Le spectacle du tandem Robert Carsen, pour la mise en scène, et Michael Levine, pour les décors
et costumes, est toujours aussi beau. Les productions reprises la saison dernière étaient pour la plupart très discutables: celle-ci est indiscutablement un vrai plaisir. Cette Rusalka est un des
plus beaux spectacles de l'ère Gall, et sa magie scénique opère encore à plein: décors magnifiques, onirisme permanent, même dans la transposition, jeu d'acteurs intelligent. Bref, la parfaite
illustration que l'on peut ne pas suivre à la lettre le livret tout en proposant une mise en scène intelligente, esthétiquement exceptionnelle, et dramatiquement pertinente.
Après ses Tatiana et Natacha en ces mêmes lieux, Olga Guryakova revient pour Rusalka. Le timbre est
toujours aussi frémissant, mais la voix semble s'être un peu durcie à fréquenter Elisabeth de Valois. La voix met un temps certain à se chauffer au premier acte - mais la chanson à la lune fut
fort belle quand même -, pour se déployer plus sûrement au troisième acte, plus dramatique, donc plus dans ses cordes actuelles. Si elle ne concurrence pas le souvenir de Fleming dans son rôle
fétiche, c'est globalement bien chanté, avec beaucoup de sincérité, à défaut d'être vocalement fascinant; elle a néanmoins été acceuillie par un large triomphe lors des saluts
finals.
Très bien acceuilli aussi, le Prince de Miroslav Dvorsky présente les caractéristiques classiques de
certains ténors de l'est, notablement celle de "l'autre" Dvorsky, Peter : une voix argentée et vaillante, quelques coups de glotte et sons tubés lorsqu'il s'agit de monter dans l'aigu, et une
élégance de la ligne parfois discutable. C'est solide, mais ne console pas tout à fait du remplacement de Sergei Larin, autrement plus percutant et styliste, initialement prévu.
Larissa Diadkova est idéalement Jezibaba: la voix est somptueuse et puissante, et elle maîtrise son
rôle sur le bout des cordes vocales. Idem pour Franz Hawlata, habitué du rôle de Vodnik, percutant vocalement lors des moments de drame, émouvant dans ses gestes scéniques et déchirements
paternels, et superbement chantant lors de sa déploration du II, sans doute le meilleur moment vocal de la soirée, tous chanteurs confondus. La princesse étrangère de Anda Louise Bogza est
correcte, sans faste particulier (n'était-ce pas Eva Urbanova initialement prévue?), alors que le cuistot de Karine Deshayes est vocalement et scéniquement tout simplement
ravissant.
A côté du plaisir de revoir cette belle production, le grand bonheur musical de la soirée fut la
direction de Jiri Belohlavek, magnifique de bout en bout. Le chef sait imprimer une légèreté et une transparence de textures toute mozartienne, sans emphase même quand l'orchestre vient à se
faire plus tranchant, le tout admirablement dansé lorsque la musique de Dvorak chante à plein son origine nationale. La finesse des pupitres de l'orchestre de l'Opera s'est révélée encore une
fois d'une très grande beauté: si Gérard Mortier ne cite plus leurs noms dans les fiches de programmation, il les fait se transcender par des choix judicieux d'estrade; depuis la saison dernière
la qualité de l'orchestre est vraiment de plus en plus impressionnante.
Au final, le plaisir de retrouver une production magnifique, un plateau très honorable mais en rien
mémorable, et une superbe soirée orchestrale: bref, une bonne soirée, accueillie chaleureusement, mais sans délire excessif, Guryakova exceptée, par le public. Et puis Rusalka est un si bel
opéra, que je n'aurais pas voulu rater sa reprise: le silence, de longues secondes durant, séparant la dernière note des premiers applaudissements à l'issue du spectacle est l'illustration la
plus éloquente de l'émotion que peut susciter Rusalka. Il semblait rester des places ici et là, je ne saurais que trop conseiller de profiter de l'aubaine.

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