
Entre le statisme de la mise en scène et la lenteur sans nerf de l'orchestre, j'imagine la difficulté
des chanteurs à arriver à faire passer un peu de tension dramatique.
Le plateau vocal est assez homogène dans son niveau... sans pour autant que ce soit vraiment un
compliment. Après une entrée instable et un songe désastreux, Jukka Raisilainen gagne un peu de mordant et d'aigu; par contre le grave est absent, tout comme, plus gênant encore
pour un Wotan, tout charisme ou éloquence verbale et musicale: bref, c'est correct, mais bien loin des meilleurs Wotan des dernières années. Mokiro Fujimura en Fricka déploie en
revanche une voix magnifique, facile, incisive et percutante avec beaucoup de classe: chacune de ses interventions a été pour moi un des rares plaisirs purement vocaux de la soirée.
Laurent Alvaro est un Donner facile et ample à qui manque juste un soupçon de mordant et de fruité pour être tout à fait satisfaisant. Endrik Wottrich chante
superbement un Froh solide et charnu, du meilleur niveau. Je n'en dirais pas autant de David Kuebler, éloquent mais sans tranchant, et qui finit la représentation épuisé
vocalement sans que l'on ait senti pour autant à aucun moment un investissement qui le justifierait. Si Quin Lin Zhang compense par la splendeur du timbre et l'épaisseur de
l'étoffe vocale une expression vocale un peu brouillonne, rien ne sauvera la Freia de Camilla Nylund d'une immense banalité. Du côté des Nibelungen, je reste partagé sur la
prestation de Sergei Leiferkus, et j'attends de le réentendre la semaine prochaine pour émettre un avis définitif. Le chanteur est intelligent, mais la voix manque définitivement
de profondeur, de puissance et de liberté expressive. Sa première scène est d'une platitude consternante là où il convient de camper d'emblée le personnage: serait-ce les tempi délirants de
lenteur de Eschenbach à ce moment? le statisme de la mise en scène? La voix et l'expressivité se libéreront progressivement au Nibelheim, et surtout lors de la malédiction de l'anneau, enfin à la
hauteur de ce que l'on peut attendre d'un Alberich. Le Mime de Volker Vogel est lui parfaitement en place et satisfaisant. Au Riesenheim, bien peu de satisfactions vocales:
Gunther Groissbock chante un Fafner peu présent et relativement modeste, alors que Franz-Josef Selig se révèle assez quelconque et décevant en Fasolt dont il ne
possède ni la brutalité ni la profondeur, ni même la tendresse. Enfin, si je ne saurais faire de reproches marqués aux Rheinmädchen, difficile également de les complimenter en quoi que ce soit:
elles sont toutes trois à l'image du plateau vocal en général, correctes, mais sans émerveillement ou franche satisfaction.
En bref, de belles images de la mise en scène de Wilson, une somptueuse Fricka, de beaux Froh et Mime,
et surtout le plaisir de voir le Ring à Paris.

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