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Saison 2006-2007

Dimanche 7 janvier 2007 7 07 /01 /2007 17:37
  
Matinée enthousiasmante cet après-midi: Garanca et Antonacci enivrent d'un parfum d'âge d'or!

Elina Garanca est le faste vocal fait mezzo: la voix, étendue et puissante, est de surcroît magnifique de couleur, agile et fière. Rarement ai-je entendu Sesto plus beau et affirmé, souverain de style, et magnifique de voix. Tout juste, émettrai-je le sentiment d'une certaine froideur et réserve un peu pénalisantes dès lors qu'il s'agit d'un personnage aussi juvénil et passionné que Sesto. Mais c'est là broutilles: la voix de Garanca est du plus précieux bronze.

Anna-Caterina Antonacci est tout simplement la plus belle Vitellia qu'il m'ait été donné d'entendre. La beauté de la langue, l'intelligence impressionnante des récitatifs, la musicalité de la ligne, tout est vocalement d'anthologie... et encore je ne parle même pas ici de sa souveraine tenue scénique, de la beauté magnétique qu'elle dégage en scène. Les mots me manquent pour décrire la grandeur de cette Vitellia, sa beauté, sa présence. Après un "Non piu di fiori" admirable, la frustration de ne pouvoir ovationner la chanteuse m'était immense, le chef ayant bien mal opportunément décidé qu'il enchainerait...

A côté de ces deux performances épatantes, le bonheur continuait avec la Servilia délicate et délicieuse de Ekaterina Syurina, justement ovationnée à l'issue de son air, et qui n'est pas sans rappeler les beautés d'une Edith Mathis. On urge Gérard Mortier de la réinviter rapidement dans Mozart. Christoph Pregardien quant à lui semble plus en voix qu'il y a deux saisons: ce Tito en difficulté dans l'aigu reste impérieux de timbre et de ton patricien, tout particulièrement dans des récitatifs souvent superbes.

Hannah Esther Minutillio est par contre un Annio médiocre, de chant, de timbre, de langue, tout comme le Publio de Roland Bracht, usé jusqu'à la corde, et désormais simplement inacceptable de mauvais chant. Ces derniers ne gâchent pourtant rien de cette superbe matinée, bien dirigée par Gustav Kuhn, et où, en seconde vision, mon avis a sensiblement changé sur la mise en scène des Hermann que je trouve finalement plutôt belle et réussie.

On peut bien dire ce que l'on veut, un grand chanteur change une représentation d'opéra: aujourd'hui, nous en avions deux aussi superbes et charismatiques l'une que l'autre.
Chapeau bas, Mesdames Antonacci et Garanca!
Par Friedmund - Publié dans : Saison 2006-2007 - Communauté : Musique Classique
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Dimanche 7 janvier 2007 7 07 /01 /2007 17:44

 

Il est très rare que je regrette d'avoir vu un spectacle, tant bien même est-il mauvais. Ce soir je regrette tristement cette soirée un tant soi peu pathétique; dans son sens premier et sans ironie, j'aime trop Alagna et l'ai trop défendu ci et là pour écrire d'une plume sanglante sur cet immense artiste et chanteur. Maintenant il m'est bien nécessaire d'admettre que je retire avant tout de ce concert un immense malaise.

La donne était connue dès le départ: la première partie serait dédiée aux compositions de ses frères. La première parait charmante, à la seconde on se dit que décidément on est loin de Duparc, à la troisième on s'ennuie ferme. Par chance, le programme est court... A la faible substance de cette musique, s'ajoute l'embarras de comprendre pourquoi il est nécessaire de lire les mêmes poèmes avant qu'ils soient chantés. Alagna douterait-il tant lui même que ces mélodies trahissent la poésie de ces textes de Rimbaud, Verlaine ou Hugo? Imagine t-on réciter Heine entre deux lieder de Schumann? Ou bien serait-ce là un moyen de raccourcir un programme pourtant déjà très court?

La seconde partie a le mérite de remettre un peu de dignité artistique ci et là, notamment un beau Stradella, un Scarlatti tout à fait acceptable et un beau Chant du départ de Tosti. Pour le reste, on est principalement à Naples ou assimilé, avec des bonheurs divers. Dicitencello vuie donné en bis est insupportable d'effets exagérés et pleurnicheurs, mais l'aigu final usuel sera bien escamoté pour une fin moins exposante... A contrario, Io te vurria vasa était magnifique, peut-être le meilleur moment de la soirée.

Alors que le programme ne respire déjà pas la qualité artistique, Alagna fait le cabot, avec poses de crooner dos à la salle, bras écartés, allant serrer les mains du public et autres pitreries. Tout ça pour la plus grande joie d'un public dont on sent bien au comportement qu'il n'est pas celui des salles d'opéra, mais celui d'un troisième âge populaire et féminin, venu aux variétés. L'idée du Jacky de Brel m'a accompagné souvent au cours de la soirée, me faisant comprendre in fine mon malaise: ce n'est plus le récital du plus beau ténor lyrique de la scène internationale, mais celui d'un crooner de variété dont on dirait qu'il jette ses derniers feux dans une salle chaleureuse mais même pas délirante... et bien sûr même pas pleine.

Et la voix me direz vous? Difficile d'en juger dans tel répertoire. Le médium reste de toute beauté, les montées prudentes et rares dans un aigu très peu sollicité autrement que dans des pianissimi habiles. Le retrait de la Danza initialement prévue et l'absence d'un seul air d'opéra exigeant de tout le programme n'est pas de nature à empêcher comme un soupçon de détérioration d'une voix que l'on sent perdre sa couleur dès le passage franchi.

Mais ce n'est pas tant une possible crise vocale qui rend cette soirée triste: on sait bien Alagna recouvrer de graves problèmes de santé et que Radames ne doit rien arranger. Le malaise provient de sentir Alagna en complète crise artistique, faisant succèder à l'épisode Mariano un récital d'une telle indigence, et sans projet artistique autre que d'aller se casser la voix en Otello ou en Chénier.

Roberto Alagna est non seulement une voix d'exception, un styliste hors-pair, mais aussi un artiste attachant. Gageons que cela n'est qu'une nécessaire respiration après beaucoup d'années de pression médiatique importante, et que nous retrouverons Alagna à son meilleur très bientôt. 


Par Friedmund - Publié dans : Saison 2006-2007 - Communauté : Musique Classique
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Dimanche 7 janvier 2007 7 07 /01 /2007 17:52



Nouvelle soirée de très haute volée pour Anna-Caterina Antonacci ce soir, se concluant par un Non piu di fiori ineffable, indescriptible de classe et de beauté de chant. Elina Garanca a beau lui ravir la vedette à l'applaudimètre, le joyau de ce début de saison, c'est cette Vitellia insensée, d'une humanité et d'une sensibilité jamais entendues dans le rôle, pleinement assumée vocalement du la au ré et dans la vocalise, et qui irradie en permanence la beauté, vocale, verbale et scénique... Bref, j'arrête ici, je pourrais en parler des heures! Toujours aussi chaleureuse et accessible, elle nous a offert l'immense plaisir à un ami et à moi-même de nous consacrer un bon quart d'heure à la sortie des artistes pour discuter avec nous de ses souvenirs parisiens, de ses prises de rôle à venir ou de ceux qui lui plairaient à l'avenir. Un rare moment de bonheur venant prolonger ceux offerts sur scène les heures précédentes. 
Garanca est toujours vocalement aussi glorieuse, c'est fantastique il faut bien le dire, mais aussi toujours un peu réservée et peu expansive émotionnellement: l'émotion ne vient pas nécessairement se conjuguer à ce chant magnifique, sauf peut-être pour un Deh per questo istanto où l'armure se fendait un peu.

Le reste de la soirée m'a semblé un net cran en dessous de la matinée du 17. Hormis Ekaterina Siurina toujours délicieuse en Servilia, le reste du plateau était ce soir à la limite de l'inacceptable. Hannah Esther Minutillio, déjà vocalement peu attractive de timbre et de fluidité mozartienne, a rencontré de vrais problèmes avec la justesse dans ses deux airs. Roland Bracht m'a semblé encore plus intolérable que précédemment, lourdaud et vocalement à bout, pâteux d'émission, sans souffle et d'une laideur de chant et de voix incommensurable: je l'aurais presque maudit de gâcher par ses interventions les pures splendeurs qu'offraient Antonacci et Garanca lors du trio du II. Christoph Prégardien n'en pouvait simplement plus ce soir, en difficulté permanente dans ses trois airs, et même dans certains de ses récitatifs: on sent l'immense artiste qu'il a été, on devine les intentions de musicalité et le souci permanent du style et de l'élégance, le timbre reste somptueux... mais l'instrument ne répond simplement plus. A la baguette, Gustav Kuhn s'est révélé plutôt irrégulier, ici très mou voire décharné, là bien allant et chantant, rappelant un peu les cyclothymies de ses Cosi de l'année dernière; à son actif, une belle pâte orchestrale pourtant.

Bref, une soirée dominée par Garanca, et surtout par une Antonacci encore une fois inoubliable.

 

 

 

Par Friedmund - Publié dans : Saison 2006-2007 - Communauté : Musique Classique
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Dimanche 7 janvier 2007 7 07 /01 /2007 18:00


J'en reviens un peu déçu, principalement à cause du chef.
Je m'explique. Tout commence somptueusement: Hartmut Haenchen commence par déployer un orchestre magique, retenu, frissonnant, d'un grand lyrisme (il suffit de voir les rondeurs qu'ils donnaient à sa gestuelle!), mesuré dans la dynamique... bref féérique et idéal. On se dit alors qu'un grand moment se présente. Arrive la fin du duo, et Haenchen déploie pour la première fois l'ensemble de l'orchestre fortissimo, garantissant un très bel effet... s'il était resté temporaire. Le problème, c'est qu'à partir de ce moment là, on ne sortira plus de ce tapage. L'orchestre n'est plus frémissant et lyrique, mais complètement assourdissant: le septuor des juifs perd toute sa subtile dynamique, les sept voiles, très raides, ne distillent aucun parfum d'Orient, et la magnificience et la subtilité des traits d'orchestre de la scène finale sont complètement noyés dans cette apocalypse de cordes et cuivres. Là où on devrait baigner dans l'érotisme le plus voluptueux, même malsain, on demanderait presque une aspirine pour cause de migraine... On finit dans le boucan, plus frustré encore après avoir goûté une première demi-heure de pure anthologie straussienne.

Catherine Naglestad est la première pénalisée de cet état de fait, le volume de décibels de sa scène finale ne lui laissant aucune opportunité de jouer avec sa voix, et la forçant à puiser dans ses ressources pour quelques phrases clés où elle viole son tempérament lyrique pour se faire entendre. Pour le reste, ses aigus sont peut être moins aigres que ceux de Mattila, mais elle n'en a vocalement ni la lumière, verbalement rien de la subtilité, et si elle fait la totale, elle ne possède pas non plus la sensualité agressive et féline de Mattila en scène. Globalement, cela reste une prise de rôle tout à fait appréciable, même s'il ne faudrait pas qu'elle y laisse sa voix, pas vraiment faite pour ça. Evgeny Nikitin se révèle par contre une franche déception en Jochanaan. Point très positif, sa voix très claire donne une vraie jeunesse à son personnage, mais cela ne saurait compenser des graves inexistants et des aigus qui n'ont pas la solidité requise par l'écriture straussienne; quelques huées aux saluts finals. Chris Merritt en fait des tonnes vocalement et scéniquement, écrasant de son charisme le plateau; pour la voix par contre, on sent l'aigu plus fragile qu'auparavant dès qu'une certaine violence expressive est demandée, et finalement de plus en plus de caractère plutôt que héroïque. Jane Henschel, Herodias, et Tomas Muzek, Narraboth,sont quant à eux parfaits.

Parterre à plus d'un tiers vide avant le mouvement de masse précédant l'arrivée du chef. Dommage, malgré les réserves sur Naglestad et Nikitin, et l'irrégularité de Haenchen, cela reste un beau spectacle, la mise en scène de Dodin étant efficace à défaut d'être géniale.

 

Par Friedmund - Publié dans : Saison 2006-2007 - Communauté : musique classique
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Dimanche 7 janvier 2007 7 07 /01 /2007 18:04



 

A force de fréquenter les salles trop souvent, on oublie parfois que certaines soirées peuvent être hautement nutritives musicalement, musicologiquement et intellectuellement.

L'interprétation de René Jacobs passionne et interpelle de la première à la dernière note. Difficile de noter en quelques lignes l'étendue de la richesse offerte par le chef. La réflexion sur les tempi est absolument phénoménale: "Batti, batti" ou "La ci darem" pris dans des mouvements aussi vifs que soutenus retrouvent toute leur vis comica, alors que, a contrario, l'ouverture ou l'apparition finale du Commandeur distillent une frénésie dramatique et une vitalité jamais entendue dans leurs vifs andante. Idem pour le "Finchè dal vino" pris dans un mouvement ample, plus lent qu'à l'habitude, et surtout formidablement dansant et soutenu, ouvrant le finale en en définissant d'emblée la caractéristique dansée. L'intrication des trois danses du premier finale, fortement contrastées jusqu'à l'agressivité pour la contredanse et la paysannerie aura été un moment de rare jubilation musicale. Mémorable également "Ah fuggi il traditore" pris dans une violence sèche de cordes et une urgence toute droite issue d'une aria seria de Haendel. La tendance naissante de Jacobs à la variation fréquente de tempi me laisse par contre plus partagé. D'une part l'enchaînement récitatif-numéro est souvent remarquable, arias et ensemble prenant des envols somptueusement lancés dans des solutions de continuité très travaillées, d'autre part le procédé peut être parfois plus anti-musical que satisfaisant. Ce nouveau tic, typique chez Harnoncourt, est en développement très net chez Jacobs depuis sa Clemenza di Tito : espérons qu'il ne gangrènera pas trop de la sorte ses interprétations toujours fabuleuses.

 

La qualité des pupitres du Freiburger Barockorchester reste remarquable, quoique d'une sonorité légèrement raide et sèche en comparaison du Concerto Köln, et Jacobs joue à merveille, pour reprendre ses propres termes de cordes qui parlent et avancent en dialogue permanent avec des bois qui chantent et retardent. Les cordes incisives, leur virtuosité et leur qualité d'articulation sont simplement bluffantes, alors que les bois déploient des sonorités d'une richesse musicale étonnante. Tout juste peut-on déplorer que l'acoustique de Pleyel ne rend malheureusement pas service à un tel orchestre, la réverbération trop fortement marquée des sons les mixant trop globalement, nuisant significativement à la finesse et à la capacité de distinction des pupitres. Cette richesse de fusion des pupitres est sans doute appréciable dans Mahler, mais assassine pour Mozart sur instruments anciens. Le recours à l'ornementation systématique des parties da capo est bien entendue salutaire, et contribue à animer et à vitaliser cette partition ainsi irradiée de jeunesse et de rythme, à mille lieues des tombes marmoréennes habituelles. Il sera désormais difficile d'entendre de tristes da capo nus avec une molle noire à 50, un peu comme Harnoncourt a rendu en son temps impossible l'audition par les oreilles modernes de passions de Bach coulées dans le marbre.


Soyons franc, le premier attrait de la représentation d'hier restait le chef. Son plateau est homogène et sans génie, mais a le mérite de s'inscrire en parfaite osmose dans la démarche dramaturgique et stylistique de Jacobs : voix jeunes, raffinées et légères, virtuoses, et animées du sens de la scène. Que cela n'empêche pas d'en dire deux mots. Johannes Weisser s'impose par l'élégance de sa voix grande et somptueusement projetée : dommage que le chant, superbe, soit parfois entaché de scories verbales mal maîtrisées. La voix de Lorenzo Regazzo perd beaucoup de sa subtilité dans l'étouffoir vocal qu'est Pleyel. Je l'ai trouvé en fait satisfaisant mais plutôt quelconque. Kenneth Tarver remplace Werner Güra à la dernière minute et se révèle un Ottavio fort séduisant, raffiné et sensible, merveilleux de beau chant. Sans doute la plus belle prestation musicale de la soirée. Alessandro Guerzoni en Commandeur aussi sonore que bien articulé est simplement parfait, alors que Nicolay Borchev campe un beau Masetto dont la jeunesse et la légèreté sont les premières qualités. Alexandrina Pendatschanska reste étrange, étrangère presque, en Elvira qu'elle anime peu, ce que la version praguoise souligne encore plus cruellement : ni l'âme, ni la sensibilité, ni la quelconque vis comica ne donnent vie et corps au personnage. Sunhae Im ne manque certainement pas de cette verve ni d'abattage pour une Zerlina magnifiquement soutenue par le chef. Pourtant, la voix a beau être fruitée et l'actrice piquante, tout cela manque par trop de luxe dans l'étoffe vocale ; on regrette la somptueuse Bonitatibus initialement prévue. Enfin, Olga Pasichnyk séduit par la blondeur, la projection, la beauté d'ensemble, mais échoue sa Donna Anna sur une vocalise trop imprécise: trop de notes assurément pour elle dans la strette du Non mi dir ; elle en oublie quelques unes et savonne les autres.


En dépit des réserves émises ci et là, cette soirée n'en demeure pas moins un très grand moment de musique et de musicologie, très souvent d'une richesse musicale étonnante et d'une cohérence intellectuelle d'ensemble absolument fabuleuse. L'interview de René Jacobs fournie dans le programme vaut à elle seule son pesant d'or dans ses réflexions passionnantes sur la structuration potentielle quadripartite de l'opéra, le dialogue des pupitres, la variété des tempi, la critique des thèses hoffmanniennes, le statut du second finale à Vienne, ou bien encore la typologie vocale et la caractérisation psychologique de Anna et Ottavio. Après la version de Prague ce jour, Jacobs donnera demain celle de Vienne... et vivement le disque annoncé pour l'année prochaine !

 

 

 

Par Friedmund - Publié dans : Saison 2006-2007 - Communauté : Musique Classique
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Dimanche 7 janvier 2007 7 07 /01 /2007 18:06


Mise en scène de Wernicke magnifique, pensée, cohérente, intelligente, forte, une des plus belles vues depuis longtemps à Paris. Orchestre et choeurs fabuleux, direction de Sylvain Cambreling exceptionnelle de beauté de pâte, de dosage des pupitres et d'élégance.


Polaski magnifique de présence dramatique, intense, à la déclamation prenante une fois passées les difficultés du duo avec Chorèbe et un Chers Tyriens bien mauvais. Jon Villars est superbe, affirmé, alternant beau lyrisme et accents héroïques de sa voix claire et facile. Leur duo pianissimo, magnifiquement enivré par un très grand Cambreling restera un moment de magie opératique rare. A l'exception d'un Ferrari bien fruste en Chorèbe et d'une Zaremba trop lourde pour Anna, seconds plans excellents; beau Narbal de Youn.

Pour répondre à le question de la comparaison avec les représentations du Châtelet (1), la balance penche clairement pour moi vers Bastille, malgré les inoubliables prestations d'Antonacci et Tezier. 

Qu'on le veuille ou non, une grande mise en scène transforme une soirée d'opéra, et celle de Wernicke est splendide de bout en bout. Si en plus on ajoute un chef d'orchestre touché par la grâce, une grande tragédienne à l'oeuvre, fut-elle vocalement usée, et globalement d'excellents chanteurs, on frise le bonheur absolu.
 

(1)  Pour retrouver une chronique ancienne, mais en anglais, de la production Kokkos-Gardiner, voici ce que j'en écrivais à l'époque: 

http://operachroniques.over-blog.com/article-6005254.html 

 

 

Par Friedmund - Publié dans : Saison 2006-2007 - Communauté : Musique Classique
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Dimanche 7 janvier 2007 7 07 /01 /2007 18:33

 

Programme:

Berlioz, Damnation de Faust : Marche hongroise
Gounod, Faust: Air des bijoux
Massenet, Le Cid: Pleurez mes yeux
Berlioz, Béatrice et Bénédict: Ouverture
Massenet, Manon: Adieu notre petite table
Bizet, Carmen: Habanera

Mascagni, Le Maschere: Ouverture
Puccini, La Rondine: Il bel sogno di Doretta
Puccini, Manon Lescaut: In quelle trime morbide
Verdi, I Vespri Siciliani: Ouverture
Verdi, La Forza del destino: Pace, pace mio Dio!
Puccini, Madama Butterfly: Un bel di vedremo

En bis:


- Non ti scordar di me
- Granada
- Musica
- O mio babbino caro (au piano)


Orchestre de Bretagne, direction Eugène Kohn
 



Premier récital parisien d'Angela Gheorghiu, très attendu et dans une salle comble. Pour les demoiselles friandes de ce genre de détails, robe très colorée à dominante jaune vif en première partie, robe bleu marine à pois blanc façon Givenchy la mettant superbement en valeur en seconde partie.

Son programme commence par un Air des bijoux un peu à froid mais qui déploie tout de suite l'étoffe somptueuse du timbre, et un trille vraiment magnifique. La vraie surprise vient de l'air de Chimène qui suit, chanté d'une voix pleine et dense, avec une intensité du phrasé absolument remarquable; l'émotion est palpable chez l'artiste comme dans le public qui se retient de longues secondes avant d'applaudir. L'air de Manon est très bien chanté, avec un haut sens de la nuance tout à fait admirable, et surtout beaucoup de délicatesse, même s'il paraît un peu tiède, naturellement, après les émotions de Chimène. La Habanera sera beaucoup plus intéressante, premièrement par un grave bien plus présent qu'au studio, mais surtout par la façon d'accentuer les rythmes de la ligne de chant avec mordant et incisivité, intéressant en permanence dans un air pourtant rebattu à l'extrême.

Passée une ouverture de Mascagni bienvenue dans un récital où les chefs nous abreuvent usuellement des pires tubes du répertoire, le temps est venu du répertoire italien. Le sogno di Doretta sera simplement somptueux: on ne sait quoi plus admirer de la beauté fabuleuse du timbre, du raffinement des phrasés, de la féminité sensuelle à fleur de peau, ou bien de la mobilité permanente des nuances. Ces quelques minutes là justifieraient à elles seules le déplacement, tant cette soprano est simplement là somptueuse de pure beauté vocale, dans l'émission comme dans la ligne: du très grand art. Un plaisir ne venant jamais seul, In quelle trime morbide vient confirmer les affinités pucciniennes exceptionnelles d'Angela Gheorghiu, déployant des qualités similaires à l'air de Magda. Le meilleur de la soirée pourtant restait à venir pour une Leonora di Vargas stupéfiante. Son Pace, pace mio Dio est bouleversant de beauté vocale, de plénitude du chant, distillant des merveilles de rondeur et de chaleur parmi les accents les plus touchants. Bien sûr la puissance de l'exhortation finale n'est pas au rendez vous, rien de surprenant à cela pour un soprano foncièrement lyrique... mais après tant de beautés vocales il faudrait vraiment avoir un coeur arride pour trop le souligner. L'accueil du public dépassa encore le moment d'émotion du Cid, applaudissant à tout rompre de très longues minutes après un silence initial des plus éloquents: le chef dut forcer la main du numéro suivant d'un public qui ne voulait plus cesser d'applaudir. Après autant d'émotions, l'air de Cio-Cio-San paraîtra en retrait, quoique le chef en soit le principal responsable, cessant ici de maîtriser un volume sonore qu'il avait globalement bien tenu jusque là avec mérite eu égard aux caractéristiques sonores de Pleyel qui surexpose l'orchestre au détriment des voix. A noter tout de même la variété des expressions de cette Cio-Cio-San, féminine et imaginative dans ses phrasés et qui s'annonce, à quelques mois de sa prise de rôle je crois, des plus prometteuses.

Les bis plus légers furent en retrait dans l'émotion et la qualité, le choix d'un répertoire léger n'aidant pas. On retiendra l'aigu triomphal de Non ti scordar di me, le bonheur d'un Granada malheureusement trop couvert par un chef qui avait perdu définitivement sa retenue lors de l'air de Butterfly, et le plaisir palpable qu'avait Gheorghiu à chanter le Musica de Grigoriu. Le concert s'est achevé après extinction des lumières, seul moyen de faire partir un public qui n'en avait nullement l'intention, et après que le chef et la soprano aient improvisé un O mio babbino caro de haute volée, accompagné au piano, révélant tous les trésors d'une voix décidément de grand luxe et d'une interpréte d'une sensibilité remarquable.

Pour dire quelques mots de l'orchestre et son chef, le niveau était plus qu'acceptable quand on sait les horreurs que l'on peut entendre dans ce genre d'exercices. L'orcheste de Bretagne m'a paru plutôt homogène, et Eugène Kohn reste un maître attentif pour accompagner les chanteurs; il fut pour rappel, un des accompagnateurs de prédilection de Maria Callas et de Placido Domingo, parmi tant d'autres. Sa battue et ses gestes étaient un spectacle en soi: j'ai rarement vu un chef aussi explicite dans sa gestuelle, et attachant autant d'importance à diriger les pupitres successivement de façon aussi expressive; j'adorais entre autres son petit geste demandant à tel ou tel instrument de plus le regarder (ce en quoi il avait fort à faire, les décalages étant nombreux).

Que retenir de ce premier récital, et en ce qui me concerne de cette première rencontre sur le vif avec l'artiste? La beauté du timbre et de l'émission reste sans doute l'élément le plus stupéfiant, peut-être plus beau encore sur le vif qu'au disque. Ensuite, la relative puissance de la voix, bien projetée, et tout à fait capable de maintenir en permanence en live la haute sophistication de ses phrasés. Enfin, l'émotivité de l'artiste, sa capacité à chanter avec le degré d'intensité déployé hier dans "Pleurez mes yeux" ou "Pace, pace mio Dio", que le disque ne laisse pas entendre. Son implication se ressent dans chacun de ses gestes d'émotive vive que l'on sent dévorée par le trac, cherchant à se donner une contenance que son émotivité à fleur de peau lui interdit. On nous présente une artiste froide et capricieuse, quelle surprise de découvrir une artiste maîtrisant mal ses émotions, quasi maladroite et enfantine, semblant sincèrement embarassée du triomphe que lui faisait le public, bien loin de certaines simulatrices notoires des scènes lyriques. Situé à l'avant de la rembarde latérale droite, mon fauteuil surplombait la scène, pile face à l'accès de la scène: touchantes scènes que de la voir se jeter après chaque air comme une adolescente enthousiaste dans les bras d'Alagna qui l'attendait trois mètres plus loin derrière la porte en coulisses.

Vraiment une très belle soirée, d'une haute qualité constante et offrant même à plusieurs reprises des instants simplement magiques, de ceux où l'on voudrait se pincer pour être sûr d'y croire. Madame, merci du fond du coeur, en espérant avoir le bonheur de vous réentendre à Paris le plus vite possible!

 

 

Par Friedmund - Publié dans : Saison 2006-2007 - Communauté : Musique Classique
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Dimanche 7 janvier 2007 7 07 /01 /2007 18:44

 


Définitivement, j'ai aimé le travail de Luc Bondy que la télévision trahissait totalement, d'abord parce qu'on y perd la qualité d'éclairages d'une subtilité rare sur une scène d'opéra, et ensuite parce qu'il joue parfois avec l'espace dans toute sa largeur, voire sur plusieurs plans. Le plus bel exemple est sans doute l'arrivée d'Idamante se dessinant dans l'ombre et la brume en fond de scène pendant Vedrommi intorno: image aussi poétique qu'émouvante. Le travail sur les mouvements des choeurs est aussi plutôt remarquable, que ce soit les choristes surgissant à terre pendant Numi pieta dans une atmosphère cauchemardesque, ou plus encore un Voto tremendo à la faible lueur des bougies d'un peuple entourant et protégeant un Idomeneo terrassé et agenouillé. Superbes images, tout comme cette fuite finale paniquée d'un peuple ayant appris que l'on ne lutte pas avec les éléments. Bien d'autres beaux moments, comme cette lumière qui apparait pour la première fois enveloppante et positive lors du Zeffiretti lunsighieri. La direction d'acteurs est plus aléatoire: idéale de candeur pour Ilia, plus fougueuse pour Idamante, leur duo du III les trouvera magnifiquement amoureux dans leurs gestes. Singulièrement Elettra n'est que peu mise en valeur par le travail de Bondy (alors qu'il avait quand même en Delunsch une actrice née), et Idomeneo semble laissé à l'abandon plus d'une fois (Fuor del mar se résumant à traverser la scène devant la rampe de long en large avec petits mouvements de la main...). Pourtant dans la sérénité et la retenue des gestes, Bondy me semble conserver cette dimension originale et fondamentale des personnages d'Idomeneo: leur pudeur extrême. DiDonato et Vargas m'ont pratiquement tiré les larmes des yeux lors de Ramenta il tuo dover. Au final, cette mise en scène impose son atmosphère lourde d'éléments déchainés, de désolation et de fin du monde avec une poésie et une puissance d'évocation indéniable: le cauchemar est ici à la hauteur de son instigateur Neptune.

 

Il est regrettable que Bondy n'ait pas trouvé ici un chef plus attentif à la puissance dramatique de l'oeuvre. Thomas Hengelbrock est assurément un fin musicien, et l'orchestre de l'ONP fait plaisir à entendre sous sa baguette: les textures sont équilibrées, retenues, d'une grande finesse d'intonation et de phrasés. Le hic c'est que cette délicatesse et ce raffinement enjôleur ne sont quand même pas particulièrement bienvenus dans un opera seria, et certainement encore moins dans celui-là que dans tout autre. Dit autrement cela manquait terriblement d'arêtes, d'angles, d'incisivité... mais où était donc à l'orchestre le cauchemar de la tempête, les déchirements du quatuor, les fureurs d'Elettra, ou bien l'horreur du sacrifice à venir ? Depuis Harnoncourt, on sait qu'Idomeneo s'empoigne, il ne se caresse pas. Choeurs impeccables musicalement, dramatiquement un peu en manque d'éloquence, et que j'aurais souhaité surtout plus fournis lors de la tempête.

L'Idomeneo de Ramon Vargas pose sensiblement le même problème. C'est dit, la voix est magnifique, et rarement aura t-on entendu Fuor del mar mieux vocalisé, d'autant plus que Vargas opte pour un da capo plus périlleux encore qu'à l'habitude. Ce Fuor del mar est sans doute bien chanté, mais la rage y est quand même pour le moins limitée, et on chercherait en vain un sentiment d'horreur hallucinée à son Vedrommi intorno. De même les récitatifs sont bien sages, joliment énoncés mais sans dimension théâtrale alors que c'est là qu'Idomeneo doit s'y dessiner, s'y imposer. Où est le navigateur épuisé, le roi à la charge trop lourde, le père qui défie un dieu pour sauver son fils ? A certains moments, j'aurais presque échangé Vargas contre Moser, autrement plus charismatique et autoritaire dans ses récitatifs.... Curieusement, Vargas ne chante pas Torna la pace, sans doute des trois airs celui qui l'aurait le mieux flatté. Du très beau chant, mais bien peu de théâtre pour un rôle dont c'est l'essence même. L'Arbace de Thomas Moser connaît son récitatif mozartien, c'est indéniable, et dégage un vrai charisme dont on aurait bien souhaité le quart à Vargas. Son aria par contre est un moment vraiment pénible, accumulant les fautes de justesse de l'aigu, de rythmes, et simplement de goût (inénarrables respirations au milieu des vocalises...). Après nous avoir gratifié de Parsifal, d'Erik, de Kaiser admirables sur la scène de l'Opéra de Paris, il est dommage de voir ce grand artiste autant empêtré dans un rôle qui n'est plus dans ses cordes. La scène nous offre par contre un joli couple d'amants, musicalement comme scéniquement, se caractérisant par beaucoup de fraicheur, de spontanéité et de jeunesse. Joyce DiDonato et Camilla Tilling ont été les plus applaudies, à juste titre. La voix de Tilling est délicate à défaut d'être riche en couleurs, et l'actrice était vraiment très émouvante. L'Idamante clair de DiDonato est vocalement le bonheur de la soirée, en parfaite adéquation avec sa belle prestance scénique et des récitatifs bouillonnants et variés, d'une grande mobilité expressive. Je ne sais décidément pas quoi penser par contre de l'Elettra de Mireille Delunsch. L'actrice est impériale en scène, alors que pourtant le metteur en scène ne semble guère s'intéresser à son rôle, la chanteuse déjoue tous les pièges redoutables d'une partie aussi difficile à chanter qu'à rendre expressivement sans caricature... mais décidément la voix est trop rêche et trop maigre dans l'étoffe pour que l'on puisse vraiment s'en satisfaire. Quelle chanteuse singulière !

Pour finir un dernier mot de franc mécontentement: va pour les coupures, va encore pour que l'on ne joue pas le ballet... mais n'aurait-on pas pu au moins résoudre le problème des mesures conclusives autrement qu'en laissant les premières mesures de la chaconne disparaître par baisse du volume sonore jusqu'à cet arrêt ignoble, pas propre, anti-musical, et d'un goût parfaitement douteux ?

 

 

Par Friedmund - Publié dans : Saison 2006-2007 - Communauté : Musique Classique
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Samedi 13 janvier 2007 6 13 /01 /2007 17:15

Roussel : Le Festin de l’Araignée (suite d’orchestre)

Dukas : La Péri (poème dansé)

Entracte

Ravel : Shéhérazade, ouverture de féerie

Ravel : Shéhérazade, mélodies pour mezzo-soprano et orchestre

Orchestre Philharmonique de Radio-France

Anne Sofie von Otter, mezzo-soprano

Matthias Bamert, direction

Programme bien court hier soir à Pleyel, mais plutôt intéressant en soi s’il avait été servi par des interprètes à même d’en flatter les raffinements et les chatoiements. Las, Mathias Bamert, remplaçant le regretté Armin Jordan, n’a pas cette musique dans le sang, et cela s’entend.

Cela commence pourtant bien par le délicieux Festin de l’Araignée, dont Bamert conserve les transparences et la spirituelle légèreté de touche toute roussélienne. L’équilibre conservé aux pupitres permet aux musiciens du Philarmonique de déployer toutes leurs beautés, avec une mention toute particulière à la flûtiste, superbe. La Péri est par contre privée de ses mystères orientaux, assez épaisse de texture et surtout rythmiquement sans les soulèvements fluides et dansés que cette page nécessite. En seconde partie, l’ouverture de Shéhérazade confirme cette impression : magie absente, subtilité ravélienne trahie au profit d’une lourdeur bien plus germanique qu’orientalisante... A dire vrai, il ne reste plus grand-chose de la délicatesse transparente des couleurs et de l’orchestration de Ravel. C’était là un programme taillé sur mesure pour Armin Jordan, magicien des textures et suprême coloriste : un seul être vous manque et tout est dépeuplé...

Après reconfiguration de l’orchestre vers un effectif plus réduit (particulièrement aux cordes), Anne Sofie von Otter, robe rouge d’aspect éponge,  fait son entrée pour les trois célèbres mélodies de Shéhérazade.

La première mélodie, Asie, présente une mezzo-soprano décolorée, à la voix sèche, pratiquement incompréhensible et surtout inaudible du premier rang du premier balcon, alors pourtant que Bamert, attentif, tient bien mieux le volume de son orchestre que lors des pièces précédentes. Von Otter fait un sort à chaque mot, réfugiée dans un éventail dynamique entre piano et pianissimo, étouffant toute articulation verbale et masquant bien mal l’absence complète de couleur, de fluidité de la ligne… de voix en fait, cette dernière étant désormais bien rêche, sèche, aride et sans projection. La flûte enchantée  sert un peu mieux l’artiste, gagnant peu à peu en chaleur et en liberté, mais pas en sûreté d’un aigu qui lui échappe désormais d’autant plus que la chanteuse s’interdit tout recours à la pleine voix. L’indifférent, enfin, joliment mené, montre une chanteuse à nouveau à peu près digne de sa réputation, subtile, délicate, déliée : il est malheureusement trop tard, et le concert s’achève. Sollicitée par un public qui l’applaudit chaleureusement en comparaison de sa maigre prestation, la mezzo-soprano ne daignera même pas offrir le moindre bis à son public frustré et déçu (commentaires éloquents des spectateurs dans les escaliers de Pleyel ...) de ce piètre quart d’heure assez indigne du talent de la suédoise, qui montrera aux rappels tout autant de chaleur qu’elle en avait offert aux mélodies de Ravel.

Triste bilan et réel sentiment de malaise quant à la considération que Von Otter peut avoir pour un public pourtant acquis.

 

Par Friedmund - Publié dans : Saison 2006-2007
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Lundi 29 janvier 2007 1 29 /01 /2007 00:04



Je reviens très déçu, pour ne pas dire plutôt furibard de cette Pietra del Paragone du Châtelet, clinquante, scéniquement pseudo branchée, et musicalement plutôt médiocre. Mais j’anticipe.
La Pietra del Paragone reste une rareté, en dépit de sa célébrité passée et des louanges toutes particulières de Stendhal. Aussi grand, et pour moi cher, soit l’écrivain, on relativisera ses avis musicaux qui voyaient, par exemple, le Figaro rossinien supérieur à celui de Mozart. Cette création scaligère d’un Rossini de vingt ans est néanmoins très intéressante, quoiqu’elle brille plus par son livret original et bien dessiné plutôt que par sa musique encore très générique. L’intrigue offre des décalages de points de vue, d’humeurs et de plans à souhait pour des protagonistes moins stéréotypés qu’à l’habitude, gages d’un potentiel théâtral certain.

Las, la mise en scène unifie tout dans une optique vidéo aux gros plans permanents et à l’atmosphère de bandes dessinées vite lassante.  La scène, réduite à sa seule fonction d’alimentation des images projetées, n’existe plus ici. La technologie utilisée est celle des présentations météo télévisuelles, à savoir une séparation entre des corps captés sur un fond bleu neutre, et un cadre virtuel de décors dans lequel on les plonge.  La démarche vidéo n’a donc plus rien à voir ici avec les usages qu’ont pu en faire précédemment un Ronconi ou un Viola : la vidéo n’est pas apposition, mais but premier, la scène cessant d’avoir tout intérêt propre si ce n’est de mettre en oeuvre les ficelles du procédé. La nature même de la démarche prive de la sensation de spectacle vivant : pour peu on se croirait dans un cinéma avant-guerre, lorsque la bande musicale était jouée dans la salle.
Si le principe est en soi déjà réducteur et frustrant, ce que la mise en scène en fait ne vaut guère mieux. Cette succession de gros plans, de gags grossiers ininterrompus à un rythme d’enfer, prive de toute respiration et finit par harceler : tout semble lourd, grossier, et surtout irrépressiblement aliénant. L’esprit ne vaut guère mieux : cette ambiance de caricature ruine tous les arrières plans ou plages mélancoliques, tendres, ou émouvants de la partition, ramenant l’œuvre à une gigantesque farce de comique lourdingue. Tout l’humour pétillant du style rossinien est réduit à une pâte indigeste que l’on nous demande en sus d’ingérer comme serait gavée une oie, oubliant au passage que sa force tient d’une structure qui sait relâcher savamment son rythme périodiquement, pour mieux l’endiabler à nouveau ensuite. Formulé expéditivement, c’est une véritable trahison du mécanisme de ce melodramma giocoso, transformé ici en une farce uniforme et finalement plate.

Le cirque étant contagieux, cette mise en scène provoque de surcroît des rires permanents du public, jusque dans les moments où l’attention devrait se porter prioritairement à la ligne de chant : le quatuor, pourtant piano et très vocalisant, du premier finale a été intégralement couvert des manifestations de satisfaction du public, enchanté de ne laisser en paix aucune plage de la partition. On ne lui en voudra pas outre mesure, la qualité musicale de la matinée n’appelant en rien à la sanctuarisation de ce que l’on nous donnait à entendre.


Jean-Christophe Spinosi
, à la tête de l’Ensemble Matheus, offre de belles teintes orchestrales, souvent fines et plaisantes. Pourtant, cette direction insatisfait globalement par son manque de dynamisme, d’énergie, de simple vitalité en fait : tout cela sonne platement, et achève de renforcer le sentiment que l’orchestre n’est mobilisé que pour l’illustration sonore de la vidéo.
La distribution n’incite pas plus au bonheur. Evacuons tout de suite les performances de Jennifer Holloway (Aspasia), Laura Giordano (Fulvia), Joan Martin-Royo (Macrobio) et Christian Senn (Pacuvio), globalement insatisfaisants, sans saveur musicale ni verbale ; l’image et la direction d’acteurs flatteuse permettront de sauver les apparences. François Lis est éminemment sympathique en Astrubale, mais on chercherait en vain la couleur, le charisme vocal, et tout simplement le style rossinien nécessaire à un rôle taillé sur mesure pour l’immense Filippo Galli. Ce n’est certes pas indigne, mais ce n’est tout simplement pas ce que l’on attend ici ; on regrette que la production parmesane n’ait pas ramené Michele Pertusi dans ses bagages. José-Manuel Zapata est en comparaison infiniment plus à sa place : la voix est claire et agréable, le style adapté, mais la voix ne déploie pas le panache et les suraigus flamboyants des plus grands ténors rossiniens. Sonia Prina est la grande bénéficiaire de la vidéo : sa vis comica théâtrale arrive à masquer que la tessiture de Clarice l’asphyxie plus d’une fois dès que le registre grave est trop sollicité. Comme pour Lis et Zapata, et plus encore le quatuor des scélérats, il est fort à parier que, privée de la vidéo et de ses gros plans, sa prestation serait apparue bien fade et privée de panache.

Il est amusant de noter que la critique et le public, si prompts à dénoncer la dictature de l’image lorsque le propos scénique fait l’objet d’une réflexion intellectuelle, ovationnent comme rarement  avec ce spectacle la pire dérive possible de cette même dictature visuelle : l’annihilation de la scène et de la présence physique des chanteurs! Le Châtelet, scène lyrique encore il y a quelques mois glorieuse et prestigieuse, semble confirmer après ses pâles Lopez et Bernstein son tournant vers le music-hall… Tout du moins, ce spectacle aura été, j’imagine, pour une majorité du public un franc moment de distraction, et Rossini n’avait pour cette œuvre pas d’autre dessein. Pour autant, je suis persuadé que ce répertoire est d’autant plus attrayant qu’on en flatte les pétillements et qu’on le débarrasse de tous les relents de graillon reniflés si péniblement cet après-midi.

 

Par Friedmund - Publié dans : Saison 2006-2007
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