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Le Ring de B. Wilson

Dimanche 14 janvier 2007

 

 

 

Enfin, l'aventure du Ring est partie ce soir, avec la première de l'Or du Rhin!

Que dire de la mise en scène de Bob Wilson si ce n'est qu'il fait du Bob Wilson? Globalement, le résultat visuel est esthétiquement superbe, et le Ring se satisfait très bien d'un figuratif très esthétisé comme celui de Wilson; les brumes du Rhin, les lumières de l'or ou les profondeurs du Nibelheim sont très suggestives, et campent une atmosphère poétique de légende parfaitement adaptée à l'ouvrage. Par contre la direction d'acteurs est vraiment problématique, aussi bien dans le bridage dramatique qu'elle impose aux chanteurs, mais aussi dans ce qu'elle peut distiller de sentiment de niaiserie parfois (la sortie ridicule des filles du Rhin!). Rien que l'on ne connaissait déjà en lisant le nom de Wilson sur le programme, quelques belles images et lumière... en ces temps difficiles pour l'art de la mise en scène on s'en contentera!

Pour ce qui est de l'orchestre, j'avoue ma franche frustration. J'avoue aussi ne pas avoir compris grand chose à la conception de Christoph Eschenbach. Les deux premières scènes sont d'une lenteur effroyable, quasi impressioniste, où l'on sent que la moindre aspérité, le moindre mezzo forte, le moindre swing orchestral sont strictement bannis; on se dit alors que ce Ring va être aussi long que franchement ennuyeux... Puis vient la descente au Nibelheim, façon technicolor, et jusqu'à la fin, l'orchestre devient enfin plus rapide, plus tranché, plus sonore, pour terminer dans des dernières mesures cataclysmiques; à défaut de raffinement, la musique regagne un peu de nerf. L'orchestre lui-même n'est pas irréprochable: nombreux problèmes d'intonations dès le prélude et ce jusqu'à la fin, cuivre défaillants, désynchronisation des pupitres etc.

Entre le statisme de la mise en scène et la lenteur sans nerf de l'orchestre, j'imagine la difficulté des chanteurs à arriver à faire passer un peu de tension dramatique.

Le plateau vocal est assez homogène dans son niveau... sans pour autant que ce soit vraiment un compliment. Après une entrée instable et un songe désastreux, Jukka Raisilainen gagne un peu de mordant et d'aigu; par contre le grave est absent, tout comme, plus gênant encore pour un Wotan, tout charisme ou éloquence verbale et musicale: bref, c'est correct, mais bien loin des meilleurs Wotan des dernières années. Mokiro Fujimura en Fricka déploie en revanche une voix magnifique, facile, incisive et percutante avec beaucoup de classe: chacune de ses interventions a été pour moi un des rares plaisirs purement vocaux de la soirée. Laurent Alvaro est un Donner facile et ample à qui manque juste un soupçon de mordant et de fruité pour être tout à fait satisfaisant. Endrik Wottrich chante superbement un Froh solide et charnu, du meilleur niveau. Je n'en dirais pas autant de David Kuebler, éloquent mais sans tranchant, et qui finit la représentation épuisé vocalement sans que l'on ait senti pour autant à aucun moment un investissement qui le justifierait. Si Quin Lin Zhang compense par la splendeur du timbre et l'épaisseur de l'étoffe vocale une expression vocale un peu brouillonne, rien ne sauvera la Freia de Camilla Nylund d'une immense banalité. Du côté des Nibelungen, je reste partagé sur la prestation de Sergei Leiferkus, et j'attends de le réentendre la semaine prochaine pour émettre un avis définitif. Le chanteur est intelligent, mais la voix manque définitivement de profondeur, de puissance et de liberté expressive. Sa première scène est d'une platitude consternante là où il convient de camper d'emblée le personnage: serait-ce les tempi délirants de lenteur de Eschenbach à ce moment? le statisme de la mise en scène? La voix et l'expressivité se libéreront progressivement au Nibelheim, et surtout lors de la malédiction de l'anneau, enfin à la hauteur de ce que l'on peut attendre d'un Alberich. Le Mime de Volker Vogel est lui parfaitement en place et satisfaisant. Au Riesenheim, bien peu de satisfactions vocales: Gunther Groissbock chante un Fafner peu présent et relativement modeste, alors que Franz-Josef Selig se révèle assez quelconque et décevant en Fasolt dont il ne possède ni la brutalité ni la profondeur, ni même la tendresse. Enfin, si je ne saurais faire de reproches marqués aux Rheinmädchen, difficile également de les complimenter en quoi que ce soit: elles sont toutes trois à l'image du plateau vocal en général, correctes, mais sans émerveillement ou franche satisfaction.

En bref, de belles images de la mise en scène de Wilson, une somptueuse Fricka, de beaux Froh et Mime, et surtout le plaisir de voir le Ring à Paris.

 

Par Friedmund
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Dimanche 14 janvier 2007

 

 

Deuxième itération de Rheingold pour moi ce soir.

De la mise en scène, je remarque surtout en seconde vision la beauté brumeuse et dorée de la première scène, et la platitude absolue de la dernière: l'arc-en-ciel et le Burg manquent vraiment, tout comme cet orage bien plat. A force de vouloir être dans sa symbolique et ses images, Robert Wilson dépouille le Ring des siennes, et c'est fort dommageable.

De l'orchestre, j'ai trouvé que c'était un peu mieux qu'à  la première, même si les cuivres s'enlisent encore régulièrement dans des problèmes d'intonation fréquents. De la direction, j'ai goûté ce soir certains moments (dont le prélude, très beau), mais la structure de tempi de Christoph Eschenbach me semble complètement erratique, toujours hésitante entre une lenteur extrême que la qualité de son orchestre ne permet pas, et des accélérations subites complètement détonnantes dans le discours musical wagnérien. Idem pour la dynamique, partagée entre des moments trop précautionneux et d'autres complètement brutaux. Où est la logique... et surtout la musicalité?

Du plateau, j'ai vraiment apprécié le Mime de Volker Vogel, voix claire, bien projetée et jouée; je l'attends désormais avec impatience dans Siegfried. Mokiro Fujimura et Endrik Wottrich me séduisent toujours autant en Fricka et Froh: deux vraies voix wagnériennes, parfaites dans leur emploi. L'Alberich de Sergei Leiferkus est finalement très satisfaisant: la voix est prenante bien que peu légendaire, et le diseur est très convaincant; même sentiment par contre que lors de la première: sa première scène est complètement plate, le Nibelheim et la malédiction le révélant enfin. Qiu LinZhang est toujours aussi brouillonne dans son élocution, mais la voix reste superbe; je suis moins impressionné en seconde audition pourtant. Laurent Alvaro déploie une jolie voix ample, mais le timbre et l'émission manquent d'une certaine intensité qui lui permettrait de briller vraiment. David Kuebler a beau avoir un brin d'éloquence jamais il ne fascine, ne surprend ni n'enthousiasme dans ce rôle qui le nécessite plus que tout autre, et ce n'est ni la puissance, ni la beauté de la voix qui vient le compenser: c'est très correct néanmoins, mais sans la folie histrionique ou la présence nécessaire au rôle. Le reste, sans être horrible et vraiment très moyen. Les deux géants, Franz-Josef Selig inclus, sont vraiment ternes, tout comme la Freia de Camilla Nylund et les Rheinmädchen. Enfin, Jukka Rasilainen m'a paru en meilleure forme que lors de la première, mais le chanteur n'est vraiment guère attachant et le diseur malencontreusement fruste.

Triomphes pour Fujimura, Leiferkus, Zhang... et incompréhensiblement Eschenbach (quelques huées très isolées pourtant)! Applaudissements chaleureux pour les autres, mais pas de second rappel pour cause d’éclairage de la salle : je pense que le public aurait été largement partant ce soir).

Bref, une bonne soirée quand même, je mentirais si je prétendais bouder mon plaisir: vivement Walküre dimanche!

 

Par Friedmund
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Dimanche 14 janvier 2007

 

 

Je craignais avant la représentation que Robert Wilson ne stérilise toute émotion dans ce qui reste comme une des partitions les plus humainement touchantes et bouleversantes du répertoire. Le premier acte se révèle magnifique: ces jumeaux mis en espace, séparés mais qui ne cessent de se regarder, se rapprocher et s'attirer dans des éclairages magnifiques sont merveilleusement en phase avec l'action théâtrale et cette prodigieuse musique. Malheureusement la toute fin de l'acte sera un échec parfaitement prévisible, tant le système wilsonien ne laisse pas de place à  l'emportement et à la passion: Siegmund arrache Notung au tronc du frêne à  contretemps de l'accord d'ut majeur qui fait retentir le leitmotiv de l'épée, et les jumeaux restent statiques dans des dernières mesures qui imposent a minima qu'ils tombent l'un dans les bras de l'autre... La fin du second acte marque la même limite: aucune frayeur chez une Sieglinde scéniquement bien calme, et une mort de Siegmund complètement retenue et figurative là  où la musique résonne d'une émotion bouleversante. La sortie calme et 'antique' de Sieglinde avec Brunnhilde qui ne jette même pas un oeil au cadavre de Siegmund me semble complètement hors du propos de cette musique et de l'action: limites et perversions du système Wilson qui se traduit maintes fois par des contresens dramatiques flagrants... Malgré ces ratés pour le moins gênants, décevants voire parfaitement frustrants, la mise en scène s'avère pourtant riche de belles images et lumières, et campe un climat poétique et fantastique au bout du compte assez réussi et touchant.

La distribution est d'une toute autre trempe que celle de Rheingold. Les Wälsungen de Peter Seiffert et Petra-Maria Schnitzer mettent le feu au premier acte, suivi par dix minutes d'applaudissements, et ce bien après même que les lumières furent rallumées, fait rare à Paris. Peter Seiffert est vocalement simplement parfait en Siegmund, dont, à défaut du ton désespéré et noir, il possède aussi bien le lyrisme (magnifique Winterstürme) que l'éclat et le tranchant: la voix est incisive, l'aigu percutant, la ligne parfaite, et le chanteur combine une franchise de l'émission et un raffinement du phrasé qui fait plaisir à entendre. Peter Seiffert récoltera, surpris et touché, au tableau final les plus belles ovations de la soirée, ce qui n'est que justice. Si Petra-Maria Schnitzer ne dispense pas la même perfection vocale, sa Sieglinde déploie une flamme, une émotivité à  fleur de peau qui anime le personnage d'une flamme comme échappée de la mise en scène de Wilson: la voix, parfois indurée dans l'aigu, vibre, frémit, s'enflamme et bouleverse à plus d'une reprise (sublime herstes Wunder). Emotionnellement et vocalement, Schnitzer m'est apparure hier complètement métamorphosée par rapport à ses placides Elisabeth en ce même lieu il y a deux ans: une bien belle Sieglinde. Comme Stephen Milling s'est imposé immédiatement comme un Hunding à la fois sonore, d'une voix pleine et percutante, insinuant et subtil, le premier acte était simplement vocalement renversant. Du côté du Wallhall, on retrouve avec bonheur la Fricka claire, impérieuse, tranchante d'émission et belle de timbre de Mohiko Fujimura, accueillie triomphalement, à juste titre selon moi, au tableau final: on ne saurait rêver meilleure titulaire aujourd'hui. Linda Watson en Brunnhilde est très satisfaisante, et, à défaut d'ovation, a été accueillie chaleureusement par le public. La voix bouge un peu parfois, mais les aigus sont francs et en place, et après un second acte plus retenu, Watson a su trouver les plus beaux accents et nuances, dans un troisième acte d'un très beau lyrisme (émouvant der diese Liebe): une interprète sensible derrière la voix cuirassée (et solide), et au final une Brunnhilde tout à fait satisfaisante, ce qui ne va pas nécessairement de soi sur la scène lyrique actuelle, rappelons-le. Reste, bien malheureusement, à parler du Wotan de Jukka Raisilainen, qui dépare un plateau glorieux: pas de graves, aigus tubés, absence complète de legato et de colorations, à plus d'un moment ce Wotan s'effondre, soit par absence d'éloquence (monologue d'une platitude absolue), de moyens (entrée catastrophique), de simple beauté vocale, ou tout simplement d'ampleur: il finira couvert par l'orchestre lors des adieux finals, quasiment inaudibles du premier balcon.

Que dire de Christoph Eschenbach... ou tout du moins par où commencer? Tempi très lents, surtout au I, ralentissements et accélérations soudains qui brisent le souffle de cette musique, brutalité des pupitres et de la dynamique, cuivres délirants (et toujours détonnants): était-ce bien la peine de se répandre dans la presse sur la délicatesse de cette musique pour en rendre pareil brouet, indigeste de lourdeur, de brutalité et d'étouffement des pupitres? Fallait-il absolument s'attaquer à la soi disante fausse tradition de Knappertsbusch pour nous servir cette choucroute aigre et détestable, indigne d'un orchestre de brasserie bavaroise? A défaut de rendre un son orchestral à  la hauteur de la délicatesse et de la clarté de cette musique, Eschenbach ne sait pas mieux accompagner son plateau: il faut toute la classe et les moyens d'un Seiffert pour résister à tel tempo dans le chant du printemps, toute l'émotivité de Schnitzer pour réussir à bouleverser dans un cauchemar accompagné de façon aussi peu subtile et cataclysmique... C'est mauvais, très mauvais, et seul un troisième acte plus retenu et moins tonitruant dans les décibels et plus naturel dans les phrasés m'a empêché de me répandre en franches huées au rideau final (et je ne suis pas coutumier du fait, loin s’en faut).

En conclusion, à mi-chemin du voyage, les caractéristiques de ce Ring commencent à se dégager: une mise en scène non sans ratés mais globalement belle et émouvante, un orchestre calamiteux et calamiteusement dirigé... C'est le plateau vocal, journée par journée, qui fait pencher la balance: décevant pour Rheingold, enflammé pour Walküre (grâce en soit rendue aux Wälsungen de Seiffert et Schnitzer)... qu'en sera-t-il désormais pour Siegfried et Götterdämmerung?

Par Friedmund
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Dimanche 14 janvier 2007

 

 

Une surprise de taille pour cette représentation du 5 novembre: je ne sais pas ce qu'il s'est passé dans le courant de la semaine, mais la prestation orchestrale de ce soir m'a semblé plusieurs crans supérieure à celle de dimanche dernier et des deux Rheingold entendus précédemment. Parmi les améliorations notables, un son plus rond, un bien meilleur équilibre des pupitres, moins de décalages, et des cordes et bois très satisfaisants. Restent quelques couacs aux cuivres, mais rien de bien dérangeant, ne serait celui, cauchemardesque, et qui a d'ailleurs déclenché un murmure audible de la salle, lors de l'interlude entre les deuxième et troisième scènes du premier acte. La direction de Christoph Eschenbach marque toujours quelques brutalités, mais était ce soir d'une certaine beauté, particulièrement lors des deux premières scènes, très réussies. Restent des tempi étirés parfois à ne plus en finir, qui diluent le drame en le dilatant, jusqu'à couper les ailes à  la musique... et aux chanteurs: la quatrième scène du II, interminable et plate alors que la musique y est pourtant bouleversante, en était une triste illustration. Mais, vraiment, une belle prestation comparée aux précédentes soirées.

Pris dans de tels tempi, et usés sans doute des représentations précédentes, les chanteurs m'ont tous semblé très fatigués par rapport à dimanche dernier. Mihoko Fujimura, pour sa huitième Fricka en moins de trois semaines, a perdu nettement de sa fraîcheur mais reste superbe, et superbement accueillie par le public qui lui a décerné encore une fois une belle ovation. Peter Seiffert marque aussi le coup: le vibrato s'est accentué et le registre grave m'a semblé plus malaisé que lors de la précédente représentation. Idem pour Petra-Maria Schnitzer, moins libre de voix que dimanche dernier, mais toujours aussi engagée et frémissante. Je n'ai pas ressenti ce soir chez nos Wälsungen le même feu qui avait tant enflammé la salle dimanche dernier; les applaudissements du public étaient d'ailleurs bien sages à l'issue du premier acte ce soir, comparés à l'ovation dix minutes durant, toutes lumières éclairées, de la matinée précédente. Stephen Milling reste impeccable en Hunding, fabuleusement insinuant par de magnifiques piani tranchants avec les moyens énormes de cette superbe basse que j'espère réentendre très bientôt à Paris. Si Jukka Raisilainen n'a jamais convaincu lors des soirées précédentes, il s'effondre purement et simplement ce soir: après une entrée douloureuse, la voix, exsangue aux deux extrêmes toute la soirée durant, semble complètement s'échapper dès son entrée au troisième acte, pour finir sur des adieux médiocrissimes, aigu craqué en prime; je ne peux que difficilement imaginer que le Châtelet le laisse reparaître en janvier dans un rôle au combien au delà de ses qualités et possibilités.

Olga Sergeyeva revêtait ce soir les habits de Brunnhilde, à  la suite de Linda Watson. La voix est solide, sombre et chaude, et la chanteuse présente une belle sensibilité et musicalité. L'aigu est cependant typique des sopranos dramatiques slaves, accusant un vibrato accentué parfois assez pénible. La voix manque de netteté et de fraicheur, et l'élocution est très confuse... sans parler de l'allemand des plus exotiques. Je l'imagine superbe en Renata prokofievienne, mais ce n'est pas tout à fait ce que j'attends d'une Brunnhilde. Accueillie par une ovation au rideau final, j'avoue préférer quand même Linda Watson, plus claire et précise dans son émission, son chant et son texte.

Au final, une bien meilleure soirée à l'orchestre que la matinée de dimanche dernier, mais moins satisfaisante et enthousiasmante vocalement. La conjonction de la mise en scène, des tempi d'Eschenbach, de l'effondrement de Raisilainen et de l'allemand de Sergeyeva m'a même plongé dans un certain ennui - un comble! - lors de la seconde moitié du troisième acte.

Pour revenir brièvement sur la mise en scène de Robert Wilson, je trouve, en seconde vision, que cette Walküre est complètement dépouillée de ses émotions les plus évidentes et immédiates. De belles images, de beaux éclairages, mais bien peu de frissons. Passée la rencontre, superbe de gestes, de regards, de lumières des deux premières scènes, tout tombe à plat. Où est le désir embrasé des jumeaux à la fin du I? L'angoisse et l'épouvante de Sieglinde à la fin du II? L'affolement du combat de Siegmund et Hunding? La compassion de Brunnhilde envers Wotan, Siegmund et Sieglinde? L'hyperémotivité frénétique de Sieglinde à la révélation de la naissance à venir de Siegfried? Le déchirement bouleversé et infini de tendresse de Wotan lors des adieux? Bob Wilson a quand même une drôle de façon de représenter les émotions humaines... Passe encore dans Rheingold, légendaire et intemporel, mais dans Walküre, émotionnellement si riche et d'une humanité si sensible, c'est décidément trop court.

 

Par Friedmund
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Dimanche 14 janvier 2007

 

 

 

L'arrivée au Châtelet cet après-midi était des plus cocasses. D'innombrables petites pancartes se levaient devant l'entrée, non pas à la recherche désespérée de places pour ce premier Ring parisien depuis plus de deux lustres, mais bien entendu pour les vendre. Se départir de ses places cet après-midi était dommage. Non pas que la représentation ait été inoubliable, mais elle était tout simplement honnête, ce qui était loin d'être le cas des Walküre de l'automne.

Bien sûr, la mise en scène de Robert Wilson reste fidèle à elle-même, avec ses beautés, mais surtout ses violations flagrantes du rythme scénique et son décalage dramatique fréquent avec le discours textuel et musical de l'oeuvre; entendre Siegfried se demander s'il doit enlever le heaume de Brunnhilde qu'il a déjà dans la main en est un des multiples exemples... La gestuelle reste toujours aussi ridicule, et le statisme aidant, on finit par vivre la scène wilsonienne comme une version de concert en costumes embellie de magnifiques éclairages. C'est certes insipide et stérile, mais tant qu'à faire, je préfère encore cela à une relecture aussi laide et fade qu'incongrue façon Regietheater outré: tout le monde n'a pas le talent d'un Kupfer.

Si la matinée était une réussite, il faut avant tout en rendre grâce à Jon Fredric West. Son Siegfried est vaillant, toujours impliqué et nerveux, bien chanté de bout en bout sans que les moyens ne viennent à manquer: le personnage vit, puissant et fougueux, et West a l'éloquence nécessaire pour intéresser continuellement. Chapeau l'artiste, c'est là sans doute la plus belle prestation vocale et dramatique de ce Ring, qui en a manqué jusque là cruellement. West a rencontré en Linda Watson une Brunnhilde très satisfaisante, bien que perceptiblement fatiguée. Si les aigus tremblent un peu, le timbre est beau, les registres sont homogènes, et la chanteuse nous a gratifiés de magnifiques nuances tout au long d'un duo qu'elle chanta avec une remarquable musicalité et sensibilité. Le couple formé par un West héroïque et éloquent et une Watson féminine et lyrique était des plus heureux, et à un niveau pas si fréquent sur la scène wagnérienne actuelle: une véritable satisfaction.

Du côté des seconds rôles, on descend sensiblement d'un niveau, sans pour autant que cela soit une gêne: tous ont en commun de chanter correctement, mais sans génie particulier, et surtout de manquer singulièrement de charisme. Volker Vogel est un Mime correct, franc et clair d'émission, très agréable mais sans vraie personnalité. Jukka Raisilainen campe un Wanderer sans charisme ni présence, mais est vocalement correct tout du long à défaut d'être pertinent. Sergei Leiferkus est pâle dramatiquement et vocalement assez insignifiant. L'Erda de Qiu Lin Zhang avait été remarquée dans Rheingold par la beauté du timbre: las, le troisième acte de Siegfried demande d'Erda des qualités bien plus prenantes et une puissance toute autre que dans Rheingold. Kurt Rydl est un Fafner satisfaisant.

Autre satisfaction de la matinée, Christoph Eschenbach trouve un terrain plus favorable dans l'orchestre souvent dépouillé et retenu de Siegfried que dans les déchirements de Walküre ou les ruptures de ton de Rheingold. Les tempi restent désespérément lents et le tout manque toujours singulièrement de nerf, mais la direction d'Eschenbach n'abuse plus dans Siegfried des brutalités de rythme et de dynamique qui défiguraient les deux premiers volets. Si le manque de poids dramatique reste cruel, c'est tout du moins musicalement d'une tenue toute autre et bienvenue après les saccages de l'automne. Si l'Orchestre de Paris n'a pas évité quelques accidents, les différents pupitres ont également montré un bien meilleur visage qu'à l'automne, mais bien loin encore pour Wagner de la qualité sonore de l'orchestre voisin de l'ONP.

 

Par Friedmund
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Dimanche 14 janvier 2007

 

 

Enthousiasmant!

 

Ne serait Jon Frederic West un peu fatigué (on le comprend bien), mais toujours aussi épatant (quelle voix et quelle présence!), tout le monde était encore meilleur que dimanche: Linda Watson superbement lyrique, piani et aigus en place, Volker Vogel nettement plus présent, Jukka Raisilainen mordant et sans difficulté et Kurt Rydl égal à lui-même. Le plateau ce soir était d'une remarquable homogénéité autour d'un Jon Fredric West que l'on reverra j'espère très prochainement à Paris.

Mais surtout, Christoph Eschenbach, que j'avais déjà apprécié dimanche, s'est encore dépassé ce soir: orchestre tenu de bout en bout, beauté des textures et de l'équilibre des pupitres aux I et II, acte III nerveux du prélude au duo superbement accompagné... Epatant! D'autant plus que l'Orchestre de Paris affichait ce soir une rondeur peu entendue jusque là dans ce Ring! Décidément, Siegfried réussit vraiment bien à Eschenbach. D'ailleurs, je l'avoue, j'ai participé chaleureusement à l'ovation du chef ce soir au rideau final !

 

Par Friedmund
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Dimanche 14 janvier 2007

 

 

Scéniquement, c'est la journée qui m'a paru le plus éblouissante, avec quelques images et couleurs superbes de la part de Robert Wilson. Contrairement à Rheingold ou Walküre, aucune scène n'est en déficit de somptuosité, de la pénombre admirable des Nornes à la rougeoyante scène des vassaux. Parmi les moments forts de poésie wilsonienne, à son sommet pour cette ultime journée du Ring, je note surtout la mort de Siegfried, seul en scène, suivie de la bouleversante pantomine d'une Trauermusik lors de laquelle Siegfried mime l'histoire de cette vie qu'il quitte; autre sommet, la somptueuse scène de l'immolation entre Rhin, feu, nues et aube nouvelle. Le Crépuscule concentre la magnificence visuelle de ce Ring, dont les seules splendeurs jusque cette dernière journée furent la première scène de Rheingold et le premier acte de Walküre.

Si la scène était aujourd'hui éblouissante, musicalement on redescend malheureusement de plusieurs degrés après la belle réussite de Siegfried. C'est triste à dire, mais Christoph Eschenbach ne sait pas imprimer la moindre tension dramatique, la moindre agressivité aux cordes, la moindre innervation de l'orchestre, et finit par confondre intensité et volume. Tout ce qui est lyrique, léger, atmosphérique le trouve, comme pour Siegfried, à son meilleur: belle scène des Nornes et des Rheinmädchen... et puis néant. Le second acte est la meilleure illustration des défauts et qualités du chef: commencé sous les meilleurs auspices lors de la rencontre suggestive et brumeuse des deux Nibelungen, l'orchestre devient passif et plat lors du serment et du trio, pour finir dans une conclusion cataclysmique complètement inutile. Il est aussi étonnant de noter que ce chef, dont l'activité est essentiellement symphonique, livre une lecture aussi pompière que médiocre et bruyante des moments plus orchestraux: jamais le voyage de Siegfried sur le Rhin ou la Trauermusik ne m'auront paru aussi vulgaires et triviaux, et même l'accompagnement de l'Immolation finale sera vide d'imagination, prosaïque, mal dégrossi et brutal. Sans gloser à l'infini sur l'ambition 'chambriste' affichée, je noterai juste que je connais des quatuors bien plus dramatiques que son orchestre wagnérien... L'orchestre de Paris était en bonne forme, et si la lecture d'Eschenbach est toujours autant self-defeating et ennuyeuse, et plus encore dans un Crépuscule qui impose du grand et large théâtre, tout du moins les approximations des pupitres notées à l'automne semblent désormais réglées.

Comment juger du plateau vocal? Götterdämmerung nécessite des formats héroïques et des personnalités charismatiques, rarement trouvées sur une scène lyrique: il serait vain d'attendre d'une représentation de cet opéra des émois de stupeur vocale qui n'ont que rarement existé pour cet ouvrage; même en studio, la dernière journée du Ring est souvent la plus mal servie vocalement.

Cette réserve posée, constatons que le plateau est sans éblouissement aucun, mais fonctionnel et très correct. Nikolai Schukoff n'a pas le format attendu, c'est entendu. La scène centrale du II le trouve vide de poids et de charisme, ce qui est regrettable certes... mais pour le reste, je trouve qu'il assume sa partie avec clarté, élégance, sans difficulté majeure autre qu'un volume insuffisant mais bien projeté: ce n'est certes guère héroïque, mais musicalement très correct, voire même parfois plaisant, dans une interprétation qui n'est pas sans rappeler Helge Brilioth. Pour la petite histoire, rappelons quand même que Max Lorenz, Wolfgang Windgassen ou Jess Thomas étaient, de leurs temps, considérés comme des voix insuffisamment larges et héroïques pour le rôle... Linda Watson, plus exposée que dans les deux précédentes journées, présente les mêmes limitations et qualités: beauté de voix, beau lyrisme très musical et nuancé, une certaine féminité, mais également une certaine instabilité, un manque de charisme et de projection certain; elle vient au bout du rôle sans difficulté majeure ni horreur, et c'est déjà plus que méritoire. Kurt Rydl était annoncé souffrant: je limiterai donc mes commentaires au constat que, malade, il dominait quand même vocalement, dramatiquement et théâtralement sans peine le reste du plateau... Corrects Gibichungen de Dietrich Henschel et Christine Goerke, bien chantés mais assez insipides dans des rôles quand même plus faciles que les trois principaux, et satisfaisante Waltraute de Mihoko Fujimura, moins immédiatement fascinante que dans ses superbes Fricka de l'automne; Sergei Leiferkus reste un Alberich très pâle. Rheinmädchen correctes, et Nornes, les mêmes ou presque, simplement inadéquates: mais quelle idée saugrenue d'aller distribuer Marisol Montalvo, même pas une Freia et une Annchen tout au plus, dans une Dritte Norn, jadis défendue par des Mödl, Varnay, ou Nilsson, et plus récemment par des Ligendza, Eaglen ou Gruber!

En résumé, une bonne matinée eu égard à la difficulté et à la rareté de l'ouvrage, musicalement correcte mais sans spendeur aucune, et scéniquement, par contre, tout simplement éblouissante. Je ne bouderai pas mon plaisir, et j'y retournerai avec plaisir mercredi!

Par Friedmund
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Dimanche 14 janvier 2007

 

 

Conclusion triomphale ce soir des quatre premiers Ring du Châtelet, avec une représentation d'une toute autre intensité que celle de dimanche.

Décidément, les représentations avec Christoph Eschenbach se suivent mais ne se ressemblent pas, comme déjà noté pour Walküre et Siegfried: l'orchestre avait retrouvé ce soir de la nervosité si cruellement absente dimanche, et hormis les habituels accidents des cuivres, l'orchestre une toute autre rondeur. Les deux interludes symphoniques déployaient ce soir également la concentration absente dimanche, tout particulièrement la Trauermusik, superbe. Tout juste me plaindrai-je de la conclusion toujours inutilement tonitruante du II, et d'un accompagnement du monologue final qui dessert par son volume une Watson particulièrement admirable ce soir. Mais je ne ferai pas la fine bouche, la prestation orchestrale de ce soir étant des plus convaincantes.

Le resserrement dramatique orchestral d'Eschenbach semble avoir eu un effet des plus communicatifs sur le plateau, Hagen et Brunnhilde en tête. Kurt Rydl, bien guéri de son indisposition de dimanche, nous a livré ce soir un Hagen d'une puissance et d'une noirceur admirables. L'acteur est également impressionnant, d'une concentration intense dans son hiératisme. Indubitablement une des grandes satisfactions de ce Ring. Je l'ai déjà dit, mais Linda Watson ce soir était admirable. La voix avait retrouvé stabilité et rondeur, sans pour autant perdre son lyrisme et ses belles nuances, et l'interprétation dramatique une intensité toute autre, particulièrement face à Waltraute et, lors du II, dans un Helle Wehr électrique! Le dialogue de Rydl et de Watson, bien soutenus par Eschenbach, dans un crépuscule violet inquiétant tout wilsonien, restera un de mes grands moments d'émotion de ces Ring; Dietrich Henschel, se débridant peu à peu, les a rejoint pour un trio et une fin d'acte mémorable. Christine Goerke, sans doute prise par la tension de la soirée, a fini par s'enflammer dans sa scène du III, verbe haut et émission fière. Nikolai Schukoff reste Schukoff et Sergeï Leiferkus demeure pâle, quoique fort acceptable dans cette journée. Mihoko Fujimura ne me convainc toujours pas en Waltraute: sa voix ronde, belle et jeune n'est d'aucune utilité ici, et les mots manquent singulièrement du poids et de l'expressivité requis pour le rôle.

En conclusion, une bien belle soirée, d'une intensité peu rencontrée lors des sept précédentes représentations auxquelles j'ai assisté. J'ai cru à la fin du II à une réédition du fol enthousiasme de la fin du I de Walküre le 30 octobre, lorsque le public était resté à applaudir 10 minutes toutes lumières éclairées: ce fut plus raisonnable, mais au rideau final, minuit ou pas, l'accueil du public fut d'une toute autre chaleur que dimanche, les spectateurs semblant volontiers partant pour plusieurs rappels... refusés par le Châtelet, comme à l'accoutumée. Après le beau Siegfried de mercredi dernier, la meilleure soirée de ces Ring à laquelle j'ai assisté.

 

Par Friedmund
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Dimanche 14 janvier 2007

 

 

Walküre, dernière... Cela commence très bien à l'orchestre, par un bel orage et une première scène superbement allante et chantante (les violoncelles); on se prend tout doucement à rêver d'une grande soirée. De Endrik Wottrich on remarque la minceur vocale, mais aussi le ton très barytonal et mâle, face à une Petra-Maria Schnitzer toujours exquise de clarté et de sensibilité, quoique plus Freia que Sieglinde. Hunding arrive, et une pointe de déception apparait: Stephen Milling a beau avoir une voix grande et belle, on le sent moins impérial et absolu qu'à l'automne, voire légèrement embarrassé et un poil caricatural. Les trois récits de Siegmund passent relativement anonymes, plutôt bien accompagnés par Eschenbach, mais soulignant le manque d'éloquence de notre ténor. Ce dernier se sort bien de son monologue, mais n'y est guère marquant ni enthousiasmant. Arrive Sieglinde... et patatrac! Les tempi s'allongent dans une contre-nature wagnérienne flagrante, la pulsation disparaît, le soutien aux chanteurs aussi... Si Schnitzer tente de surnager par la qualité de l'émission et de la projection, Wottrich ennuie au plus haut point... comme toute la troisième scène, à mourir d'ennui: un comble! Asphyxier des chanteurs de la sorte, dont un ténor déjà bien en mal de lyrisme sans ça, est purement criminel... Dès Notung retirée du frêne, les cuivres ne joueront plus ensemble jusqu'à la fin de l'acte, conclue dans un brouhaha infâme et sur l'aigu raté de Wottrich.

L'orchestre de Christoph Eschenbach retrouve sa consistance dès le début du II, avec une introduction bien en place et au volume bien maîtrisé. Linda Watson se jette dans son entrée avec force, mais guère avec justesse, tous les aigus plafonnant bien bas. Elle cède la place à une Mihoko Fujimura à son meilleur, toujours aussi belle de voix, impérieuse et fulgurante de ton. Jukka Raisilainen ennuie toujours autant dans le monologue: la voix est laide, courte aux deux extrêmités, nasale et sans legato, et sans un brin d'éloquence. Peu importe, Eschenbach maintient une belle tension à l'orchestre et déroule les leitmotiv avec tenue, incisivité et même rondeur; la transition entre la troisième scène et la quatrième scène est superbement réussie par le chef. On retrouve nos Wälsungen, et surtout la belle Sieglinde de Schnitzer qui apporte un peu de réconfort après les laideurs et grisailles de ce long moment passé avec Raisilainen. Eschenbach est pris par son excès de lenteur habituel dès qu'il s'agit de Sieglinde, ce qui est bien dommage tant Schnitzer est la seule sur ce plateau qui a palpablement le désir de théâtre... Le chef se rattrape par le soutien admirable qu'il apporte à une Watson, à son meilleur, et un Wottrich, plus en place mais toujours aussi terne, pour une Todesverkundigung de grande classe à l'orchestre, déployant couleurs, épaisseur et souffle rares sous la baguette du sieur Eschenbach. Les tempi seront étirés à l'extrême pour le cauchemar de Sieglinde, et les mesures finales se termineront par un Capharnaüm indescriptible de cuivres encore une fois absolument pas ensemble!

Le troisième acte s'ouvre par une chevauchée de première année de conservatoire: les tempi ont gagné en rapidité, mais les cuivres écrasent le tout avec une élégance toute pachydermique; les Walkyries piaillantes n'arrangent rien à l'affaire. Si Watson ennuie, l'arrivée de Schnitzer émeut: comme toutes les Sieglinde d'essence lyrique, elle s'envole merveilleusement lors du O herstes Wunder, avant que Eschenbach ne lui sabote la suite, par un ralentissement de tempo dont il a seul le secret, dès l'envolée dans l'aigu passée... Watson tente de belles nuances, mais reste toujours fachée avec la justesse: je me suis surpris à écouter les bois, admirables, dans Der diese Liebe. Raisilainen reste toujours aussi fruste, médiocre et ennuyeux. Leur duo paraît interminable, d'autant plus qu'Eschenbach l'étire à l'infini, asphyxiant et surlignant le défaut de lyrisme du père et de la fille de la même manière qu'il le fit pour le frère et la soeur au I. Pour ne rien arranger à ce stade de la soirée, les cordes (impeccables au I et plus encore au II) ont démissionné et laissé la place à des cuivres toujours plus faux et inexacts rythmiquement, et visiblement en étant fiers tant ils jouent fort... Le Leb wohl de Wotan sera douloureux, pris à un tempo sans âme ni nerf, surexposant les limites de Raisilainen, simplement inacceptable tant les moyens et le lyrisme manquent. L'accompagnement orchestral vire à une mollesse indescriptible, décharné, sans pulsation interne, entraînant quelques pains bien mal venus; même le baiser sera aussi bruyant que soporifique, mou et désarticulé. Une fois l'abominable Der Augen leuchtendes Paar de Raisilainen terminé, la musique de sommeil subit une accélération sans que l'on comprenne pourquoi, dans un prosaïsme affligeant. Enfin, Raisilainen sera heureusement largement couvert pour un Wer meines Speeres où le peu qu'on devine le suggère en grande difficulté; le cor nous réalise un inénarrable crescendo constant, d'une vulgarité sidérante, tout au long de la longue phrase de Wotan, avant que les trombones ne reprennent ce même leitmotiv de Siegfried dans un fortissimo débraillé et odieux. A croire que cela a plu au public, qui n'a pu contenir sa joie et applaudit avant même la fin de la musique: cela dit on le comprend, pour ce qui est des pains (d'orchestre) et du cirque (stylistique), avec Eschenbach il est servi...

Ovation méritée pour Fujimura, incompréhensible pour Raisilainen, et applaudissements nourris pour Wottrich, ce qui prouve que ce public n'est pas bégueule après qu'on lui ait fait miroiter Domingo et qu'on lui ait servi à la place un demi Wälsung, tout juste. Eschenbach remporte également une ovation, déchirée de quelques huées, dont les miennes, ce qui ne m'était pas arrivé à l'Opéra pour un musicien depuis au moins quinze ans. Cela dit, on fermera vite le rideau, et on ira vite se coucher, les délires du public étant aussi vifs que courts. Triste soirée, et le regret de ne pas en être resté sur les beaux Siegfried et Götterdämmerung de février.

 

Par Friedmund
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Dimanche 14 janvier 2007

 

 

Le rideau est tombé sur le dernier Crépuscule des Dieux des cycles Christoph Eschenbach - Robert Wilson samedi soir, mettant ainsi fin à une aventure de plusieurs mois que nous sommes nombreux à avoir vécu avec nombreux sentiments, variés, contradictoires, mais toujours passionnés... Tout a plus ou moins été dit déjà, souvent à chaud en sortant des représentations, marquant bonheurs et frustrations. Maintenant que tout est fini, le temps du bilan à froid s'impose. Je m'excuse par avance pour les wagnérophobes du qui verront surgir un énième commentaire mais dernier, promis, sur ce qui reste quand même nécessairement comme l'événement de la saison parisienne 2005-2006.

Que garder en mémoire de ces Ring aujourd'hui?

En ce qui me concerne, c'est en premier lieu la mise en scène dont je garde, étrangement, le souvenir et la plus grande satisfaction. Si bien des manies wilsoniennes sont insupportables et complètement inhibantes dès lors qu'il s'agit de traduire l'émotion et le sentiment humain, sa mise en scène impose une remarquable cohérence de la première à la dernière note qui finit par prendre force et consistance au fur et à mesure que les journées avancent. La sophistication de décors, aussi dépouillés qu'élégants (barbecues du rocher mis à part) savent suggérer le mythe tout comme cet art des couleurs qui, quoi qu'on en dise, sait évoquer des atmosphères rares sur une scène d'opéra. La brume dorée du premier tableau de Rheingold, le bleu nuit du premier acte de Walküre, le rouge sang de Hagen et des vassaux ou encore les couleurs crépusculaires de la fin du II de Götterdämmerung sont parmi les ambiances les plus éloquentes qu'une scène lyrique m'ait offert. De manière bien insolite, ce coloriste admirable échouera tristement à la montée au Walhall et à l'embrasement du rocher de Brunnhilde, pourtant faits pour lui. Bien sûr, je le soulignais déjà précédemment, la contrepartie de ce magnifique livre d'images puissantes est la désincarnation des humanités, Wälsungen en tête. Mais peu importe au fond, toute mise en scène à ses travers, ses manques. Wilson a su rendre la grandeur du mythe, et pour cela je le salue bien bas.

A cette mise en scène hiératique, il aurait fallu un chef majestueux. Inutile de dire que le point faible de ce Ring restera bien sûr chez un chef qui, ancien assistant de Karajan, a voulu imiter le maître dont il n'a ni le génie ni surtout l'instrument berlinois. La lenteur des tempi enlèvera souvent mordant et rigueur rythmique, et peut-être enthousiasme même, à un Orchestre de Paris bien souvent très en deçà de son niveau habituel, sans doute lassé de l'ascèse soporifique demandée par son chef et incapable d'assumer la concentration surhumaine des heures durant qu'aurait nécessité l'approche du chef. Avez vous noté que bien des soirs les tempi accéléraient, le volume augmentait et les désynchronisations des pupitres se multipliaient au fur et à mesure que les actes avançaient? J'ai aussi noté d'une représentation à l'autre qu'aucune soirée ne ressemblait vraiment à une autre, la même scène réussie quelques jours auparavant pouvant être totalement ratée un soir, et vice-versa: qui aurait pu croire le 10 avril à la fin catastrophique du I de Walküre et ses applaudissements aussi courts que polis, que le public était en délire pour la même fin d'acte le 30 octobre, applaudissant à tout rompre pendant 15 minutes, toutes lumières éclairées! Pourtant ce même 30 avril, Eschenbach livra un II de toute beauté alors qu'il l'avait purement massacré ce même 30 octobre et le 5 novembre... Il convient aussi de relativiser le parcours d'Eschenbach: si globlalement les Rheingold étaient médiocrement honorables et les Walküre irrégulières et bien souvent à contre sens dramatique, Siegfried était bien souvent délicatement délicieux, la musique s'alliant à merveille à sa conception (c'est aussi la journée que Karajan réussit le mieux également...), et les Götterdämmerung plutôt réussis, particulièrement celui du 15 février, magnifique d'une intensité dramatique si rare chez Eschenbach.

Du plateau vocal, j'aimerais souligner l'homogénéité. Globalement, ce Ring était bien chanté: si les personnalités (et parfois les voix) manquaient, rien d'indigne non plus, juste une grisaille nécessairement décevante à qui fréquente la discographie du Ring, particulièrement pour les seconds rôles. Seul Jukka Raisilainen, et encore dans Rheingold et Walküre seulement, son Wanderer ayant été des plus acceptables, a réellement failli au niveau minimum que l'on peut attendre d'une scène internationale. David Kuebler, Sergeï Leiferkus, Franz-Josef Selig, Dietrich Henschel et Christine Goerke sont pour moi à ranger au rang des attentes déçues, mais d'un niveau très honorable dans l'ensemble, alors que les inattendus Laurent Alvaro, Qin Lin Zhang et Volker Vogel sont à ranger au rayon des bonnes surprises. Nikolai Schukoff, aussi léger et décrié puisse t-il être, a campé un Siegfried lyrique, certes insuffisant de projection mais pourtant musicalement sensible et bien chantant, auquel je ne jetterais pas la pierre. Linda Watson, que j'ai préféré à la plus tonitruante Olga Sergeyeva, manque peut-être de personnalité, mais certainement pas de voix ni de musicalité, pour une incarnation au fond assez attachante. Au milieu de cette honnête qualité, six noms se sont détachés, du meilleur niveau: le Siegfried héroïque, enthousiaste et enthousiasmant, de véritable Heldentenor de Jon Frederic West, l'impérieuse et magnfique Fricka de Mihoko Fujimura, les Wälsungen superbes de lyrisme, d'émotion et de timbre de Peter Seiffert et Petra-Maria Schnitzer, superbement secondés par la fracassante et splendide basse de Stephen Milling, et l'inusable et terrifiant Hagen de Kurt Rydl. Au final, le bilan est loin d'être négligeable et même plutôt appréciable de ce côté là.

Je crois pouvoir conclure que malgré les déceptions (Eschenbach et Raisilainen, dont honnêtement j'attendais guère, Leiferkus et Henschel-Goerke dans une moindre mesure), ces Ring auront été une merveilleuse aventure que je vois se conclure déjà avec tendresse... et dans l'impatience de la prochaine édition parisienne dont on sait déjà qu'elle n'aura pas lieu au mieux avant 2010 ou 2011, hélas, Gérard Mortier ayant limité ses ambitions en la matière, faute de temps, au seul Siegfried.

 

Par Friedmund
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