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Disques et livres

Dimanche 7 janvier 2007


Si l'interprétation de Ben Heppner est d’une constante qualité, je marque quand même une certaine déception à l'écoute de ce nouveau récital du heldentenor canadien. Si son Siegmund est ténorisant, dans la lignée d'un Torsten Ralf ou d'un Franz Völker, il n'en demeure pas moins que ce beau chant est relativement peu imprégné de la puissance expressive que nécessite le rôle. Les trois extraits du premier acte de Walküre se transforment ainsi en un beau cycle de lieder dramatiquement creux. Et le Walhall sait à quel point le ton héroïque et l'urgence sont fondamentaux pour le personnage. Siegfried le trouve plus convaincant car peu ont eu cette facilité vocale, et parce que la voix se prête sans doute plus par sa juvénilité à caractériser le fils que le père. Heppner est sans doute à son meilleur dans le lyrisme de la fin du deuxième acte et de la découverte de Brunnnhilde endormie, où il fait simplement merveille. La propension à rouler les r, déjà notée dans Florestan au Châtelet, devient parfois assez envahissante, d'autant plus que c'est là la seule scorie d'un chant qui brille avant tout par la pureté de la ligne et la beauté de l’émission.  Force est de reconnaitre pourtant que Siegfried n'a sans doute jamais été mieux chanté depuis Lauritz Melchior.  Peter Schneider procure un bel accompagnement orchestral à la tête de la Staatskapelle Dresden, et Burkhard Ulrich procure en Mime une belle réplique à Heppner.
 

Au dela de la prestation de Ben Heppner, j'ai deux réserves artistiques à poser sur le programme. Primo,
 un autocollant sur le CD programme qu'il s'agit de "Siegfried's life" (même en Allemagne ce CD serait-il en import des USA?): pourquoi nous imposer le Rheinfahrt et la Trauermusik, alors que le récit final de Siegfried "Mime hiess ein mürrischer Zwerg" aurait été pour le même minutage bien mieux venu et plus intéressant. Franchement, qui se passionnera pour l'interprétation, certes honorable mais fort dispensable, de Peter Schneider? Secondo, et péché bien plus grave, l'ajout du Rheinfahrt, qui brise le bel enchaînement possible de la fin du "Seliges Öde" avec la mort de Siegfried sur le leitmotiv du Réveil. James Conlon et Ben Heppner, justement, les avait magnifiquement enchaînés à Bastille lors d'un concert il y a quelques saisons de cela.

Je rappelle l'existence du CD EMI de Domingo contenant peu ou prou le même programme, Siegmund en moins mais le duo du Prologue de Götterdämmerung avec Violetta Urmana et le dialogue avec le Waldvogel de Natalie Dessay en plus. Moins bien chanté sans doute, mais autrement plus habité et moderne dans la conception du rôle du jeune Wälsung.

Par Friedmund
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Dimanche 7 janvier 2007


Ce coffret Testament offre pour cette soirée déjà bien connue un gain de qualité sonore louable, présentant un son avec les mêmes qualités que le Ring de la même année: beaucoup de finesse, un relief saisissant, et plus de couleurs que les habituels sons des lives de Bayreuth des années 50. Joseph Keilberth est l'excellent Kappelmeister que l'on sait: manque sans doute la puissance de Klemperer, la frénésie de Sawallisch ou bien encore l'énergie de Reiner, mais au final une direction classique et équilibrée qui fait toujours plaisir à entendre. La prise de son stéréo tend à amplifier les défauts et les qualités des chanteurs tels qu'on les connaissait du mono Decca. Ainsi l'usure des moyens de Ludwig Weber est surexposée par la finesse de la prise de son, tout comme les problèmes de justesse et la laideur de l'Erik de Rudolf Lustig. A contrario, le Steuermann de Josef Traxel n'en est que plus délicieusement lyrique et simplement beau de chant comme de voix. Je ne veux pas relancer le débat d'une époque qui minimise à mon sens outrageusement les vertus de Astrid Varnay, mais pour moi il est évident qu'elle n'est en rien Senta: manque la jeunesse, l'exhubérance, la rondeur d'un aigu qui sait se filer ou s'amplifier à volonté; bref ce n'est pas Rysanek, idéale à mes oreilles dans le rôle. Hermann Uhde gagne par contre énormément ici en beauté de timbre: quelle voix! Son Hollandais ne présente ni l'impact inquiétant et fantastique de London, ni l'humanité chaleureuse de Hotter, mais il est en somme un juste milieu en les deux, excellent. En résumé, une réédition de valeur et très appréciable, mais sans doute moins marquante que le Ring des Bibelungen du même été, bien parti pour trôner sur les plus hautes cimes de la discographie.

A mon sens, Sawallisch 59 avec London et Rysanek (Melodram), Reiner 50 avec Hotter et Varnay plus jeune (Naxos) et Klemperer 68 live à la BBC (Living Stage) continuent à dominer la discographie; Fricsay (DG) et Krauss (Archipel) moins parfaits vocalement méritent à être connu pour leurs visions orchestrales (et aussi pour le jeune Hotter de 44 pour Krauss). Il n'en demeure pas moins que malgré tout ses défauts cette soirée bayreuthienne reste à connaitre, ne serait-ce que pour Uhde, Traxel, le chef et la singulière Senta de grand format de Varnay.

 

 

Par Friedmund
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Dimanche 7 janvier 2007


Joseph Keilberth
reste un grand wagnérien, mais son Rheingold ne trouve pas en 1955 la fabuleuse beauté formelle de sa Walküre ni la vigueur si naturelle de son extraordinaire Siegfried. C'est une belle direction, très équilibrée... mais cela manque de souffle pour le prologue qui plus encore que les journées suivantes aspire à un climat légendaire.

Légère déception également au niveau du cast. Ludwig Weber est vraiment à bout en Fasolt, Herta Wilfert reste seulement Herta Wilfert en Freia (Brouwenstjin et Grümmer suivront...), et Toni Blankenheim reste le Donner solide mais prosaïque déjà bien connu des autres années. Surtout, Gustav Neidlinger est pris ici dans un très mauvais soir. Le grave s'échappe, et la voix n'a pas l'ampleur habituelle: le baryton tente de compenser en surjouant vainement son texte, mais les métamporphoses seront sans mystère et la malédicition de l'anneau sans charisme. Les Rheinmädchen sont plutôt grincantes et sans charme ni beautés: on comprend qu'Alberich cède plus facilement à l'Or.
La bonne surprise vient du Loge de Rudolf Lustig, beaucoup plus buvable que son Erik de la même année: voix mâle, caractérisation malsaine et charnue, pas toujours bien chantante: inutile bien sûr d'en attendre la musicalité, le lyrisme et la verbalisation haute en couleur d'un Windgassen. Tout le reste, du Mime de Paul Kuen, à la Fricka de Milinkovic, en passant par le superbe Froh de Josef Traxel ou bien encore le Fafner de Josef Greindl demeure du plus beau niveau du Neues Bayreuth, et, Hans Hotter, magnifié par la prise de son, est superlatif de beauté de voix, de présence.

La prise de son est variable, quelques passages marquant pendant une grosse dizaine de secondes des pertes sensibles de dynamique, et toute la scène du Nibelheim est prise d'un souffle, très Nacht und Nebel, envahissant des plus pénibles (sans doute les perturbations de l'appareillage électronique simulant les enclumes). Pour le reste, elle reste globalement d'un niveau inégalé pour le Neues Bayreuth, voire pour un live de cette période là: stéréo chaleureuse et fine, profonde et incroyable de relief pour les voix et l'étagement des plans sonores, et flattant des cordes simplement magnifiques.
Pas nécessairement un Rheingold inoubliable, mais un Rheingold indispensable car pièce d'un Ring des Nibelungen qui s'affirme dans sa globalité comme le classique par excellence du Neues Bayreuth, par son cast, son équilibre général, et une prise de son qui lui confère une vie, une présence unique parmi les témoignages des années voisines.

Vivement Götterdammerung, Testament nous fait de toute façon là un cadeau superbe... et continue à nous le faire payer chèrement, soit dit en passant (39€ en prix vert les deux CD à la FNAC).

Par Friedmund
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Dimanche 7 janvier 2007


Le Götterdämmerung conclusif du Ring de 1955 lui fera honneur. Encore une fois je me suis délecté de la beauté du son stéréo Decca, d'une grande finesse et d'une merveilleuse chaleur. En plus la dynamique n'est nullement écrasée, et les fracas orchestraux ou bien les choeurs sont tout aussi saisissants que le moindre murmure d'un chanteur ou bruit de scène. La prise de son reste la vedette de ce Ring Testament... et de quelle façon!
Dans sa finesse, cette prise de son fait entendre et prendre conscience bien plus notablement qu'ailleurs des limitations du Siegfried de Wolfgang Windgassen, vraiment à la limite de ses moyens. La beauté du timbre, l'élégance et l'art du mot restent pour cet artiste merveilleux. Mais vraiment on l'y sent très fragile, tout en n'oubliant pas que quelques jours plus tôt il s'était donné sans compter en jeune Siegfried. Si Hermann Uhde parait également un peu effacé, Josef Greindl est simplement monstrueux de présence et de charisme cette année là: quel Hagen! A signaler également, un raccord de quelques mesures d'une autre soirées permettant d'entendre quelques répliques de Gunther chantées par Hans Hotter, en alternance cet été là avec Uhde. Les femmes sont merveilleusement servies par le son, de Astrid Varnay flattée dans toutes ses nuances dans une soirée qui la trouve vocalement souveraine et plus relaxée qu'à l'habitude, à Gre Brouwenstijn dont la Gutrune est une gourmandise voluptueuse permanente, en passant encore par la Waltraute de von Ilosavy si touchante et belle de timbre.

Keilberth reste merveilleusement narratif, cursif, sans maniérisme, idéalement classique comme toujours. Bien sûr les prosaïsmes ci et là ne sont pas totalement absents et on chercherait vainement les fulgurances knappertsbuschiennes, mais cette vision éminemment théâtrale et équilibrée est en fait un vrai bonheur; la beauté du son est l'écrin de pupitres intrinsèquement superbes de sonorités, les cordes surtout. Quant aux choeurs, ils sont simplement fantastiques au II comme III, puissants, mâles, et dont chaque mot claque d'autant plus distinctement qu'ils font démonstration d'une vraie éloquence verbale et dramatique. Le génie de Pitz s'entend ici mieux que nulle part ailleurs. Au final, un excellent Götterdämmerung, plutôt supérieur aux éditions Keilberth 52-53, Krauss et Böhm, les trois Götterdämmerung de Hans Knappertsbusch étant de toute façon inapprochables (surtout celui de 1957). 

Maintenant que ce Ring est intégral comment le situer exactement dans la discographie?

En regardant le détail des journées, on s'aperçoit très vite qu'il ne manque pas d'atouts: 

- Rheingold ne présente pas réellement de merveilles absolues, mais c'est le cas de tous les Ring du Neues Bayreuth à l'exception de l'exceptionnel Kna 58 et sa distribution éblouissante (Grümmer! Konya! Adam! Gorr! Stolze!)
- j'avais été mesuré en accueillant la Walküre, mais elle reste sans doute une des plus belles des années 50, bien supérieure aux éditions 52, 53, 54, 56 et 57 pas nécessairement transcendantes; là aussi 58 reste inapprochable pour un Knappertsbusch en état de grâce transcendant un ensemble Vickers-Rysanek-Varnay-Hotter-Gorr-Greindl de toute façon mémorable, et la rencontre énamourée et passionnée de King et Rysanek en 67 relève de la légende la plus absolue
- Siegfried me semble le plus beau jamais enregistré à Bayreuth, devant Krauss même, et bien entendu devant Kna dont cela n'a jamais été, loin s'en faut, la meilleure journée
- Götterdämmerung me semble infiniment préférable à celui de Krauss un peu pâle, et aux éditions Keilberth de 52 (malgré Lorenz) et 53; comme dit précédemment, les trois éditions de Kna restent ici inapprochables, surtout 57 simplement dément de puissance (et avec Grümmer en Gutrune et Nilsson en dritte Norn pour ne rien gâcher) 

Mais après cette arithmétique un peu vaine, c'est en prenant l'ensemble de ce nouveau Ring qu'on en saisit les caractéristiques essentielles. Là où Krauss et Knappertsbusch offraient des visions fortement personnelles, souvent géniales mais dont les personnalités même induisaient des limitations parce que trop tranchées, Keilberth offre l'équilibre et le classicisme dans ce qu'ils ont de meilleur. On peut écouter ici le Ring, rien que le Ring, narré sans détour ni discours singulier, mais non sans relief et beauté, et surtout dans une pertinence théâtrale permanente. Ce sentiment de Ring classique par excellence est renforcé par la prise de son qui permet d'entendre les classiques Hotter, Varnay, Windgassen, Neidlinger, Greindl ou Kuen comme jamais auparavant, dans un luxe de couleur, de relief, de présence qui les rend palpables, plus vivants et inoubliables que jamais. Alors, oui, la vedette principale de ce Ring est bien ce son somptueux de Decca, et c'est bien plus qu'un détail. Avec les plus grands chanteurs du Neues Bayreuth et sous la baguette d'un Kappelmeister de haute volée, c'est là tout simplement le Ring comme on ne l'a jamais entendu de splendeur vocale, de théâtre brûlant, de murmures et d'éclat. Incroyablement envoûtant et définitivement indispensable, et sans doute globalement plus recommandable encore que la belle édition Orfeo du Knappertsbusch 56.

Le soin mis au packaging, la profusion de photos toutes plus belles les unes que les autres des mises en scène de Wieland Wagner font de ces coffrets une somme wagnérienne hautement délectable que je pense ne pas avoir fini de fréquenter.


Par Friedmund
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Jeudi 11 janvier 2007


La critique semble faire grand cas du Knaben Wunderhorn de Herreweghe, lui prêtant la vertu d’enfin révéler la véritable nature de l’ouvrage. J’en ai trop peu entendu et dans de trop mauvaises conditions sonores pour juger définitivement du fond de cette assertion. Je m’étonne par contre que la version de Riccardo Chailly n’ait pas plus durablement marqué les esprits. A contretemps de l’actualité discographique, je souhaite lui faire un peu de publicité.

La discographie des Knaben Wunderhorn s’est longtemps présentée écartelée entre deux pôles esthétiques radicalement opposés : les versions Prohaska et Szell. Les partisans de la première ont toujours loué la gouaille et l’expressivité immédiate de Heinz Rehfuss et Maureen Forrester, magnifiques chanteurs osant le ton naturel et simple que requièrent ces textes ; la direction de Felix Prohaska alerte, simple et directe est en parfaite harmonie avec ses solistes.  Szell, Elisabeth Schwarzkopf et Dietrich Fischer-Dieskau impriment à ses lieder une atmosphère toute différente, d’une sophistication extrême, soucieux avant tout de détailler cette musique et ce texte en orfèvres. Les premiers accuseront la version Szell de trahir l’oeuvre  par une sophistication traître à son propos et son esprit, les seconds objecteront que la version Prohaska ne déploie pas le raffinement subtil propre à l’écriture mahlérienne. En vérité, si Forrester et Rehfuss incarnent les personnages de chacun de ces lieder, Schwarzkopf et Fischer-Dieskau s’inscrivent plus en narrateurs de ces mêmes numéros (ce que souligne le choix étrange de les faire dialoguer parfois au sein d’un même numéro). Ces deux optiques très fortes ont toujours éclipsé, assez injustement selon moi, la belle médiation réussie par Bernstein plus tard avec Christa Ludwig et Walter Berry ; a contrario, Abbado échouera sur les deux tableaux dans une version que je trouve pour ma part aussi terne expressivement que musicalement sans cachet aucun. Par des options a priori curieuses mais entièrement justifiées et finalement irrésistibles, Riccardo Chailly me semble avoir mis fin au débat.

La surprise immédiatement frappante de cette version est dans sa distribution : non plus deux chanteurs, mais quatre, choisis selon la tonalité et les préférences usuelles de distribution mahlériennes quant au sujet traité. Dans les faits cela revient à laisser Urlicht à une mezzo-soprano (Sarah Fulgoni) et Revelge à un ténor (Gösta Winbergh), une soprano (Barbara Bonney) et un baryton (Matthias Goerne) se partageant plus traditionnellement les autres numéros.

Premier bénéfice de ce choix, une voix de ténor percutante et vaillante impose de manière marquante un Revelge d’une netteté et d’une urgence impossibles à un baryton.
Mais l’élément le plus marquant de ce disque reste un orchestre dont la configuration est non seulement très réduite dans ses cordes (vents et percussions gardant leurs effectifs respectifs  habituels), mais également adaptée séparément à chaque lied. L’écoute s’en trouve entièrement renouvellée, captivante par le luxe de détails instrumentaux offerts, une variété permanente et, bien sûr, la plénitude sonore du Concertgebouw, orchestre aussi raffiné de ton que somptueux de pupitres; et mahlérien de longue date, bien sûr. Surtout, cette réduction offre une mobilité expressive de l’orchestre en parfaite adéquation avec le ton de ballades propre à l’œuvre, sans jamais se départir d’un raffinement tout mahlérien. Les optiques de Szell et Prohaska ne sont pas ici réconciliées, mais transcendées par un choix musicologique basé sur la reproduction de l’effectif choisi par Mahler lors des Liederabend de 1905 donnés dans une salle réduite du Konzertverein (la Brahmssaal) : la splendeur des Wiener Philarmoniker conjuguée à l’éloquence d’un effectif de cordes significativement réduit. La volonté de Chailly de redistribuer les numéros dans un ordre différent de celui traditionnellement proposé concourt également au sentiment de renouveau sans cesse captivant offert par cet orchestre.

Les deux chanteurs principaux sont à l’image des options orchestrales de Chailly : voix somptueuses de timbres, légères et mobiles, se réinventant pour chaque nouveau lied dans un ton différent voire une identité tout à fait nouvelle, incarnées sans excès et dans un raffinement de chant permanent. Il me faudrait détailler chaque lied pour rendre palpable le degré d’imagination de Goerne et Bonney. Tout juste noterais-je pour Bonney des souffles parfois coupés. Goerne est quant à lui une leçon permanente, détaillant chaque mot comme nul autre sans jamais que cela ne sonne affecté. Winbergh est simplement glorieux de beauté et de sobriété vaillante dans un Revelge qui porte l’uniforme avec élégance. Fulgoni ne saurait se comparer bien sûr à Forrester ou Ferrier dans Urlicht, mais peu importe : cela demeure magnifiquement chanté, et l’intérêt de l’orchestration originale du lied (retravaillée pour Résurrection) emporte tout.
Un très grand disque.  

Discographie abrégée (versions citées, toutes disponibles en CD)

- Felix Prohaska ; Symphonique de Vienne ; Maureen Forrester, Heinz Rehfuss (Vanguard)
-  George Szell, Philarmonia Orchestra, Elisabeth Schwarzkopf, Dietrich Fischer-Dieskau (EMI)
- Leonard Bernstein; Philarmonique de New-York; Christa Ludwig, Walter Berry (CBS)
- Claudio Abbado; Berliner Philarmoniker; Anne Sofie von Otter, Thomas Quasthoff (DG)
- Riccardo Chailly; Concertgebouw Orchestra; cf. ci-dessus(Decca)
-  Philippe Herreweghe; Champs-Elysées; Sarah Conolly, Dietrich Henschel (Harmonia Mundi)

Par Friedmund
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Dimanche 14 janvier 2007

Cette Alceste est vraiment d'une grande tragédienne, peut-être la plus humaine de la discographie. Pourtant, j'émets des réserves, non pas tant sur la voix qui ne suit pas toujours le mot (l'intensité de la projection déclamatoire gluckiste dans l'aigu est de toute façon inhumaine), mais sur le phrasé, sublime dans la douceur, mais parfois bien plébéien dans l'agitation. Pour tout dire, je trouve plus de noblesse à Jessye Norman, également plus à l'aise vocalement et plus proche d'un personnage classique dans sa composition (quelle majesté!).

De manière générale, Norman à l'instar de Flagstad, et à l'encontre de Callas et Baker, me semble déployer une noblesse, une retenue, mais aussi une sûreté du ton, un marbre vocal et une plénitude du phrasé qui délivrent mieux le sublime de ce drame et de cette musique. La tenue marmoréenne des voix de Norman et Flagstad laisse couler la musique et sublime le drame: et si trop d'affects réduisait l'efficacité de ce génial opéra?

Pour compléter mon sentiment sur le live londonien de Baker, j'y ai apprécié l'orchestre (ne serait-ce des tempi parfois trop uniformément rapides) et les clés de fa, mais l'Admète de Tear me fut une vraie peine entre les scories de la langue parfois bien laides, l'aigu arraché sans cesse et qui hache les phrasés, et surtout le manque d'élégance général de cette incarnation; à noter que Mackerras le ménage au maximum en coupant son Bannis les craintes au II, ainsi que le redoutable emportement du III Que votre main barbare. Son remarquable pour un live, sauf au II (duo très perturbé, et scène finale très abîmée)

A mon sens, la version Orfeo de Baudo, malgré les raideurs du chef, continue de dominer la discographie. La concurrence est de toute façon impossible: les intégrales Decca de Flagstad et le live de Callas sont plombés par les chefs et les chanteurs une fois passées les fulgurance de nos deux divas, et la version Gardiner est pour sa part plombée par Von Otter et les options bizarres du chef qui mêle les versions de Vienne et de Paris, et invoque Berlioz pour justifier ses tripatouillages).

Je n'ai pas entendu par contre la version Naxos qui ne me semble guère emballante (d'autant plus que c'est la version de 1767).

 

Par Friedmund
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Dimanche 14 janvier 2007


Quelle belle Marschallin que celle de Grümmer, singulière, angélique, qu'on imagine blonde et catholique, d'un naturel, d'une douceur, d'une pureté quasi enfantine qui en fait l'antithèse absolue de Schwarzkopf ! Son début de premier acte n'a pas une trace de coquinerie, mais une féminité délicate très surprenante: cette maréchale est bien jeune... Et son ja, ja final est d'une douceur caressante, d'une pudeur ineffable... Sans doute pas mon idée de la Maréchale, mais comme pour l'Elettra de la divine Grümmer, on rend les armes devant le contre-emploi! Quant au chant que dire si ce n'est que c'est Grümmer en 1959: la voix est sublime, la ligne aérienne (la délicatesse de Die Zeit die ist ein sonderbar Ding! ce Hab mir's gelobt qui commence tel un des quatre derniers lieder!)... de toute façon c'était la plus belle voix du monde!

Le reste est plus anecdotique. Kerstin Meyer a beau avoir une voix superbe et une réelle présence (vocale surtout), j'ai trop d'Octavian dans les oreilles pour la trouver marquante. Lisa Otto est sans grâce, et sonne infiniment pâle et vieillie par rapport à Grümmer (un comble!). Josef Greindl n'a plus d'aigus, et traîne sa voix de Hagen sans une once de classe... et les sifflements et effets de la fin du II relèvent d'un goût plus berlinois que viennois. Quant au maestro Varviso, c'est d'une lourdeur infinie, martelée, sans envol... même la valse d'Ochs se termine en bourrée auvergnate.

Quelques mots sur la qualité sonore assez difficile du document: son sourd, saturé dès le forte (voix incluses), instable et peu propre (les vents pleurent inexorablement, le hautbois en premier lieu). Bref, entre la qualité sonore et l'entourage de Grümmer, un document pour les fous de la divine Elisabeth qui, comme moi, ne sauraient vivre sans toute pièce de son trop maigre leg.
 A ceux là je rappelle également l’existence d’une sélection Electrola qui voit Grümmer en Octavian cette fois-ci, face à la Maréchale encore trop jeune de Leonie Rysanek. 


Par Friedmund
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Dimanche 14 janvier 2007

 

Je viens de mettre la main sur un très beau livre d'André Tubeuf, Divas, présentant d’éblouissantes photos de divas choisies pour leur photogénie, leur beauté et leur capacité de transmettre le geste dramatique à l'objectif. On y retrouve avec plaisir de magnifiques prises, parfois dramatiquement fort évocatrices ou simplement flatteuses de leurs beautés, d'artistes telles Geraldine Farrar, Mary Garden, Lina Cavalieri, Kersthin Thorborg, Maria Jeritza, Lotte Schöne, Rosa Raisa, Siegrid Onegin ou bien encore Claire Dux ou Germaine Lubin.

Pour chacune une courte notice biographique, et, en accompagnement, un CD de 16 pistes présentant vocalement la plupart de ces inoubliables divas du début du 20ème siècle (Lina Cavalieri en Manon Lescaut, Siegried Onegin en Fidès, Jeritza dans die Tote Stadt, Georgette Leblanc dans l'Amadis de Lully, Claire Dux dans Mignon, Rose Caron dans Sigurd, Lotte Schöne chez Suppé...).

Superbe !

  

 

Par Friedmund
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Dimanche 14 janvier 2007


Je m'étais juré de ne pas m'adonner à ce pur produit du marketing, et bien voilà c'est fait, je l'ai acheté hier. Jusqu'ici les intégrales wagnériennes de Placido Domingo ne m'avaient pas du tout convaincues, ne serait-ce Lohengrin, partiellement... sans pour autant que j'en oublie bien d'autres ténors que je préfère nettement dans le rôle.


Ce coffret a l'énorme avantage de ne pas reposer entièrement sur les épaules de Placido Domingo. D'abord Nina Stemme, qui si elle ne soutient pas l'attention de bout en bout, démontre des frémissements, des splendeurs, une jeunesse surtout, absolument magnifiques. Bien sûr elle n'est ni torche comme Mödl, ni furie amoureuse comme Traubel, ni pur mythe comme Flagstad, mais tant de délicatesse dans la voix, tant de charme se dégagent de ce vibrato frémissant, juvénile et sensible... On attend avec impatience ses nouveaux enregistrements wagnériens, cette Isolde me semblant déjà autrement plus intéressante que ses Wesendonck-Lieder pourtant loués par la presse. Rene Pape n'est pas une découverte, et sa voix de violoncelle est d'une classe indéniable: du très beau chant, mais l'émotion y est un peu absente par rapport aux plus grands, ou même simplement comparé au déchirement bouleversant que mettait Selig à la Bastille. Olaf Bär est une excellente surprise: je craignais un peu son Kurwenal, mais il est aussi bien chantant que dramatiquement présent. Mohiro Fujimura est une Brangäne à la voix claire et jeune, superbe, idéalement accordée à Stemme: j'ai hâte de l'entendre en Fricka au Châtelet. Si Ian Bostridge est un beau pâtre, le luxe de Rolando Villazon en Marin ne me semble pas particulièrment notable, là où Schock avec Furtwängler ou Schreier avec Kleiber posaient d'emblée une ambiance inoubliable.

J'ai dit plus haut à quel point les incarnations wagnériennes de studio de Placido Domingo m'ont laissé froid: Walther sans allemand, Tannhäuser débraillé, Parsifal étrange... seul son Lohengrin m'avait paru digne de référence, quoiqu'un ton net derrière les Melchior, Konya ou Thomas d'hier, voire des Seiffert ou Heppner d'aujourd'hui. Son Tristan, si avancé dans sa carrière, me semble par contre étonnant de simple chaleur, de jeunesse, de sensualité tendre et délicate après tant de Helden barytonnant et gris de voix. Un Tristan marquant de ton, cela devient rare, et c'est ce que me semble réussir Domingo: là où Melchior était légendaire, Vinay brûlant, Windgassen bouleversé, Vickers poète, Domingo est simplement amoureux et jeune. Le timbre, somptueusement enregistré, est caressant, la voix étonnamment solide, et tout reste d'une superbe musicalité, les délires du III rendus sans scorie comme une infinie mélodie d'une somptueuse beauté tout en legato. Vraiment du grand art !

Antonio Pappano
est soucieux avant tout de rendre la partition telle qu'elle est, lisible et sans parti pris. C'est très bien léché, parfois agréable, malgré la tendance au fortissimo un peu envahissante, surtout au point culminant du duo d'amour. Agréable mais pas mythique pour deux sous, là où Karajan, Furtwängler, Böhm ou Berntein nous ont invité à de tout autres sortilèges...
Pourtant, l'orchestre de Pappano  un écrin adapté à la chaleur et à la jeunesse de Stemme et Domingo, tous deux idéalement assortis, créant une unité de ton que ne déparent pas Pape, Bar, Fujimura, Bostridge et Villazon. C'est là un Tristan und Isolde dans le fond très personnel et singulier, très original, avant tout guidé par une musicalité lyrique et chaleureuse. Et si c'était là un Tristan romantique, mais d'un romantisme tout méditerranéen, sensuel, simplement amoureux, tendre et dont la gravité n'est qu'humaine sans once de métaphysique? Quoi qu'il en soit un bien beau disque, auquel manquent pourtant les vertiges de la scène et les déchirements des amants. 

 

Par Friedmund
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Jeudi 18 janvier 2007


Bien sûr il y a la présence ineffable et surnaturelle de Kathleen Ferrier et l’art si caractéristique de frapper les mots de Julius Patzak, dirigés par le chef qui créa l’œuvre en 1911, Mahler tout juste décédé quelques mois auparavant : disque immortel d’émotion et de beauté. Bien sûr, à l’opposé sur les axes temporels et stylistiques, la démarche au scalpel de Boulez, auscultant la partition et en flattant toute la modernité sans rien des excès postromantiques précédents, et passionnante. Bien sûr, Giulini tire des Berliner Philarmoniker un lyrisme chaleureux et chatoyant. Mais voila, pour aller droit au but, tous me semblent devoir s’effacer désormais devant cette miraculeuse prise radio de la Herkulessaal de Munich en 1970.

Là où les grands noms de la baguette ont toujours opté pour des visions très fortes stylistiquement voire philosophiquement, Rafael Kubelik choisit le parti de la musique. Et on sait quel fin musicien était cet artiste merveilleux. La clarté orchestrale, proprement stupéfiante, de son orchestre mahlérien en remontre à Boulez même. Surtout le lyrisme affleure partout, sans mélo, mais avec une chaleur, un allant, qui transforme ces lieder en une musique entraînante, chaleureuse, caressante. Jamais mieux qu’ici Der Trunkene n’a montré telle plénitude sereine, jamais Von der Schönheit n’a eu cet esprit volubile et ludique, ou bien encore Das Trinklied cette urgence de vivre…. Et c’est pourtant bien là le sens de ces textes.

Kubelik trouve en Janet Baker et Waldemar Kmentt des solistes en parfaite osmose aussi bien musicale que spirituelle, renouvelant ainsi le miracle d’unité de Walter dans une optique toute différente.
Waldemar Kmenntt transforme complètement le ton du Trinklied : plus de désespoir, mais une mélancolie douce-amère, quasi hautaine, virile, dominatrice, à mille lieues des pathologies suicidaires que l’on entend usuellement. Et quelle ligne de chant élégantissime, à l’expression si sophistiquée et musicienne en diable, et avec quelle aisance dans un lied où tant s’époumonnent ! Son Trunkene démontre la même souveraine tenue, la même classe : ivre peut-être, mais en sage digne et serein. Janet Baker est aux antipodes de Kathleen Ferrier : incarnée, chaleureuse, quasi maternelle, rayonnante de féminité, d’humanité. Der Einsame im Herbst irradie le besoin d’amour et de tendresse, l’attente folle d’espoir et non plus le lourd et douloureux renoncement. Et quel art du mot! Un seul exemple : la longue phrase descendante « Ich komm zu dir.. » commence dans une plénitude voluptueuse avant de mourir, anéantie, sur toute la fatigue du  « … Erquickung not. ».  Von der Schönheit la verra tour à tour primesautière, et mieux encore confondante en  adolescente partagée entre timidité et désir.  Il faudrait un article en soi pour commenter l’art, la beauté chaleureuse d’un Abschied incarné, prenant la pleine mesure sensorielle du monde. Inutile bien sûr de dire que la voix est somptueuse, les colorations simplement merveilleuses, la ligne de chant royale.

Voila donc un Chant de la Terre qui irradie l’humanité, l’amour, la beauté du monde, la plénitude sensorielle. On prend ici la coupe d’or pour se consoler et non pour se perdre, et au moment de l’adieu on ressent l’instant de tous ses sens sans se désincarner. Contresens après que tant aient voulu nous traîner au tombeau? Rien de moins sûr, bien au contraire. Le désespoir mahlérien est indissociable de l’amour de la vie, de sa beauté, de sa chaleur : c’était mourir qui angoissait Mahler, pas vivre !
La finesse musicale et la clarté de Kubelik, le grand art de Baker chaleureuse et superbe, le ton et la classe de Kmentt, et plus encore l’humanisme tout mahlérien qui les unit concourent à placer ce disque tout en haut de la discographie. La prise de son est excellente, claire et riche en couleurs, équilibrant idéalement les voix et l’orchestre, et contribue à rendre ce disque indispensable.

Par Friedmund
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