Le Götterdämmerung conclusif du Ring de 1955 lui fera honneur. Encore une fois je me suis délecté de la
beauté du son stéréo Decca, d'une grande finesse et d'une merveilleuse chaleur. En plus la dynamique n'est nullement écrasée, et les fracas orchestraux ou bien les choeurs sont tout aussi
saisissants que le moindre murmure d'un chanteur ou bruit de scène. La prise de son reste la vedette de ce Ring Testament... et de quelle façon! Dans sa
finesse, cette prise de son fait entendre et prendre conscience bien plus notablement qu'ailleurs des limitations du Siegfried de Wolfgang Windgassen, vraiment à la
limite de ses moyens. La beauté du timbre, l'élégance et l'art du mot restent pour cet artiste merveilleux. Mais vraiment on l'y sent très fragile, tout en n'oubliant pas que quelques jours plus
tôt il s'était donné sans compter en jeune Siegfried. Si Hermann Uhde parait également un peu effacé, Josef Greindl est simplement monstrueux de présence et de
charisme cette année là: quel Hagen! A signaler également, un raccord de quelques mesures d'une autre soirées permettant d'entendre quelques répliques de Gunther chantées par Hans
Hotter, en alternance cet été là avec Uhde. Les femmes sont merveilleusement servies par le son, de Astrid Varnay flattée dans toutes ses nuances dans une soirée qui la
trouve vocalement souveraine et plus relaxée qu'à l'habitude, à Gre Brouwenstijn dont la Gutrune est une gourmandise voluptueuse permanente, en passant encore par la Waltraute de
von Ilosavy si touchante et belle de timbre.
Keilberth reste merveilleusement narratif, cursif, sans maniérisme, idéalement classique comme toujours. Bien sûr les prosaïsmes ci et là ne sont pas
totalement absents et on chercherait vainement les fulgurances knappertsbuschiennes, mais cette vision éminemment théâtrale et équilibrée est en fait un vrai bonheur; la beauté du son est l'écrin
de pupitres intrinsèquement superbes de sonorités, les cordes surtout. Quant aux choeurs, ils sont simplement fantastiques au II comme III, puissants, mâles, et dont chaque mot claque d'autant
plus distinctement qu'ils font démonstration d'une vraie éloquence verbale et dramatique. Le génie de Pitz s'entend ici mieux que nulle part ailleurs. Au final, un
excellent Götterdämmerung, plutôt supérieur aux éditions Keilberth 52-53, Krauss et Böhm, les trois Götterdämmerung de Hans Knappertsbusch étant de toute façon inapprochables
(surtout celui de 1957).
Maintenant que ce Ring est intégral comment le situer exactement dans la discographie?
En regardant le détail des journées, on s'aperçoit très vite qu'il ne manque pas d'atouts:
- Rheingold ne présente pas réellement de merveilles absolues, mais c'est le cas de tous les Ring du Neues Bayreuth à l'exception de l'exceptionnel Kna 58 et sa
distribution éblouissante (Grümmer! Konya! Adam! Gorr! Stolze!)
- j'avais été mesuré en accueillant la Walküre, mais elle reste sans doute une des plus belles des années 50, bien supérieure aux éditions 52, 53, 54, 56 et 57
pas nécessairement transcendantes; là aussi 58 reste inapprochable pour un Knappertsbusch en état de grâce transcendant un ensemble Vickers-Rysanek-Varnay-Hotter-Gorr-Greindl de toute façon
mémorable, et la rencontre énamourée et passionnée de King et Rysanek en 67 relève de la légende la plus absolue
- Siegfried me semble le plus beau jamais enregistré à Bayreuth, devant Krauss même, et bien entendu devant Kna dont cela n'a jamais été, loin s'en faut, la
meilleure journée
- Götterdämmerung me semble infiniment préférable à celui de Krauss un peu pâle, et aux éditions Keilberth de 52 (malgré Lorenz) et 53; comme dit précédemment,
les trois éditions de Kna restent ici inapprochables, surtout 57 simplement dément de puissance (et avec Grümmer en Gutrune et Nilsson en dritte Norn pour ne rien gâcher)
Mais après cette arithmétique un peu vaine, c'est en prenant l'ensemble de ce nouveau Ring qu'on en saisit les caractéristiques essentielles. Là où Krauss et
Knappertsbusch offraient des visions fortement personnelles, souvent géniales mais dont les personnalités même induisaient des limitations parce que trop tranchées, Keilberth offre l'équilibre et
le classicisme dans ce qu'ils ont de meilleur. On peut écouter ici le Ring, rien que le Ring, narré sans détour ni discours singulier, mais non sans relief et beauté, et surtout
dans une pertinence théâtrale permanente. Ce sentiment de Ring classique par excellence est renforcé par la prise de son qui permet d'entendre les classiques Hotter, Varnay, Windgassen,
Neidlinger, Greindl ou Kuen comme jamais auparavant, dans un luxe de couleur, de relief, de présence qui les rend palpables, plus vivants et inoubliables que jamais. Alors, oui, la vedette principale de ce Ring est bien ce son somptueux de Decca, et c'est bien plus qu'un détail. Avec les plus grands chanteurs du Neues Bayreuth et sous la baguette
d'un Kappelmeister de haute volée, c'est là tout simplement le Ring comme on ne l'a jamais entendu de splendeur vocale, de théâtre brûlant, de murmures et d'éclat. Incroyablement envoûtant et
définitivement indispensable, et sans doute globalement plus recommandable encore que la belle édition Orfeo du Knappertsbusch 56.
Le soin mis au packaging, la profusion de photos toutes plus belles les unes que les autres des mises en scène de Wieland Wagner
font de ces coffrets une somme wagnérienne hautement délectable que je pense ne pas avoir fini de fréquenter.
Commentaires