Tout comme j'avais dressé le bilan de la saison 2006-2007, voici un zoom
classique sur les éléments remarquables de la saison écoulée, pour le meilleur comme pour le pire, naturellement ; et en toute subjectivité, cela va de soi.
Mises en scènes (nouvelles productions)
Le Wozzeck de Christoph Marthaler m’a impressionné par sa cohérence et surtout la qualité extraordinaire de sa direction d’acteurs plus vraie que nature. C’est toutefois le Parsifal de Krzysztof Warlikowski qui aura marqué cette saison par son humanité chaleureuse, la richesse de ses arrière-plans, et plus encore la conjugaison d’une forme aussi passionnante que personnelle qui ne trahit en rien le propos de l’œuvre ; j'ai vu ce spectacle une seconde fois avec le même bonheur
A contrario, le Tannhäuser de Robert Carsen aura réussi le double exploit d’être un terrible traître à l’œuvre tout en présentant une esthétique kitsch et convenue d’un goût des plus discutables. La palme du fatras scénique me semble pourtant devoir revenir à Jean-Louis Martinoty pour son Thésée, dont le travail, contrairement à celui de Carsen, n’aura même pas eu l’heur de me faire rire.
A noter également lors de cette saison, les débuts d’Olivier Py à l’Opéra de Paris avec le Rake's Progress. La confrontation de sa mise en scène très sombre, aux frontières du fantastique, et de celle d’André Engel au TCE, toute baignée de lumières colorées et vives, entre Broadway et comics, fut des plus intéressantes.
Directions d’orchestre
Beaucoup de chefs auront mérité cette saison des louanges : Sylvain Cambreling, aussi excellent dans Ariane et Barbe-Bleue de Dukas que dans le Wozzeck de Berg, Hartmut Haenchen, idéal de beauté sonore dans Capriccio et magicien ensorceleur pour Parsifal, Lawrence Foster ressuscitant brillamment Padmâvatî, Lothar Zagrosek irradiant de lyrisme le Prigioniero de Dallapiccola, ou bien encore Seiji Ozawa, somptueux dans Tannhäuser… Moins connu, Emilio Pomarico, à la tête du Klangforum Wien, m’a semblé également fantastique lors de la création de Melancholia. Parmi toutes ces baguettes de premier ordre, James Levine s’impose haut la main pour sa lecture extraordinaire de la Damnation de Faust à Pleyel avec les forces du Boston Symphony Orchestra.
Du côté des moindres réussites, William Christie m’a semblé bien incolore et peu nerveux en dirigeant le Sant’Alessio de Landi. Pour Don Carlo, Theodor Currentzis aura démontré une originalité certaine et un tempérament intéressant encore trop démonstratif et incontrôlé. La palme de l’échec revient à un Gustav Kuhn épais et brouillon qui aura bien maltraité la belle partition de la Frau ohne Schatten en début d'année.
Chanteurs et chanteuses
La plénitude vocale de Eva-Maria Westbroek en Elisabeth, l’incarnation criante de vérité et touchante de Angela Denoke en Marie, et, surtout, l’art suprême et anthologique de Waltraud Meier en Kundry ont à mon sens dominé la saison haut la main. L’Angelina de Cecilia Bartoli à Pleyel m’a en fait, et peut-être injustement, assez peu impressionné. J’ai par contre fort apprécié le beau tempérament généreux et vibrant de la jeune mezzo-soprano Ruxiandra Donose lors de la création de The Fly.
Du côté des hommes, moins de réussites éclatantes, quoique Stefano Secco en Don Carlo et Otto Katzameier en Lars Hertervig se sont révélés d’excellents surprises. Matthias Goerne a su trouver quelques phrasés magiques à son Wolfram, et Yann Beuron demeure quant à lui toujours aussi rayonnant de beau chant en Pylade. Quant à Simon Keenlyside, si son Wozzeck se révèle encore dramatiquement un peu vert sa prise de rôle tout juste effectuée, la qualité du chant et de la voix demeurent exceptionnels. Enfin, le matériau vocal de Stephen Gould en Tannhäuser s’est révélé franchement impressionnant ; la subtilité de l’interprétation beaucoup moins.
Richard Strauss aura concentré les principales contre-performances de la saison : Jan-Hendrik Rootering à bout en La Roche, Franz Hawlata indéfendable en Barak, et Jon Villars au Kaiser aussi peu en mesure qu’à l’aise de manière plus générale. D’un tout autre niveau, Klaus Florian Vogt en Lohengrin et Dmitri Hovorotovsky en Posa m’ont d’autant plus déçu que je les attendais l’un et l’autre avec impatience dans ces rôles respectifs.
Concerts lyriques et récitals
Contrairement à la saison dernière, j’ai trouvé peu de plaisirs francs lors des quelques récitals auxquels j’ai assisté. Ni Roberto Alagna, ni Rolando Villazon, ni Cecilia Bartoli, ni Violeta Urmana ne m’auront vraiment enthousiasmé sans réserve. Le tandem Florez-Villazon aura au moins eu le mérite de me guérir de toute tentation de renouveler ce genre de soirées où seules brillent les paillettes de deux grands noms rassemblés sous les seuls auspices du marketing lyrique.
Le concert aura été plus favorable au plaisir vocal : Mihoko Fujimura dans les Wesendonck, la découverte du beau mezzo de Rinat Shaham dans la Jeremiah, ou bien encore les superbes Rückert de Christian Gerhaher auront constitué des vrais moments de bonheur.
Sally Matthews, Mark Padmore, Kate Royal et Bernarda Fink réunis autour d’un Simon Rattle épatant à la tête des somptueux pupitres Age of Enlightenment m’auront sans doute procuré lors du Das Paradies und die Peri de Schumann au TCE un des moments de pure jouissance musicale les plus précieux de la saison. McCreesh et ses Gabrieli a contrario auront signé une Missa Solemnis qui s’est vite transformé pour moi en insipide et interminable calvaire.
Sans les voix
C’est incontestablement à la musique de chambre que je dois cette saison mes émotions les plus fortes et les plus enthousiasmantes : pour leurs adieux, ni les Beaux-Arts Trio ni les Alban Berg ne seront partis comme des voleurs ; ces deux somptueuses formations chambristes terminent leurs carrières parisiennes par des coups de maître, par ce genre de concerts qui ne s’effacent jamais pleinement de notre mémoire.
Je ne suis pas prêt d’oublier non plus le
concert de Pierre Boulez dirigeant trois créations de Pope, André et Pintschner, mais aussi les Amériques de Varèse et ses propres Notations, à la tête de
l’Ensemble Modern Orchestra : phénoménal moment, observé, absorbé, face au maître de l’arrière-scène de Pleyel. Avec les deux concerts de musique de chambre précédemment évoqués, le Das
Paradies und die Peri de Simon Rattle, ainsi que les Parsifal et Wozzeck de l’ONP, l’un des sommets absolus d’une saison qui
aura plus brillé par la hauteur vertigineuse de ses quelques pics que par son altitude d’ensemble plutôt modeste.
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