Recherche

W3C

  • Flux RSS des articles

Humeurs lyriques

Lundi 15 juin 1 15 /06 /Juin 01:56

 

Ulltimes ovations

Les ovations sont pour le Dreigroschenoper donné au Théâtre des Champs-Elysées ce dimanche 15 juin. Un grand concert marqué par des prestations remarquables et la générosité chaleureuse de tous les artistes de talent réunis à l’affiche. Quatre sous peut-être,mais aussi et surtout quatre stars. La première, et sans doute la plus admirable, Dorothea Röschmann, nous a gratifié ce soir d’une somptueuse  Polly. La voix est sublime, l’approche stylistique superlative. Le bonheur est total à chacune de ses interventions. A ses côtés Ian Bostridge et Angelika Kirchschlager font le show avec autant de classe que de beauté dans la voix (et même un zeste de chien bienvenu pour la belle Angelika). Hanna Schwarz impressionne quant à elle toujours autant par la profondeur de sa voix et son incroyable magnétisme. Et  le Brown de Florian Boesch et  la Lucy de Cora Burggraaf font bien mieux que simplement compléter ce royal quatuor. L’inimitable Klangforum Wien, aux beautés décidément irrésistibles, admirablement dirigé par un Heinz-Karl Grüber manifestement enthousiaste, fait tout le reste et mieux encore. Ovations longues et chaleureuses au rideau final, et, en prime, trois duos et le dernier finale en bis. Un grand concert et une grande soirée pour une œuvre dont le génie ne finit pas de me surprendre. Un constat tout simple : je n’avais pas pris tel pied à un concert vocal depuis belle lurette.


Relâche et vacances

Après ces dernières ovations, relâche. Non pas que la saison soit tout à fait finie. Mais il n’aura pas échappé au lecteur régulier que ma plume est devenue moins fréquente ces derniers temps. Le manque de temps n’est jamais que l’autre nom du manque d’intérêt ou de désir. A dire vrai, ma motivation marque le pas pour alimenter ces pages aussi régulièrement que par le passé. Effet de lassitude sans doute, mais aussi relatif manque d’intérêt pour la saison à venir, qui me verra prendre résidence essentiellement salle Pleyel. Le désir et le plaisir se remanifesteront à nouveau peut-être, mais, en attendant, rien dans la saison lyrique à venir n’excite suffisamment mon esprit pour justifier le maintien de cette activité régulière et chronophage. Ce blog épouse une période de la vie musicale parisienne concommitante au mandat de Gérard Mortier à l’Opéra de Paris, aux quelques premiers mois près, mais aussi à la réouverture de Pleyel et à la fin d’un certain Châtelet. Epoque passionnante, riche en événements de tous ordres, propice à tous les débats, exégèses et affirmations artistiques. « No great artist ever sees things as they really are. If he did he would cease to be an artist. » (Oscar Wilde) : on ne saurait mieux dire. Il n'y a pire tombeau pour l'art que le conformisme, voire la juste mesure. Dieu lui-même ne vomit-il pas les tièdes ?


En attendant une reprise, quelques liens

Je laisse donc en l’état, et pour l’instant, 285 chroniques, dont j’ai plaisir à voir que pour certaines elles restent consultées fréquemment bien après leur parution. Sont notamment concernées : la critique du Parsifal de Warlikowski, l’écho de la création londonienne du Doctor Atomic de John Adams, le portrait de Franco Corelli, la présentation de l’Otello de Rossini, ou bien encore la discographie de Die Frau ohne Schatten. J’ai remonté dans la chronologie quelques sujets plus chers à mon cœur relatifs à Elisabeth Grümmer, Jon Vickers ou le Dalibor de Bedrich Smetana. Je n’ai pas trouvé d’artifice simple pour mettre en valeur quelques merveilleux bonheurs musicaux (et personnels) rencontrés dans d’autres théâtres européens. Je profite de ce paragraphe pour évoquer le souvenir d’un beau Cosi Fan Tutte au San Carlo, d’un magique Orlando à Covent Garden ou encore d’une Lady Macbeth de Mzensk à la Scala de haut vol.

    

Par Friedmund - Publié dans : Humeurs lyriques - Communauté : Musique Classique
Ecrire un commentaire - Voir les 1 commentaires
Mercredi 23 janvier 3 23 /01 /Jan 00:26
 


Attrapée au détour d’une lecture a priori peu musicale (Des hommes d’Etat de Bruno Le Maire, Grasset), cette belle anecdote que je vous livre brute de tout commentaire:

 

Le pianiste Sviatoslav Richter jouait pour la première fois à Moscou une sonate de Chostakovitch, qui se rongeait les sangs en l’écoutant en coulisses. Au finale, comme toute attente, le public se lève, applaudit à tout rompre, continue d’applaudir quand Richter file dans les coulisses pour retrouver Chostakovitch : « Tu vois c’est un triomphe ! » Chostakovitch, le visage gris et froissé, retire ses lunettes à triple foyer et les essuie lentement : « Ils veulent un bis de Chopin.»

 

S’il est un disque de Sviatoslav Richter qui ne me quitte jamais tout à fait, c’est bien le regroupement de trois prises live praguoises des sonates de Beethoven du maître. Dans le détail : l’Op. 90 de 1965, l’Op. 101 de 1986, et merveille des merveilles, l’Op. 106 de 1975. Le tout en un même CD publié par Praga. Complément idéal, dans un tout autre style, des trois dernières sonates de Rudolf Serkin captées à Vienne par DG. Le Beethoven de Richter ne ressemble à nul autre. Kempff avait pour lui son ineffable poésie, si délicate, Backhaus cette force impérieuse, souvent impressionnante de ton, Serkin son évidence chaleureuse et lyrique… Richter plaçait son expressivité avant tout dans le chant immédiat de son clavier. Sa Hammerklavier est toute de pudeur, du refus catégorique d’un pathos même à peine effleuré. Seule la musique a droit ici à donner de la voix. Et de quelle façon ! Les premiers accords de l’allegro sonnent sans se fracasser, de manière quasi ludique, puis se développent avec une vigueur toute d’énergie, sans coup de patte, d’une mécanique joyeuse, volubile. L’appassionato est certes con molto sentimento, mais d’un sentiment maîtrisé, noble, qui ne se répand pas, sans jamais pour autant paraître corseté. Abstrait peut-être, mais certainement pas froid tant le legato de l’artiste enveloppe et caresse sans cesse. Génial surtout. 

 

Par Friedmund - Publié dans : Humeurs lyriques - Communauté : Musique Classique
Ecrire un commentaire - Voir les 0 commentaires
Samedi 5 janvier 6 05 /01 /Jan 18:18


Je souhaite à tous mes lecteurs mes meilleurs vœux pour cette nouvelle année, une joie de vivre tous les instants, et de préférence en musique, naturellement.

 

Comme je suppose que beaucoup d'entre vous, sont, en ces premiers jours de la nouvelle année, repus jusqu’à l’écoeurement d’indigestes crèmes viennoises ou de frelatées clairettes en tout genre, je souhaite vous inviter à quelques plaisirs discographiques d’actualité un peu moins convenus. Plaisirs coupables, nécessairement, ce sont les meilleurs. Comme il en faut pour tous les goûts, je vous propose un menu jubilatoire alliant à la fois une sucrerie déjà connue tout juste rééditée, ainsi qu’une nouveauté plus acide et canaille ; les deux tout aussi savoureuses dans deux genres très différents.


Commençons par les mets les plus salés, avec l’inénarrable Pincus and the Pig du Shirim Klezmer Orchestra. Derrière ce titre ne se cache rien d’autre que le Pierre et le Loup de Prokofiev revisité à la mode yiddish. Fini le loup, place à l’affreux et puant cochon, pardon un farshtinkener chozzer. L’orchestration de Prokofiev est revisitée pour un ensemble de taille réduite : clarinette ironique et canaille, trombone fatigué et savoureux d’humour, percussions pleines de swing, un piano et même un banjo félin et haut en couleurs pour suivre les pas du chat ! Le résultat, oscillant entre jazz endiablé et folklore juif, est hilarant du début à la fin. Aucun disque ne m’avait mis d’une telle humeur radieuse depuis une éternité. Le texte est récité, en anglais parsemé de yiddish (glossaire fourni dans le livret), avec une gouaille savoureuse. En complément quelques morceaux dans la même veine, dont un Andante de la troisième symphonie de Brahms tel que vous ne l’avez jamais entendu : valsé mélancoliquement par un banjo, un trombone et une clarinette, soutenus par le piano et les percussions dans une ambiance toute jazzy ! Un condensé jubilatoire de bonne humeur publié par Tzadik. 

 

Pour les amateurs de sucré d’antan et de valeurs sûres, je signale également la réédition par Deutsche Grammophon, dans son format original après avoir alimenté de nombreuses compilations du ténor, du best-seller Be my love de Placido Domingo. Tout y passe, de la tranche napolitaine façon Mattinata, à la pâtisserie viennoise de Dein ist mein ganzes Herz, en passant bien sûr par l’inévitable Granada. En prime la reprise de quelques tubes de Mario Lanza, dont celui qui donne son nom à l’album. Les quatorze plages de cet album sont un bonheur constant et forment sans doute le seul album de cross-over qui m’est parfaitement comestible, mieux tout à fait délectable. Il faut dire que Placido est radieux de timbre, chaleureux en diable, infiniment séduisant, irrésistible de charme en fait. Je ne m'en lasse pas. 

 

 

Par Friedmund - Publié dans : Humeurs lyriques - Communauté : Musique Classique
Ecrire un commentaire - Voir les 0 commentaires
Lundi 10 décembre 1 10 /12 /Déc 19:46


Minnetrug
. Leurre de l’amour. Combien de fois ai-je fantasmé ce Tristan et Isolde de Patrice  Chéreau… La déception est à la hauteur de l’attente, du désir. Plutôt que déception, et pour être plus exact, frustration. Immense. Les premiers commentaires glanés ci et là sont étranges quoique prévisibles. Quelques irréductibles thuriféraires chéraldiens chanteraient n’importe quelle production de l’homme de théâtre de toute façon. D’autres, peu enclins sans doute à un opéra rendu à sa dimension théâtrale, crient au non-événement, comme si rien ne s’était passé. Pas si simple. Que ce Tristan et Isolde scaligère soit supérieur aux mauvais philtres, brassés par fades et insipides tonneaux par les Zambello, Joel et Carsen de tous poils, ne se discute même pas sérieusement. Avec Chéreau, le théâtre est là, et bien là, grand, pensé, sortant le monde de l’opéra de son ornière de glottes en costumes et décors, de préférence tape-à-l’œil et jolis pour qu’un public béat sente qu’il en a eu pour son argent. Mais est-ce bien là ce Tristan und Isolde rêvé, celui qu’on attendait d’un Chéreau, dramaturge par excellence du désir mis en gestes et en corps animés, dans un opéra qui finalement trouve peu souvent sur les planches une réponse théâtrale équivalente à l’embrasement de la musique de Wagner?


Le premier acte commence pourtant au mieux. Isolde livrée aux marins, dans la soute. Plus de princesse d’Irlande, mais une femme désemparée, déchue, aux confins des angoisses les plus fragiles et non plus altière. Dans le décor de cargo de Richard Peduzzi tout semble possible, y compris l’inimaginable : Tristan et Isolde enfin à hauteur d’hommes, charnels et réels, névrosés et aux cœurs ardents battus par les passions humaines les plus étreignantes. Waltraud Meier, actrice comme jamais joue le jeu, et de quelle façon, de cette femme dévastée, perdue, à bout de nerfs et à la contenance définitivement broyée. Superbes contre-pied à la tradition et intuition théâtrale de Patrice Chéreau. Déjà pourtant on tique un peu à voir Michelle DeYoung dans des postures caricaturales, outrées, dignes d’un théâtre de seconde zone. Et les premiers doutes surgissent : comment Chéreau a pu laisser se perdre une Brangäne, dernier rempart de la raison d’Isolde, en vieille hystérique et caricaturale ? Pourtant tout fonctionne encore au mieux, d’autant plus que le génie de Chéreau va surgir de manière radicale, insensée, lors de la scène du philtre. L’attente de la mort implacable, immobile, les premiers regards, la fuite des corps, jamais ce moment clé ne m’a paru aussi vrai, aussi bouleversant. Toute la fin de l’acte est à la même hauteur. Intuition géniale que de confier aux marins assommés par l’imprévisible et inconvenante étreinte des amants le soin de les protéger, dans une tendresse douloureuse sans doute pour leur héros qui se perd. Et cacher ce coït naissant honteux dans la pourpre du manteau de celle qui se doit d’être désormais reine et royale. Et ses deux corps inséparables qu’il faut faire arracher violemment l’un à l’autre, militairement, par toute la troupe ou presque. Et la joie de Marke qui entraîne celle qu'il croit son Isolde et sa reine. Magistral.

 

Le second acte doit être enfin l’apogée, l’acmé tant attendue de Chéreau. Le duo d’amour le plus magistral, le plus emblématique du répertoire enfin aux mains de cet homme si prodigieusement apte à conférer crédible et effrénée sensualité à ses acteurs. Dans la sombre nuit rien ne se passe pourtant avec Brangäne. L’attente du désir semble ne pas inspirer le metteur en scène. Pourtant qu’est-ce que le désir sans cette attente sine qua non et cruciale ? On frémit même un peu d’horreur devant cette Isolde qui jette prosaïquement sa lanterne à terre sans grâce du haut de son échelle. Il est tout de même possible d’humaniser les personnages sans avoir recours à ce genre de grossièreté qui surprend de la part de notre metteur en scène. Puis vient le duo. Et là rien. Mais rien. Trois quarts d’heure d’immobilisme dignes du plus mauvais Met, tout juste entrecoupés de trucs théâtraux insipides, convenus. Isolde tourne un peu autour de Tristan, Tristan met ses mains devant les yeux d’Isolde, tous deux vont s’asseoir paisiblement… bref, du mauvais théâtre qui tente de masquer l’absence, l’angoisse de la scène vide. La nuit d’amour tourne pour Chéreau à la panne. Ironiquement, on comprend les réticences premières de Tristan : confronté à pareille nuit d’amour, il valait sans doute mieux rester au coin du feu à Kareol avec un bon grimoire. 

L’interruption de la nuit des amants passe presque inaperçue. Un comble. L’arrivée de Marke apporte ci et là quelques beaux et rares gestes de théâtre, tel le roi prenant à partie violemment Melot de l’infidélité de Tristan, ou la marque d’affection repoussée d’Isolde pour son souverain. Quelques mouvements de figurants inutiles tentent de masquer le vide, en vain. La technique essaie de masquer encore le manque d’inspiration, mais échoue : la vacuité de l’inspiration saute trop aux yeux. Pour parachever cet acte raté, et, pire encore, manqué, Tristan court s’empaler à contretemps de la musique. A hurler de douleur du gâchis, de cette occasion sans doute irrémédiablement perdue de voir enfin les amants s’embraser érotiquement sur une scène d’opéra. Agonie, sexe et agonie : l'arche de l'oeuvre s'est brisée en son milieu, Thanatos n'a plus de sens sans la compagnie d'Eros. La structure ternaire wagnérienne (exposition, drame, conclusion) n'a ici plus de sens : sans nuit d'amour charnelle, l'oeuvre est privée non seulement de son ressort mais aussi de sa raison d'être, son drame. Comment Chéreau, et lui précisément, a t-il pu renoncer à la fois au drame et à la chair de l'oeuvre? Das kann ich dir nicht sagen.
 

Le troisième acte est plus douloureux encore. En symétrie du premier acte, Chéreau croit bon de noyer la scène d’accessoires et de figurants. Et cela ne marche naturellement pas. Contrairement à Isolde livrée au peuple de Cornouailles, Tristan n’est ici livré qu’à lui-même, à sa douleur et son inconscient. Le délire de Tristan perd alors toute sa grandeur, son acuité, son détachement du monde seulement empêché pour quelques instants encore par la plainte de l’instrument du berger et la veille affectueuse de Kurwenal. Il faut à Tristan la solitude ici, parmi les rochers dévastés par les vents de Kareol. Obsédé sans doute par sa volonté d’animer les corps, Chéreau fait s’agiter ici son Tristan sur toute la scène, jusqu’à l’infâme vulgarité de le faire escalader marche après marche, mesure après mesure, l’escalier qui le mènerait à la mer. Tout ça sent le frelaté, l’artifice, d’autant plus que la musique nie sans cesse la trivialité du propos. Les figurants trouveront quelque raison d’être à une bataille de vrai homme de théâtre. Mais il faudra tout juste après devoir supporter une Isolde qui regarde Tristan se mourir sans même accourir à ses côtés, stupéfaite. On a connu Chéreau psychologiquement plus fin et humainement exact tout de même. 

La Liebestod résume à elle seule les travers et l’échec de cette mise en scène. L’hémoglobine s’écoulant du front et des mains d’Isolde, tels des stigmates inspirés d’un mauvais feuilleton, brise toute poésie, et surtout toute humanité et toute grandeur, comme si ces deux dernières notions relevaient de l’antinomie pour le metteur en scène. On comprend bien la volonté de Chéreau de ramener ici au concret, au monde réel, la fin d’un fantasme. Sans doute est-ce la raison de l’usage de cette hémoglobine qui déchire les tons de gris qui dominent, avec beaucoup de pertinence d’ailleurs (j’y reviendrai), cette mise en scène. Le réel ne peut-il s’illustrer au théâtre que par la trivialité ? A vouloir rendre les personnages humains Chéreau les a désactivés, banalisés. J’espérais un Tristan et une Isolde de chair, certes, mais, mieux, charnels, aux confins de la passion humaine. Transmutés de symboles wagnériens en incarnations théâtrales, et non pas en une humaine banalité en somme. En tout cas, certainement pas en cette Isolde qui s’effondre sanguinolente comme un sac de patates au milieu de la scène.


Ma plume est trempée dans la frustration, je ne voudrais pas qu’elle paraisse trop enduite de bile ; un soupçon de larme tout au plus. Si la production de Chéreau tant attendue déçoit, on voudrait pourtant enrager quotidiennement sur les scènes lyriques de telles frustrations. Surtout à quelques jours de la confrontation avec un Tannhäuser parisien qui s’annonce, sur le papier, autant kitchissime que hors-propos, et qui sera sans doute favorablement accueilli si les grévistes autorisent finalement son exhibition. Et qui sera peu propice, j’en ai l’intuition, à chronique aussi longue. Patrice Chéreau a attendu trente ans avant de mettre en scène sa vision de cet opéra. Je comprends mieux aujourd’hui pourquoi : cet ouvrage visiblement ne l’inspire pas autant que les rapports de force violents du Ring ou la condition humaine étouffante de Wozzeck. Il faut à Chéreau des passions humaines concrètes et charnelles, tout ce que Tristan et Isolde et sa métaphysique ne sont pas. Il n’a malheureusement pas sur les conférer à l’ouvrage, et le triste jour doit nous mettre face à l’excitant et déjà ancien fantasme condamné à rester inassouvi. Der öde Tag.  
 
En forme de conclusion, je relève pourtant un aspect du travail de Chéreau qui me semble d’une grande pertinence et qui se trouve aujourd’hui une des principales gênes évoquées par les publics scaligères et téléphiles : le gris du spectacle. Pourquoi diantre une mise en scène de l’ouvrage devrait s’afficher dans un luxe de couleurs là où tout est âme qui se noie pour reprendre les mots de Nietzsche ? Tout appelle ici au gris : les brumes marines du I, les falaises sauvages et dévastées de Kareol, et, symboliquement, bien sûr, l’horreur de la captivité d’Isolde ou de l’agonie de Tristan, et, de manière plus brutale encore, le nihilisme forcené et mortifère du livret d’inspiration schopenhauerienne. La joie n’existe dans cette œuvre wagnérienne que dans la mort. Seuls le noir de la nuit d’amour, vérité illusoire, et la lumière blanche intense d’un mensonge bien réel complète la palette des amants. L'usage d'une lumière vive au III pour les trépas des amants, placés sous le feu des projecteurs, est même saisissante et admirable. La couleur appartient au monde réel, au rouge du manteau royal, aux habits des suivants de Marke, au sang qui marque la fin du fantasme. Ces couleurs admirablement pensées  figureront sans doute, avec cette Isolde livrée aux marins de Tristan et l’extraordinaire finale du premier acte, parmi les points les plus marquants que je retiendrai de ce spectacle.

 

Pour dire quelques mots de l’aspect musical du spectacle, le triomphateur de cette ouverture de la Scala me semble avoir été Daniel Barenboïm, et haut la main. Sa lecture de la partition s’est révélée passionnante et passionnée, romantique en diable, presque weberienne, sans jamais ne cesser de sonner avec le plus grand naturel. La rondeur, la chaleur, l’emportement toujours mesuré de son orchestre m’ont fait penser à celle d’un Carlos Kleiber débarrassée de ses maniérismes et inutiles effets. Admirable également cette capacité à faire cohabiter des tempi très différents, cursifs la plupart du temps mais aussi parfois suspendus dans le temps avec une magie certaine, sans que jamais les transitions ne soient abruptes ou choquantes. Du grand art. La distribution est fonctionnelle, honorable, mais à vrai dire peu glorieuse. Waltraud Meier reste une chanteuse et une diseuse suprême, la Liebestod est admirable de frémissement et de poésie, mais la voix ne peut plus cacher ses blessures, désormais par trop évidentes et incontournables. Idem pour Matti Salminen, mis à rude épreuve par cette tessiture de basse très haute, et qui est désormais bien fatigué par ses longues, et glorieuses, décennies au service du répertoire wagnérien. Michelle DeYoung et Gerd Grochowski ne m’ont pas semblé tout simplement digne du lieu, de la date et de l’événement.  J’imagine enfin que Ian Storey a été mobilisé avant tout pour être le Tristan de Chéreau, ce que n’auraient su être en scène un Peter Seiffert ou un Ben Heppner, vocalement sans doute supérieurs mais guère habités en scène. Il assume le rôle plutôt avec franchise, éloquence parfois, et même vaillance souvent, mais la poésie profonde du rôle et ses brûlures lui échappent évidemment. Au chef près, superbe, l’exécution musicale n’a ainsi guère décollé d’une mention très honorable : on a connu la Scala moins indulgente sur le niveau musical de ses spectacles d’ouverture de saison.

 

 

Par Friedmund - Publié dans : Humeurs lyriques - Communauté : Musique Classique
Ecrire un commentaire - Voir les 5 commentaires
Mercredi 3 octobre 3 03 /10 /Oct 00:54


On gagne toujours à relire Proust, même par extraits choisis au plus grand des hasards. Jugez vous-même de ce que m'offre ce soir La Prisonnière ouverte en son milieu :

 

« Je n'avais, à admirer le maître de Bayreuth, aucun des scrupules de ceux à qui, comme à Nietzsche, le devoir dicte de fuir, dans l'art comme dans la vie, la beauté qui les tente, et qui s'arrachent à Tristan comme ils renient Parsifal et, par ascétisme spirituel, de mortification en mortification parviennent, en suivant le plus sanglant des chemins de croix, à s'élever jusqu'à la pure connaissance et l'adoration parfaite du Postillon de Longjumeau. » 



Par Friedmund - Publié dans : Humeurs lyriques - Communauté : Musique Classique
Ecrire un commentaire - Voir les 5 commentaires
Jeudi 2 août 4 02 /08 /Août 03:11


Orange fut dans les années 70 et 80 peut-être le plus beau festival lyrique au monde. Défilaient alors aux Chorégies des artistes comme Montserrat Caballe, Leonie Rysanek, Margaret Price, Birgit Nilsson, Josephine Vaesey, Gundula Janowitz, Barbara Hendricks, Grace Bumbry, Dolora Zajic, Eva Marton, Gwyneth Jones, Eva Randova, Teresa Zylis-Gara, Jon Vickers, Richard Cassily, Theo Adam, Walter Berry, Placido Domingo, Jose Carreras, José van Dam, Martti Talvela, Rene Kollo, Matti Salminen, Simon Estes, Evgeny Nesterenko, Alfredo Kraus, Renato Bruson, Giacomo Aragall, Alain Fondary, Piero Cappuccilli, Wieslaw Ochman ou encore Thomas Stewart. Si la mise en scène ne fut jamais le fort du lieu, plein air et vastitude de l’espace obligent, tout du moins on y entendait les meilleurs chanteurs du monde réunis dans des affiches dignes des meilleures soirées de gala du Met ou du Staatsoper.

 

C’est donc avec beaucoup de tristesse, et la nostalgie de quelques soirées d’exception passées sur ces gradins, que j’ai subi par intermittences le triste Trovatore de cette édition 2007, télévisé en direct des Chorégies. Mais qu’est donc devenu Orange lorsque pour un ouvrage somme toute classique on ne sait mieux trouver qu’une soprano grossière, un baryton vociférant, tous deux pas toujours dans les meilleurs termes avec la justesse, ainsi qu’une mezzo-soprano décibellante ? Roberto Alagna était lui heureusement d'un tout autre niveau. Bien sûr, il ne saurait offrir tout le métal et l’héroïsme de Manrico, mais il en a la classe, la juvénilité, la sensibilité, mieux, la musicalité. Et s’il se retrouve sans souffle au début de la reprise de sa cabalette, c’est déjà qu'il l’effectue, ce qui n’est pas si fréquent sur la scène lyrique, a fortiori en plein air. Si la voix s’est durcie et fragilisée, ce que l’on savait déjà de ses récitals parisiens de la saison (1)(2), l’artiste a prouvé sa capacité à faire vivre ce rôle difficile avec conviction, pour ne pas dire pleine réussite. Alors que des doutes planent parfois sur la suite de sa carrière, Roberto Alagna m’a semblé lors de cette retransmission le seul artiste présent réellement digne des fastes lyriques de ce vénérable théâtre. Ce n’est pas rien et mérite d’être souligné.

 

Au-delà de la belle prestation de Roberto Alagna, cette soirée aura au moins eu le mérite de rappeler l'odeur soporifique d'un premier degré inepte en matière de mise en scène. Alors que le débat et la polémique font rage dans les salles parisiennes quant à l’art contemporain de la mise en scène, espérons tout du moins que la mise en scène de Charles Roubaud serve au moins d’antidote aux plaintes des esprits grincheux : voir en 2007 sur une scène des chanteurs empoigner de la sorte leurs épées, monter et descendre des escaliers, bomber le torse, ou plus simplement ne pas savoir quoi faire de leur corps est simplement consternant. L’ouvrage a beau ne pas s’inscrire parmi les dramaturgies les plus fines du répertoire, il est tout de même possible d’en flatter l’onirisme délicat autrement que par la projection de grotesques photos géantes de cierges sur l’antique mur. Opéra nocturne s’il en est, Trovatore ne saurait même rêver cadre plus idéal que celui du théâtre d’Orange. Ce sera pour une autre fois.

 

  

(1) Pleyel 17/09/06 http://operachroniques.over-blog.com/article-5166106.html

(2) TCE 18/05/07 http://operachroniques.over-blog.com/article-10486849.html
 

Par Friedmund - Publié dans : Humeurs lyriques - Communauté : Musique Classique
Ecrire un commentaire - Voir les 1 commentaires
Samedi 14 juillet 6 14 /07 /Juil 07:28
 


Pour une raison que j’ignore, je reste insensible aux charmes de l’opéra télévisé, et ce depuis quasiment toujours. Impossible pour moi sur le petit écran d’atteindre à la disposition d’esprit et à la concentration nécessaires. Le gros plan est souvent fatal à l’opéra, le manque d’imagination des metteurs en scène bien souvent tout autant. Discophile invétéré, on ne trouve chez moi que quelques vidéos, acquises parce que la curiosité était trop grande, et pas le moindre de ces DVD qui semblent de plus en plus s’imposer comme le quotidien futur de l’amateur d’opéra. Le talent naturel de Stéphane Braunschweig valait bien de faire exception. D’autant plus que La Walkyrie était un ouvrage idéalement adapté son talent de directeur d’acteurs fin et intelligent.

 

Si La Walkyrie possède une dimension épique, l’ouvrage est avant tout une somme de dialogues à deux, à fleur de peau, souvent forts et sans fard. L’incandescence des Wälsungen, l’affrontement conjugal de Wotan et Fricka, la confrontation de Brunnhilde avec Siegmund puis Sieglinde, les adieux finals du père et de la fille, tout dans La Walkyrie est rencontre ou confrontation de deux de ses personnages. Le monologue de Wotan lui-même n’est qu’une confrontation avec lui-même du maître du Walhalla. Mieux encore que Chéreau peut-être, Braunschweig sait donner à chacune de ces rencontres leur exactitude psychologique, par la mise en situation, le geste et plus encore le refus de toute ostentation épique, justement. On pourrait reprocher à Stéphane Braunschweig de peut-être transformer l’ouvrage en drame bourgeois. A bien y regarder pourtant, Wagner a singulièrement délaissé dans la première journée de sa Tétralogie cet aspect épique. Autant L’Or du Rhin porte le sceau des mythologies, Siegfried celui de l’héroïsme légendaire, et, enfin, Le Crépuscule des Dieux celui de l’épopée, autant La Walkyrie ne vit pas à mon sens par son cadre mythologique mais plus par l’intensité émotionnelle suscitée par ses personnages. Le contexte légendaire est avant tout pour ce dernier ouvrage le catalyseur de rencontres mémorables, pour les personnages comme pour le spectateur, qui font tout le prix et l’attachement du public pour cette journée du Ring en particulier. 

 

En un sens, la mise en scène de Stéphane Braunschweig est l’exact contraire de celle de Bob Wilson. Là où l’américain s’attachait avant tout à dresser un monde hautement onirique et poétique et y sacrifiait la vérité de ses personnages, Braunschweig braque ses projecteurs sur chacun des personnages avec une acuité et une inspiration rare. L’angoisse, superbement dessinée, de Sieglinde au début de l’opéra, l’épuisement de Siegmund, leurs caresses passionnées et raffinées émeuvent. Le portait de Hunding en bourgeois pétri de raideur et d’inhibition fait mouche, au même titre que celui de Brunnhilde, infantile, joyeuse, turbulente, gagnant sagesse, humanité et maturité au fil de ses rencontres fraternelles et paternelles. Toute la vérité wagnérienne est là, et bien là. Et puis comment ne pas noter ces inspirations fulgurantes : le printemps qui s’annonce en lumière blanche nuptiale, Wotan déplaçant ses pièces (le dragon, la walkyrie, le combattant, le dieu) comme Napoléon ses troupes sur un échiquier,  Wotan encore partageant l’amusement ludique de sa fille lors de son cri de guerre… Le metteur en scène trouve un extraordinaire répondant chez ses chanteurs, les femmes surtout, et Sieglinde plus encore ; le portrait scénique d’Eva-Maria Westbroek est criant de vérité dans l’angoisse comme dans la joie, dans l’effusion comme dans la douleur. 

 

Musicalement, le beau soprano de Westbroek, à mi chemin entre la chair brûlante d’une Rysanek et la blondeur lyrique d’une Brouwenstijn , m’a semblé largement dominer les débats. C’est pourtant son Siegmund, Robert Gambill, qui m’aura le plus fasciné tout au long de la soirée. La voix peut avoir ses duretés et ses fatigues dans l’aigu, mais le ténor fait naître avec bonheur la musique d’un texte déclamé avec un art confondant. Si la noblesse et l’intelligence de Sir Willard White ne forment plus une surprise, c’est avec bonheur que j’ai par contre découvert la belle et majestueuse Fricka de Lilli Paasikivi. Et puis quel bonheur d’entendre une Brunnhilde lyrique de voix et fraîche de timbre, enfin crédible en jeune vierge mutine et affectueuse ! Je ne sais pas si c'est le hasard des dates qui me le suggérait, mais Eva Johannsson m'a semblé ce même genre de Brunnhilde juvénile, sensible, lyrique, belle de timbre que l'était Crespin. Crespin a qui on reprochait d'ailleurs à l'époque de ne pas avoir le format vocal et le débit gueulant des "authentiques wagnériennes"… Seul Mikhail Petrenko m’est apparu un brin décevant, malgré une attention au texte notable. Difficile de juger de l’orchestre de Sir Simon Rattle dans les conditions sonores proposées. La pofondeur des plans sonores était saisissante, mais la réverbération accentuée de la nouvelle salle aixoise n’y est sans doute pas étrangère. Pour le reste, il m’a semblé que Rattle proposait une lecture très moderne et objective de la partition, claire et technique, sans excès ni rubato ou effusion. Un Wagner sage et beau en somme, magnifié par les pupitres des Berliner Philarmoniker.  

 

Par Friedmund - Publié dans : Humeurs lyriques - Communauté : Musique Classique
Ecrire un commentaire - Voir les 8 commentaires
Vendredi 6 avril 5 06 /04 /Avr 00:01

 
De Bob Wilson, je connaissais une poignée de choses : un goût prononcé pour le bleu, le noir, le blanc et le vert ; des postures et de gestes robotiques ; des costumes outrageusement géométriques. Je garde en souvenir de très belles images de La femme sans ombre et du Ring. Je me suis aussi doucement moquée parfois : Siegmund et Sieglinde se déclarent fiévreusement leur amour sans jamais croiser leur regard et en restent à distance respectable pour éviter tout embrasement intempestif. Quoi qu'il en soit, ses tableaux avaient émoustillé ma rétine et étaient restés dans ma mémoire.

La sortie du film-documentaire de Katarina Otto-Berstein Absolute Wilson en ce mois de mars, était presque un signe de la providence. J'allais pouvoir en connaître un peu plus sur le personnage. Au pire, si le propos atteignait les trop hautes sphères de la création, je disposais toujours de l'issue de secours de la salle de cinéma comme échappatoire salutaire.

Katarina Otto-Bernstein retrace le parcours de Robert Wilson sous une forme chronologique, ponctuée d'extraits d'interviews et des principales créations de l'artiste texan. Sont ainsi relatés des épisodes de l'enfance et de l'adolescence, qui expliquent sans doute sa construction artistique. Je ne m'aventurerai pas dans cette analyse : K. Otto-Bernstein a consacré plusieurs années à ce documentaire et laisse à montrer ces liens de façon agréable et intéressante.

Ce qui m'a le plus frappé réside dans l'évolution du personnage, sur le devant de la scène. Le premier véritable succès de Wilson, Le regard du sourd, ressemble, a priori, à un entrechoquement onirique où les animaux de la fable de la Fontaine ont rencontré Chagall. Vient ensuite la période love power où Wilson fonda une communauté artistique dont l'un des hauts faits d'armes est une représentation de sept jours, dans les déserts d'un pays du Moyen-Orient.

Wilson a ensuite choisi de dissoudre la troupe et s'est consacré aux scènes de théâtre. Son goût pour les productions mégalos était cependant toujours vivace mais s'est finalement soldé par un échec retentissant : l'entreprise avortée d'une oeuvre à l'échelle mondiale pour l'ouverture des Jeux Olympiques de Los Angeles. Wilson a poursuivi ses créations sur les scènes européennes, épurant son style pour arriver au résultat actuel.

Ce cheminement m'évoque la variété et l'évolution de l'oeuvre d'un tout autre artiste : Vassili Kandinsky.

Kandinsky a toujours été à la recherche du pouvoir d'évocation de la peinture, au delà des sens et de la raison, et a souhaité en cela approcher la puissance de la musique, qu'il enviait particulièrement pour ne pas être enfermée dans des formes représentatives. Kandinsky s'est ainsi détaché petit à petit du figuratif, pour aller vers l'alchimie harmonique entre formes et couleurs.

Il a d'abord peint sa Russie natale, puis des paysages, des jardins, des trains, des animaux et revenait souvent à des figures symboliques telle que le cavalier. Sa peinture a par la suite reflété ses quêtes théoriques et a glissé vers la géométrie et l?exploration des résonances que l'art visuel pouvait procurer. Toutefois, vers la fin de sa vie, Kandinsky intégra de nouvelles formes, moins empreintes de lignes et de points, pour aller vers des tracés plus « organiques ».

A
insi, si depuis plusieurs années, les créations de Robert Wilson sont devenues presque prévisibles, espérons qu'il poursuive sa recherche, comme ses aînés, et qu'il nous surprenne encore.

 

 

 

 

Par Photine - Publié dans : Humeurs lyriques - Communauté : Musique Classique
Ecrire un commentaire - Voir les 2 commentaires
Vendredi 30 mars 5 30 /03 /Mars 00:51

 

 

 

 

« La compagnie de la foule nous fait du mal : il y a toujours quelqu’un pour nous rendre un vice attrayant, nous marquer de son empreinte, nous l’instiller à notre insu. En général, plus le monde auquel nous nous mêlons est dense, plus il y a de danger. Mais rien n’est aussi nocif à notre santé morale que d’assister à un spectacle car les vices s’insinuent plus aisément par le biais du plaisir. Ce que je veux dire ? Que j’en reviens plus cupide, plus ambitieux, plus dissolu. Oui. Et ce n’est pas tout : plus cruel, plus inhumain pour être allé parmi les hommes.

 

Je me suis trouvé, par hasard, à l’un de ces spectacles qu’on donne pendant la pause de midi. J’attendais de petits intermèdes comiques, un moment de relâche pour permettre aux yeux de se remettre du sang humain. C’est exactement le contraire qui a eu lieu. En comparaison, les combats précédents, c’était de la charité ! Maintenant finie la rigolade ! Du meurtre pur et simple. Rien pour se protéger. Tout le corps est exposé aux coups. Tous les coups portent.

 

La majorité du public préfère cela aux combats ordinaires et même extraordinaires que l’on donne parfois. Rien d’étonnant : pas de casque, pas de bouclier contre les coups d’épée. Quelque chose pour se protéger ? De l’adresse ? Pour quoi faire ? Tout cela retarde la mort ! Le matin, on jette des hommes aux lions et aux ours. A midi, on les jette à leurs spectateurs. »

 

(Lettres à Lucillius, VII , Sénèque ; trad. A. Golomb, éd. Arléa)

 

Par Friedmund - Publié dans : Humeurs lyriques - Communauté : Musique Classique
Ecrire un commentaire - Voir les 1 commentaires
Mercredi 28 mars 3 28 /03 /Mars 00:31

 

  

Un jour de printemps, je vis un film plaisant, Aprile, de Nanni Moretti. Pour prolonger ces doux moments, je m’enquis de la bande originale et j’écoutais avec bonheur les premières plages du disque : des morceaux dansants de mambo et de cha cha cha qui dégrisaient le quotidien du métro. Je bouclais ainsi sur ces petites tranches de vie n’osant pas aller plus loin dans mon exploration du disque. Je voulais faire durer le plus longtemps possible mon plaisir. Et puis, un jour, j’osai enfin franchir les premiers opus et je fus littéralement absorbée. La plage 10 était un sortilège.

 

Cela commença par une invitation langoureuse et gaie, faite d’instruments inconnus à mon oreille, produisant des sons pincés et sautillants. Des cordes, des claquements de mains et de tambours ondulaient tranquillement dans l’espace. Les parfums d’un orient lointain et mystérieux prenaient vie et me faisaient entr’apercevoir un monde caché. La voix du maître lança l’appel au voyage, repris en écho par un chœur d’hommes. Et l’histoire commença.

 

J’en ignorais tout. Une langue jamais entendue. Un art du chant déroutant, tantôt psalmodiant des notes, tantôt partant dans des vocalises cherchant à atteindre le ciel, pour revenir sereinement sur la terre des hommes. Entre temps, le maître de chant poursuivait son conte, répétant à l’envi certaines phrases, des syllabes, des onomatopées, alors que les tambours et les claquements de mains poursuivaient l’envoûtement. Et cela se répétait, répétait, répétait, répétait. Une phrase en particulier revenait régulièrement, devenait presque familière, mais demeurait aussi ésotérique qu’une formule magique.

 

Je cherchais à identifier ce que j’écoutais, à mettre un nom sur quelque chose, à essayer de retrouver quelques repères. Etait-ce de l’arabe ? Etait-ce un chant ancien ou moderne ? Etait-ce méditerranéen, oriental, asiatique ? Rien, ni le temps, ni le lieu, ni la culture, rien, strictement rien ne m’était familier. Perdue, je finis par lâcher prise et me laissais emporter par cette mélopée languissante qui procurait tant de bien être. Je flottais, ne sentais plus mon corps, n’entendais plus rien d’autre, ne songeais plus à rien. J’étais possédée. Cela cessa brusquement. Le silence était trop violent. Je replongeai à plusieurs reprises jusqu’à l’épuisement.

Revenue sur cette terre, je sus que je venais d’écouter « YAAD-E-NABI KA GULSHAN », par Nusrat Fateh Ali Kahn. Ah ? En bonne occidentale, je me mis en quête de quelques renseignements et ne fus pas au bout de mes surprises.

 

Nusrat Fateh Ali Kahn est une star mondiale. Une star mondiale inconnue pour la grande majorité des mortels de cette partie de la planète, mais un quasi dieu vivant pour les habitants de la région que les géographes nomment le sous-continent indien. Né en 1948, décédé en 1997, Nusrat Fateh Ali Kahn était pakistanais, et était Qawwal, c'est-à-dire un chanteur de Qawwali, un art musical traditionnel, un chant religieux, destiné à porter le message de la poésie soufie. Nusrat Fateh Ali Kahn porta si haut son art qu’il fut désigné comme « Ustad » (maître) et « Shahinshah » (roi des rois du Qawwali). Nusrat Fateh Ali Kahn prolongea ainsi une tradition familiale vieille de plusieurs siècles alors que son père, lui-même Qawwal, le destinait à être médecin.

 

Le don de Nusrat Fateh Ali Kahn est reconnu, mais n’éclipse en rien les années d’apprentissage ni l’exigence du chanteur : le Qawwali obéit naturellement à une somme de règles techniques et stylistiques précises, décrites par de nombreux spécialistes. En parcourant diverses littératures, je fus toutefois agréablement étonnée car tout ce que j’avais pu perçevoir, dès les premières écoutes, était soumis à une codification précise - prélude instrumental, sonnet récitatif, poème chanté, reprise par un choeur masculin – que mon oreille avait pu saisir. Aussi étrange et déroutant que cet art puisse paraître, il est simplement accessible à celui qui se laisse emporter. Et, depuis ce printemps de 1998, je n’ai pas cessé de voyager.

 

Par Photine - Publié dans : Humeurs lyriques - Communauté : Musique Classique
Ecrire un commentaire - Voir les 1 commentaires
Créer un blog gratuit sur over-blog.com - Contact - C.G.U. - Rémunération en droits d'auteur - Signaler un abus - Articles les plus commentés