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Saison 2005-2006

Dimanche 14 janvier 2007

Le spectacle du tandem Robert Carsen, pour la mise en scène, et Michael Levine, pour les décors et costumes, est toujours aussi beau. Les productions reprises la saison dernière étaient pour la plupart très discutables: celle-ci est indiscutablement un vrai plaisir. Cette Rusalka est un des plus beaux spectacles de l'ère Gall, et sa magie scénique opère encore à plein: décors magnifiques, onirisme permanent, même dans la transposition, jeu d'acteurs intelligent. Bref, la parfaite illustration que l'on peut ne pas suivre à la lettre le livret tout en proposant une mise en scène intelligente, esthétiquement exceptionnelle, et dramatiquement pertinente.

Après ses Tatiana et Natacha en ces mêmes lieux, Olga Guryakova revient pour Rusalka. Le timbre est toujours aussi frémissant, mais la voix semble s'être un peu durcie à fréquenter Elisabeth de Valois. La voix met un temps certain à se chauffer au premier acte - mais la chanson à la lune fut fort belle quand même -, pour se déployer plus sûrement au troisième acte, plus dramatique, donc plus dans ses cordes actuelles. Si elle ne concurrence pas le souvenir de Fleming dans son rôle fétiche, c'est globalement bien chanté, avec beaucoup de sincérité, à défaut d'être vocalement fascinant; elle a néanmoins été acceuillie par un large triomphe lors des saluts finals.

Très bien acceuilli aussi, le Prince de Miroslav Dvorsky présente les caractéristiques classiques de certains ténors de l'est, notablement celle de "l'autre" Dvorsky, Peter : une voix argentée et vaillante, quelques coups de glotte et sons tubés lorsqu'il s'agit de monter dans l'aigu, et une élégance de la ligne parfois discutable. C'est solide, mais ne console pas tout à fait du remplacement de Sergei Larin, autrement plus percutant et styliste, initialement prévu.

Larissa Diadkova est idéalement Jezibaba: la voix est somptueuse et puissante, et elle maîtrise son rôle sur le bout des cordes vocales. Idem pour Franz Hawlata, habitué du rôle de Vodnik, percutant vocalement lors des moments de drame, émouvant dans ses gestes scéniques et déchirements paternels, et superbement chantant lors de sa déploration du II, sans doute le meilleur moment vocal de la soirée, tous chanteurs confondus. La princesse étrangère de Anda Louise Bogza est correcte, sans faste particulier (n'était-ce pas Eva Urbanova initialement prévue?), alors que le cuistot de Karine Deshayes est vocalement et scéniquement tout simplement ravissant.

A côté du plaisir de revoir cette belle production, le grand bonheur musical de la soirée fut la direction de Jiri Belohlavek, magnifique de bout en bout. Le chef sait imprimer une légèreté et une transparence de textures toute mozartienne, sans emphase même quand l'orchestre vient à se faire plus tranchant, le tout admirablement dansé lorsque la musique de Dvorak chante à plein son origine nationale. La finesse des pupitres de l'orchestre de l'Opera s'est révélée encore une fois d'une très grande beauté: si Gérard Mortier ne cite plus leurs noms dans les fiches de programmation, il les fait se transcender par des choix judicieux d'estrade; depuis la saison dernière la qualité de l'orchestre est vraiment de plus en plus impressionnante.

Au final, le plaisir de retrouver une production magnifique, un plateau très honorable mais en rien mémorable, et une superbe soirée orchestrale: bref, une bonne soirée, accueillie chaleureusement, mais sans délire excessif, Guryakova exceptée, par le public. Et puis Rusalka est un si bel opéra, que je n'aurais pas voulu rater sa reprise: le silence, de longues secondes durant, séparant la dernière note des premiers applaudissements à l'issue du spectacle est l'illustration la plus éloquente de l'émotion que peut susciter Rusalka. Il semblait rester des places ici et là, je ne saurais que trop conseiller de profiter de l'aubaine.

 

Par Friedmund
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Dimanche 14 janvier 2007

Que dire du spectacle de Chéreau qui n'en a pas été dit? Chéreau met en scène les émotions amoureuses et leur donne comme cadre un théâtre, où chaque personnage se retrouve sous les feux de la rampe, comme à Broadway. Plus que les vertiges, Chéreau dépeint les feintes de chacun de ces personnages qui se croient plus fidèles, nobles, amoureux qu'ils ne sont, alors qu'ils nient leur moteur le plus évident, le plus humain, celui du désir brut. La scène de Chéreau trouve comme toujours l'éloquence de la description de chacune des émotions de chacun des personnages avec une science rare. Elle offre aussi des images de pur théâtre inoubliables, de la farandole des adieux à la communion finale où les six personnages se rassemblent en cercle pour surmonter ensemble l'épreuve qui les fera, peut-être, accéder enfin à la pleine empathie de l'autre; mais aussi un duo Dorabella-Guglielmo d'une sensualité insensée, ou encore un "Donne mie" inhabituel d'un Guglielmo bouleversé et désespéré, d'une colère mal contenue par la tristesse. Cette production ne serait-elle pas déjà d'ores et déjà un classique en devenir d'une oeuvre plus sensible et difficile à mettre en scène qu'on pourrait le croire?

Le sextuor de Garnier est le même que celui d'Aix. La Fiordiligi d'Erin Wall a indubitablement une voix mieux projetée que le timbre très léger ne pourrait laisser croire, mais peu de sensibilité vocale, alors que celle de l'actrice (le port du corps! le visage!) est indéniable. De Dorabella, Elina Garanca n'a ni le timbre de soprano attendu, ni vraiment la personnalité scénique et vocale. Et pourtant, dès qu'elle ouvre la bouche, la fascination est immédiate devant tant d'opulence, de beauté, de puissance: une vraie voix d'opéra, superbe et percutante, cela n'est pas si fréquent; elle surclasse aisément le reste du plateau. Shawn Mathey est un Ferrando fonctionnel, dégageant une certaine juvénilité, mais à l'italien hasardeux et à la grâce toute relative; comme à Aix, il omettra "Ah lo veggio". Stéphane Degout, magnifiié scéniquement par Chéreau, est un Guglielmo vocalement beau et au style impeccable, auquel manque juste dans la voix ce charisme qui lui fait scéniquement brûler les planches. De Ruggero Raimondi on admirera la présence incroyable qui l'impose sans mal en maître du jeu; la voix est usée aux deux extrémités et a du mal, plus d'une fois, à soutenir le souffle, la ligne de chant ou la simple justesse: pourtant l'artiste reste grand, surtout par une composition scénique époustouflante. Si Barbara Bonney présentait déjà des signes de fatigue en Zdenka au mois de mai au Chêtelet, l'écriture straussienne lui était plus favorable: sa Despina semble souvent en grande difficulté, particulièrement dans son "Una donna" aigre et savonné, mais aussi dans des récitatifs où seul brille encore un timbre qui fut autrefois sublime; quelques sifflets et huées tomberont même au rideau final pour cette prestation vocalement douloureuse.

Suite à la défection de Daniel Harding, Gustav Kuhn le remplaçait quasiment au pied levé. Le résultat est plutôt satisfaisant: quelques belles sonorités, malheureusement au prix d'une pâte orchestrale un peu épaisse et de tempi tendant à ralentir de manière insigne lors des airs.

Chaleureux applaudissements pour toute l'équipe et pour Chéreau, présent au rideau final, mais pas de rappel triomphal non plus. En fait, face à tels spectacle et soirée, pour tout dire, les applaudissements me sont apparus franchement chiches.

 

Par Friedmund
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Dimanche 14 janvier 2007

En seconde audition, je mettrais la Fiordiligi d'Erin Wall à la hausse: le timbre est certes plus celui d'une Despina, le grave absent, mais la voix est puissante et l'interprète sensible, une Fiordiligi fragile et touchante. A contrario, je serais moins enthousiaste sur Elina Garanca: la voix est vraiment superbe, sombre, ample et percutante, mais décidément, le personnage scénique est un peu hiératique pour Dorabella, et la voix, bien sombre pour le rôle, n'est pas conduite par une sensibilité très mozartienne; en revanche, je l'attends avec impatience chez Verdi où son tempérament, son timbre et sa puissance devraient faire merveille d'ici peu. Shawn Mathey s'est fait annoncé souffrant à l'entracte, je n'apporte donc pas de commentaires; le public s'est montré reconnaissant au rideau final, ce qui est la moindre des choses. En ce qui concerne Barbara Bonney, il est indéniable que le rôle ne lui convient pas: l'italien est toujours problématique, la voix manque de fraîcheur, certains aigus sont aigres etc; sans doute blessée, elle s'est abstenu ce soir de se présenter seule lors des saluts finals, sans doute échaudée des huées de la première. Raimondi fait les frais de l'absence de Bonney lors des saluts, puisque c'est lui qui cet après-midi fut acceuilli par quelques huées, qui semblent l'avoir surpris, auxquelles il a répondu par une jolie révérence. La voix est usée, la ligne difficile, les aigus hors contrôle à plus d'une reprise, mais l'acteur reste charismatique et la voix exhibe encore son beau timbre; je trouve ces huées fort déplacées pour un artiste exceptionnel, magnifique de présence scénique, et dont on sait bien qu'il n'est plus dans sa prime jeunesse: rejoindra t'il Bonney en coulisses lors des prochains soirs? Mon appréciation sur l'orchestre reste inchangée: de belles sonorités, mais des tempi parfois bien lents (l'ouverture, non siate ritrosi), et une pâte un peu lourde à l'occasion.

 

 

Par Friedmund
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Dimanche 14 janvier 2007

 

De retour de la création de Cardillac ce samedi 24 à l'Opera de Paris.

Cardillac était une totale découverte pour moi ce soir, je commencerai donc par en dire deux mots. Ecrite en 1926 pour un orchestre de musique de chambre élargi (une petite vingtaine d'instrumentistes), l'oeuvre dispose d'une dynamique rythmique fertile, évoluant entre gigantesque quatuor et passacaille, dans un flot musical étonnant, toujours très coloré, varié dans les détails mais assez constant dans le rendu, générant comme un effet hypnoptique. L'écriture vocale est très chantante, assez ardue parfois, toujours intéressante. Bref un bel opéra, dégageant une impression de masse et d'homogénéité saisissante, un peu comme une plaque d'or finement incrustée de pierres précieuses... parfaitement adaptée à cette histoire d'orfèvre ne pouvant renoncer à ses oeuvres.

La nouvelle d'Hoffmann est transposé à la date de création de l'opéra. L'aspect fantasmagorique qui peut naître d'une ambiance moyennâgeuse fantastique est donc entièrement absente de la mise en scène. Le hall de palace initial et final me semble complètement gratuit et dramatiquement débilitant (on se croirait dans une opérette, surtout lors de la première scène; sensation renforcée par la multitude de décorations dont est affublé l'officier de police), mais certains décors (la chambre, les toits de Paris) possèdent une dimension très "bande dessinée" colorée façon Marvel, non dénuée de merveilleux suggestif et de fascination visuelle. Les décors sont par ailleurs, sans juger de leur pertinence sur le fond, tout simplement somptueux. Le metteur en scène, André Engel, a été bien acceuilli au rideau final pour une production somme toute satisfaisante, même si tout le potentiel scénique, certain, de Cardillac n'a pas été complètement exploité, fantastique et atmosphère inquiétante en premier lieu.

Musicalement, le spectacle est parfait. Kent Nagano rend cette musique avec un naturel incroyable, sans emphase, toujours avec chaleur et rondeur, et un luxe de sonorités. Par ailleurs, je ne cesse de m'étonner et de me réjouir du niveau atteint par les pupitres de l'Opéra ces derniers mois: grâce en soit rendue à l'ensemble des membres de l'orchestre et aux chefs qui se succèdent à son estrade. Nagano et l'orchestre ont d'ailleurs receuilli les applaudissements les plus nourris et chaleureux de la soirée au rideau final. Vocalement, le plateau est d'une remarquable homogénéité et excellence. Alan Held dispense sa belle voix avec classe, style et mordant en Cardillac. Angela Denoke est absolument superbe en fille de Cardillac: voix puissante et belle, finement conduite, à la sensibilité certaine. Christopher Ventris, puissant mais lyrique, est un Officier vocalement superbe, très présent dramatiquement. Hannah Esther Minutillo est une Dame vocalement et dramatiquement superlative, alors que Charles Workmann était simplement parfait dans en Cavalier virtuose et élégant. Roland Bracht en vendeur d'or et Stephen Gadd en officier de police contribuent à l'excellence vocale de la soirée.

En résumé un superbe spectacle, présentant une mise en scène discutable dramatiquement mais somptueuse dans son rendu visuel, un orchestre et un chef en état de grâce, une distribution splendide, et surtout une entrée notable et passionnante au répertoire de l'Opéra.

 

 

 

Par Friedmund
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Dimanche 14 janvier 2007

  

Seconde représentation pour moi de Cardillac ce soir, et je reste sur la même impression.

Contrairement à beaucoup d'avis émis, je trouve que l'oeuvre dégage quelque chose de très prenant: certes pas de l'émotion 'sentimentale', mais un effet très fascinant lié en grande partie à l'orchestration d'une grande dynamique et aux couleurs très variées. Ce flux symphonique, toujours intéressant et magnifiquement rendu par Kent Nagano, coule avec une chatoyance hypnoptique,

Pour dire deux mots de la représentation de ce soir: orchestre en super forme, Denoke très applaudie, Held toujours aussi présent, Workmann aussi percutant, et Ventris très beau; Minutillo m'a paru en retrait par rapport à la première, tout comme Bracht.

Pour ceux qui n'y sont pas encore allé: dernière jeudi. Allez-y, on ne voit et entend pas ça tous les jours, et le niveau d'exécution musicale est superbe.

 

 

 

Par Friedmund
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Dimanche 14 janvier 2007

 

Ce qu'il y a de formidable avec la Bohème, c'est que l'on a beau se dire que c'est la énième fois qu'on la voit, dès le lever du rideau ça marche. Et je pourrais dire la même chose de la production de Jonathan Miller - donnée ce soir dans sa 72ème représentation à l'ONP: cela marche encore, et superbement. Cela marche d'autant mieux que l'équipe de chanteurs est parfaitement investie dramatiquement. Sans être exceptionnels vocalement Frank Ferrari est un Marcelo charismatique et très présent, Alexander Vinogradov un Colline étonnamment jeune, et José Fardilha un bon Schaunard. Elena Semenova semble diviser: j'ai trouvé la voix très agréable, particulièrement expressive, et l'actrice très crédible. Angela Marambia a une voix d'une étoffe un peu épaisse et sombre pour Mimi, et les deux premiers actes la voient chauffer sa voix qui déploie au troisième acte une vraie intensité émotionnelle lors d'un Donde lieta usci très applaudi. Magnifiquement soutenue par le chef, Marambia offre enuite un quatrième acte d'une belle richesse musicale sans rien céder en humanité chaleureuse et émouvante.

Mais si cette soirée était d'une homogénéité notable, que ne laissait pas présumer a priori pourtant la distribution sur le papier, elle était avant tout pour moi l'occasion d'aller voir Rolando Villazon en scène, après son délirant récital au TCE en mars la saison dernière. La voix est superbe, l'émission fière et magnifiquement timbrée venant compenser un volume limité. Le chanteur, lui, est simplement divin, innondant la soirée de nuances superbes, du piano magnifique de la stagione dei fiori à la série de diminuendi ouvrant che gelida manina... le plus beau de tous étant le fabuleux diminuendo sur carezze au IIIème acte; comme tous les phrasés sont d'une tenue magnifique, et le legato parfois enivrant, j'ai ressenti un vrai parfum d'âge d'or! L'acteur est perpétuellement imaginatif et mobile, chien fou et drôle au I, avant d'atteindre à une sobriété et un naturel déchirant quand vient l'épreuve finale du IV. La voix suit cette composition dramatique de façon étonnante, pleine d'humour et de vie au I, pour finir par se dépouiller dans une sobriété d'un naturel désarmant lors du dernier duo avec Mimi, arrachant les larmes bien avant même que ne retentissent les derniers accords. Devant tant de beauté de la voix, tant de raffinement du chant et tant de vérité scénique, à plus d'un moment j'ai eu le sentiment d'assister à un véritable miracle comme j'en ai peu entendu, surtout pour ce genre d'emplois. Rolando Villazon est déjà un très grand, puissent les vents toujours lui être favorables! Chapeau bas, l'artiste!

La direction de Daniel Oren semble avoir divisé : je l'ai pour ma part beaucoup appréciée. Par une lecture très claire et aérée, sans pathos ni effets inutiles, Oren sait camper de magnifiques atmosphères, et en vrai chef d'opéra créer des dialogues particuliers avec les chanteurs souvent saisissants: son soutien de Marembia au III et au IV était aussi beau à entendre qu'à voir, dans le soin qu'il avait de lui indiquer ci et là intonations, entrées, nuances...Sous sa direction, la musique de Puccini coule de source, avec élégance et simplicité. Standing ovation de l'orchestre au complet pour son chef, qui les a fait applaudir, pupitres par pupitres comme lors d'un concert symphonique. Voila  un chef que
 j'espère que l'on réentendra bientôt.

 

Par Friedmund
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Dimanche 14 janvier 2007

C'est avec une émotion certaine que je me suis dirigé ce soir vers la Bastille, encore sous le charme, et le choc, des représentations miraculeuses du printemps. Pourtant, la donne est profondément changée pour cette reprise: plateau entièrement renouvelé, changement radical de direction musicale, et, vraisemblablement, absence de Sellars aux répétitions.

Le couple d'amants est naturellement significativement à la baisse par rapport au printemps. Lisa Gasteen possède une voix impactante, et un médium chaleureux qui lui permet de faire preuve de beaucoup de musicalité et de sensibilité, tant que le registre aigu, crié, aigre, instable voire faux, n'est pas trop sollicité. Malgré ce registre aigu souvent pénible qui lui donne l'impression de jouer entre deux voix différentes, elle reste quand même fort convaincante, mais à mille lieues du charisme princier et envoûtant de Waltraud Meier, aussi bien vocalement que scéniquement. Clinton Forbis déploie en Tristan des caractéristiques exactement opposées à son Isolde: l'aigu est incroyablement solide, mais le médium très rocailleux, ce qui, ajouté  un timbre très métallique, rend son Tristan peu mélodieux et sensuel lors du deuxième acte. Ces mêmes caractéristiques le feront pourtant se transcender dans un troisième acte vocalement superbement assumé et très convaincant, qui rachètera toutes les approximations du I et les défauts de lyrisme et de raffinement du II. Willard White est un bon König Marke, un peu secoué par les tempi rapides de Gergiev dans son monologue; mais il ne me fera pas oublier le souvenir de l'étonnant Franz-Josef Selig, si bouleversant et musical lors de la première série de représentations du printemps. Le beau Kurwenal d'Alexander Marco-Buhnmester (Melot au printemps), sobre et viril, à la voix pleine et toujours exacte dramatiquement, n'a lui aucun mal à faire oublier Raisilainen. Ekaterina Gubanova a été pour moi la révélation de la soirée: voix jeune, puissante et somptueuse, d'une magnifique présence et couleur, cette Brangäne est simplement fascinante, et j'espère qu'on la croisera à nouveau très prochainement sur la scène de l'Opéra. Si Ales Briscein est un marin et pâtre très satisfaisant, sans pour autant égaler la splendeur printanière de Toby Spence, le Melot de Peter Eglitis est assez déplaisant.

Dans la fosse, on ne pouvait imaginer direction plus diamétralement opposée de celle de Esa-Pekka Salonen que celle de Valery Gergiev. Là  où le chef finlandais nous avait invités à une cérémonie hiératique, hypnotique de beauté, de tension, dans une perspective très 20ème (cordes sèches, surimpression des vents, phrasés tendus à l'extrême), Valery Gergiev plonge la partition dans une perspective plus romantique. Les tempi sont très rapides, frénétiques parfois, et de surcroît notablement accélérés lors des pics de tension dramatique (finals du I et du II, dernière section du duo d'amour). Là  où l'orchestre de Salonen était bloc d'une ineffable beauté solennelle, l'orchestre de Gergiev est en ébullition permanente, faite de milles traits, soulignements et grondements, dans une perspective très transparente et retenue. Gergiev privilégie la multiplication des émotions immédiates, dans la lignée des lectures passionnées et humanisées de Böhm et Kleiber. La qualité orchestrale est superbe, l'équilibre scène-fosse bien plus respecté qu'au printemps, mais la frénésie orchestrale nuit parfois à la tension dramatique, qui n'arrive pas à s'installer faute de respiration. J'avoue préférer l'incroyable tension plus structurelle et cérébrale de Salonen, plus originale et jamais entendue auparavant, et surtout plus en accord avec la conception onirique et suggestive de la mise en scène de Sellars et des images de Viola.

Pour toucher deux mots de la mise en scène, je doute de la présence de Sellars pour cette reprise, tant les chanteurs semblent abandonnés à eux-mêmes: Gasteen semble bien gauche là  où les ports de Meier étaient confondants de noblesse, le jeu scénique de White semble fruste là  où celui de Selig regorgeait de détails, et plusieurs gestes théâtraux ont complètement disparus de la reprise (particulièrement notable lors du duo du I et du final du II). Six mois après, les images de Viola présentent les mêmes faiblesses (clichés un peu pâles au I) et les mêmes forces (le duo, le délire de Tristan). Comme souligné précédemment, la direction impétueuse et très explicite émotionnellement de Gergiev peut aussi sembler en décalage de conception avec ces images flattant plus l'imaginaire et l'inconscient que les émotions immédiates du drame. Salonen était associé au travail initial de Sellars et Viola, son absence se ressent, quelles que soient les qualités musicales de Gergiev.

Sans surprise, le miracle de cohérence musical et dramatique du printemps ne se reproduit pas pour cette reprise, mais ce fut quand même une soirée wagnérienne autrement plus authentique et réussie que ce qu'il était permis d'entendre au Châtelet ces dernières semaines. A défaut de l'éblouissement sidérant du printemps dernier, une bonne soirée wagnérienne, et l'éternelle fascination de cette partition à  nulle autre pareille.

 

Par Friedmund
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Dimanche 14 janvier 2007



J'en reviens mitigé, mais ce n'est certainement pas la faute de la production, absolument superbe du début jusqu'à  la fin.


L'oeuvre elle même me semble trop répétitive dans ses rythmes et procédés, et s'il apparaît parfois quelques idées sonores originales elles sont noyées dans la frénésie permanente. En deux mots, cela manque de ruptures de tons, d'anti-climats, et à  certains moments l'exhibitionnisme orchestral finit par être contre-productif. Ce n'est pas du meilleur Chostakovitch, loin s'en faut: la maturité viendra plus tard.

En ce qui concerne l'interprétation, le plateau vocal est superbe: c'est un défilé de voix toutes parfaitement maîtrisées, belles et homogènes, y compris pour les rôles comme le gendarme ou la femme du barbier, installés de manière permanente dans le suraigu. A croire que le Marinski est un repaire inépuisable de voix d'exception: sans doute ce soir sur le plateau étaient présents des vedettes en puissance des prochaines années, tels les Chernov ou Borodina qui en sont issus. On dira ce que l'on veut, mais le système de troupe demeure quand même fertile... L'orchestre du Marinski est irréprochable, et Gergiev mène le tout tambour-battant, sans pour autant perdre l'équilibre avec le plateau.

La mise en scène est riche, animée, colorée, inventive aussi, et toujours en phase avec la musique. Bref une bien belle production d'une oeuvre fort originale mais pas nécessairement géniale: ses principales qualités me semblent plus sûrement issues de Gogol que de Chostakovich.

 

Par Friedmund
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Dimanche 14 janvier 2007

 

 

Représentation que j'ai trouvée des plus routinières, pour ne pas dire franchement décevante, ce mardi 29.

La direction de Gergiev m'a paru significativement moins équilibrée que le 12, dans le rapport fosse-scène (chanteurs couverts à de nombreuses reprises), mais aussi parmi les pupitres (surtout entre cuivres et cordes). Pour le reste, les qualités et défauts de cette interprétation m'ont paru les mêmes que le 12: beaucoup de fluidité et de finesse, de superbes phrasés aux cordes, des bois splendidement mis en valeur, mais également un manque de tension dramatique notable (le second acte était désespérément plat ce soir), et une conception d'ensemble moins marquante que ce qu'il était permis d'espérer.

Clifton Forbis s'est fait annoncer souffrant au début du troisième acte sans que cela nuise pourtant à son engagement dramatique et vocal pour un délire simplement époustouflant. Héroïque et sombre au premier acte, il bute toujours sur le second dont il n'a ni la beauté ni le lyrisme, question de matériau. Ces défauts nonobstant, le rôle est assumé vocalement de la première à  la dernière note, ce qui reste fort appréciable. Je n'en dirai pas autant de Lisa Gasteen: la voix est très instable et laide dès que l'on approche de la borne supérieure de la portée, et parfois simplement à  côté des notes requises; ces défauts acceptables (et encore...) dans Elektra ne le sont pas pour Isolde. Pas de problème en revanche pour le Marke impeccable et élégant de White, ni pour le Kurwenal de Marco-Buhrmester, en retrait pourtant par rapport à sa prestation du 12. Gubanova demeure torrentielle et superlative en Brangäne.

 

 

Par Friedmund
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Dimanche 14 janvier 2007

C'est avec une émotion certaine que j'ai vu le rideau tomber ce soir pour cette dernière de Tristan. Je n'ai guère envie d'en faire un compte-rendu détaillé, tout à  été déjà dit sur la production et le plateau musical de cette reprise, et c'est surtout un adieu ému que je souhaite faire à ce spectacle.

Ce Tristan m'aura été un émerveillement depuis la première de la saison dernière à  la dernière de cette saison, et un compagnon fréquent de rêverie tous ces mois, et sans doute pour longtemps encore. Rarement un spectacle m'aura autant fasciné, et c'est avec bonheur que j'assistais ce soir à ma sixième représentation de cette éblouissante production. A défaut d'égaler la splendeur et les sommets musicaux d'avril, les représentations de cette saison auront remémoré toutes ces émotions.

Je me souviens encore avec émotion de la découverte de ces images les premières fois, de l'orchestre hypnotique de Salonen, de Waltraud Meier fascinante, d'un Franz-Josef Selig en état de grâce, du lyrisme d'Heppner, de la beauté saisissante des premières notes de Toby Spence... Je me souviens aussi de ces entractes ou quelques uns d'entre nous se retrouvaient en apesanteur, stupéfaits à  l'issue du I, bouleversés à la fin du II, hors du monde pour de longues heures à la fin du spectacle.

Aucune reprise de la production Sellars/Viola ne semble prévue à ce jour. Espérons que Gérard Mortier la reprogramme d'ici son départ, ne serait-ce que pour commémorer ce qui restera sans doute comme une de ses grandes réussites. Espérons aussi que Salonen sera de cette reprise, car quelles que soient les qualités de Gergiev les représentations de cette saison m'ont semblé montrer que Salonen était indissociable de Viola et de Sellars (du propre aveu de ce dernier). Espérons enfin que la distribution soit aussi éblouissante que lors du printemps dernier, avec, pourquoi pas, les débuts de Stemme à l'ONP.

Si jamais ce spectacle ne devait plus exister que dans nos mémoires, je tiens à  adresser ma plus grande gratitude à Sellars, Viola, Salonen, Meier, Heppner, Selig, Spence pour la beauté de ces instants et le bonheur du souvenir, ainsi qu'à Gérard Mortier de les avoir invités. Et merci également à l’équipe de cette année pour avoir fait revivre cette production inoubliable.

Encore merci, merci, merci.

Par Friedmund
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