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Saison 2007-2008

Vendredi 1 août 2008 5 01 /08 /Août /2008 21:29



Tout comme j'avais dressé le bilan de la saison 2006-2007, voici un zoom classique sur les éléments remarquables de la saison écoulée, pour le meilleur comme pour le pire, naturellement ; et en toute subjectivité, cela va de soi.

 

Mises en scènes (nouvelles productions)

 

Le Wozzeck de Christoph Marthaler m’a impressionné par sa cohérence et surtout la qualité extraordinaire de sa direction d’acteurs plus vraie que nature. C’est toutefois le Parsifal de Krzysztof Warlikowski qui aura marqué cette saison par son humanité chaleureuse, la richesse de ses arrière-plans, et plus encore la conjugaison d’une forme aussi passionnante que personnelle qui ne trahit en rien le propos de l’œuvre ; j'ai vu ce spectacle une seconde fois avec le même bonheur

 

A contrario, le Tannhäuser de Robert Carsen aura réussi le double exploit d’être un terrible traître à l’œuvre tout en présentant une esthétique kitsch et convenue d’un goût des plus discutables.  La palme du fatras scénique me semble pourtant devoir revenir à Jean-Louis Martinoty pour son Thésée, dont le travail, contrairement à celui de Carsen, n’aura même pas eu l’heur de me faire rire. 

 

A noter également lors de cette saison, les débuts d’Olivier Py à l’Opéra de Paris avec le Rake's Progress. La confrontation de sa mise en scène très sombre, aux frontières du fantastique, et de celle d’André Engel au TCE, toute baignée de lumières colorées et vives, entre Broadway et comics, fut des plus intéressantes.

 

Directions d’orchestre

 

Beaucoup de chefs auront mérité cette saison des louanges : Sylvain Cambreling, aussi excellent dans Ariane et Barbe-Bleue de Dukas que dans le Wozzeck de Berg, Hartmut Haenchen, idéal de beauté sonore dans Capriccio et magicien ensorceleur pour Parsifal, Lawrence Foster ressuscitant brillamment Padmâvatî, Lothar Zagrosek irradiant de lyrisme le Prigioniero de Dallapiccola, ou bien encore Seiji Ozawa, somptueux dans Tannhäuser… Moins connu, Emilio Pomarico, à la tête du Klangforum Wien, m’a semblé également fantastique lors de la création de Melancholia. Parmi toutes ces baguettes de premier ordre, James Levine s’impose haut la main pour sa lecture extraordinaire de la Damnation de Faust à Pleyel avec les forces du Boston Symphony Orchestra.  

 

Du côté des moindres réussites, William Christie m’a semblé bien incolore et peu nerveux en dirigeant le Sant’Alessio de Landi. Pour Don Carlo, Theodor Currentzis aura démontré une originalité certaine et un tempérament intéressant encore trop démonstratif et incontrôlé. La palme de l’échec revient à un Gustav Kuhn épais et brouillon qui aura bien maltraité la belle partition de la Frau ohne Schatten en début d'année.

 

Chanteurs et chanteuses

 

La plénitude vocale de Eva-Maria Westbroek en Elisabeth, l’incarnation criante de vérité et touchante de Angela Denoke en Marie, et, surtout, l’art suprême et anthologique de Waltraud Meier en Kundry ont à mon sens dominé la saison haut la main. L’Angelina de Cecilia Bartoli à Pleyel m’a en fait, et peut-être injustement, assez peu impressionné. J’ai par contre fort apprécié le beau tempérament généreux et vibrant de la jeune mezzo-soprano Ruxiandra Donose lors de la création de The Fly.

 

Du côté des hommes, moins de réussites éclatantes, quoique Stefano Secco en Don Carlo et Otto Katzameier en Lars Hertervig se sont révélés d’excellents surprises. Matthias Goerne a su trouver quelques phrasés magiques à son Wolfram, et Yann Beuron demeure quant à lui toujours aussi rayonnant de beau chant en Pylade. Quant à Simon Keenlyside, si son Wozzeck se révèle encore dramatiquement un peu vert sa prise de rôle tout juste effectuée, la qualité du chant et de la voix demeurent exceptionnels. Enfin, le matériau vocal de Stephen Gould en Tannhäuser s’est révélé franchement impressionnant ; la subtilité de l’interprétation beaucoup moins.

 

Richard Strauss aura concentré les principales contre-performances de la saison : Jan-Hendrik Rootering à bout en La Roche, Franz Hawlata indéfendable en Barak, et Jon Villars au Kaiser aussi peu en mesure qu’à l’aise de manière plus générale. D’un tout autre niveau,  Klaus Florian Vogt en Lohengrin et Dmitri Hovorotovsky en Posa m’ont d’autant plus déçu que je les attendais l’un et l’autre avec impatience dans ces rôles respectifs.

 

Concerts lyriques et récitals

 

Contrairement à la saison dernière, j’ai trouvé peu de plaisirs francs lors des quelques récitals auxquels j’ai assisté. Ni Roberto Alagna, ni Rolando Villazon, ni Cecilia Bartoli, ni Violeta Urmana ne m’auront vraiment enthousiasmé sans réserve. Le tandem Florez-Villazon aura au moins eu le mérite de me guérir de toute tentation de renouveler ce genre de soirées où seules brillent les paillettes de deux grands noms rassemblés sous les seuls auspices du marketing lyrique.

 

Le concert aura été plus favorable au plaisir vocal : Mihoko Fujimura dans les Wesendonck, la  découverte du beau mezzo de Rinat Shaham dans la Jeremiah,  ou bien encore les superbes Rückert de Christian Gerhaher auront constitué des vrais moments de bonheur.

 

Sally Matthews, Mark Padmore, Kate Royal et Bernarda Fink réunis autour d’un Simon Rattle épatant à la tête des somptueux pupitres Age of Enlightenment m’auront sans doute procuré lors du Das Paradies und die Peri de Schumann au TCE un des moments de pure jouissance musicale les plus précieux de la saison. McCreesh et ses Gabrieli a contrario auront signé une Missa Solemnis qui s’est vite transformé pour moi en insipide et interminable calvaire. 

 

Sans les voix

 

C’est incontestablement à la musique de chambre que je dois cette saison mes émotions les plus fortes et les plus enthousiasmantes : pour leurs adieux, ni les Beaux-Arts Trio ni les Alban Berg ne seront partis comme des voleurs ; ces deux somptueuses formations chambristes terminent leurs carrières parisiennes par des coups de maître, par ce genre de concerts qui ne s’effacent jamais pleinement de notre mémoire.

 

Je ne suis pas prêt d’oublier non plus le concert de Pierre Boulez dirigeant trois créations de Pope, André et Pintschner, mais aussi les Amériques de Varèse et ses propres Notations, à la tête de l’Ensemble Modern Orchestra : phénoménal moment, observé, absorbé, face au maître de l’arrière-scène de Pleyel. Avec les deux concerts de musique de chambre précédemment évoqués, le Das Paradies und die Peri de Simon Rattle, ainsi que les  Parsifal et Wozzeck de l’ONP, l’un des sommets absolus d’une saison qui aura plus brillé par la hauteur vertigineuse de ses quelques pics que par son altitude d’ensemble plutôt modeste.

Par Friedmund - Publié dans : Saison 2007-2008 - Communauté : Musique Classique
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Lundi 14 juillet 2008 1 14 /07 /Juil /2008 18:47

 

J’ai senti comme un certain mépris de la critique et de quelques esprits aiguisés envers cette création aux parrains prestigieux. A tort plus qu’à raison à mon humble avis. Si le répertoire semble aujourd’hui figé, c’est aussi du fait d’une création contemporaine souvent confinée dans un élitisme musical et intellectuel peu à même de passionner les foules. De la science-fiction, une histoire déjà popularisée par un film à la large audience, un metteur en scène et un musicien en droite provenance d’Hollywood ? Fi ! Ce serait oublier que bien des standards du répertoire lyrique ne brillent pourtant ni par l’intelligence de leur propos, ni par la qualité intrinsèque de leur musique ; et qu’on se situe bien là à un tout autre niveau.

 

Les thèmes de fond de The Fly sont d’une richesse intellectuelle et d’une pertinence humaine rares à l’opéra. Leur actualité demeure certaine voire plus pertinente que jamais : manipulation génétique, eugénisme, dérives technologiques d’une science sans limite… Le propos est loin d’être anodin, crucial même. David Harry Hwang tire de la nouvelle de George Langelaan un livret très proche du script du film primé à Avoriaz en 1987. Seule différence notable, l’usage du flash-back (les deux actes s’ouvrent sur l’enquête policière qui suit immédiatement le dénouement de l’intrigue). Le rythme de l’action est soutenu, alternant scènes à l’intérieur et à l’extérieur du laboratoire, une pointe d’humour surgit à l’occasion, et le livret contient peu de répliques inutiles ou redondantes. La limitation du nombre de personnages à trois principaux et trois secondaires fait le reste et contribue à la réelle densité et tension de ce drame passionnant.

 

L’équipe scénique nous convie à un grand et beau spectacle. La mise en scène de David Cronenberg est d’une grande efficacité. Les transitions sont animées, les scènes de foule colorées et agitées, la direction d’acteurs sans outrance et toujours travaillée. Le jeu des principaux interprètes est d’ailleurs remarquable de crédibilité, dans la sensualité comme dans l’effroi. Le décor unique de Dante Ferretti, le laboratoire, et les très beaux jeux de lumières (AJ Weissbard) et effets spéciaux (Stephan L. Dupuis)  participent à l’atmosphère lourde et étrange qui émane de la scène. Les costumes de Denise Cronenberg plongent l’intrigue dans des 50s nécessairement évocateurs pour tout amateur de Science-Fiction. Le tout fonctionne admirablement bien et maintient en permanence l’intérêt.

 

La principale qualité de la partition de Howard Shore est sans doute l'efficacité de sa puissance sonore, qui se révèle souvent aussi prenante qu'elle peut être déferlante. L’écriture est avant tout large et symphonique, bien rythmée mais peu variée dans sa dynamique d’ensemble et sa structuration des pupitres. Les voix sont traitées sur un principe général de conversation en musique, mais le compositeur ménage quelques beaux moments de lyrisme, pour Veronica particulièrement. Le flot musical ne se relâche jamais et contribue à l’intensité générale du spectacle. Peu d’audaces formelles ou harmoniques sous la plume de Shore, ni inspiration mémorable, aucun recours à l’électronique non plus, mais une partition accessible et prenante, jamais lassante ni ennuyeuse, qui sait mettre en valeur les ressorts dramatiques du livret, et accompagne avec force le drame et les émotions des différents personnages. Assurément pas la partition du siècle, mais rien d’indigne non plus, loin s’en faut.   

 

L’exécution musicale brille avant tout par un trio remarquable de chanteurs. Daniel Okulitch campe un Seth Brundle tout en subtilité musicale et scénique. Le baryton donne vie à son texte et à son personnage avec beaucoup de classe, et si la voix a parfois du mal à passer la rampe d’un orchestre déchaîné, le musicien est lui sans faute, et l’acteur étonnant. A ses côtés, Ruxandra Donose incarne une Veronica Quaife passionnée et vibrante, aux moyens amples, au timbre magnifique, et au chant très émouvant, pathétique même en seconde partie. J’espère recroiser ce beau tempérament et cette superbe voix prochainement à Paris : cette jeune mezzo roumaine, qui vient de chanter Octavian à Berlin, me semble promise au plus bel avenir. Belle prestation également de David Curry, ténor net, intense et très lyrique à la fois dans le rôle de Stathis Burans, bien servi par le compositeur. Jay Hunter Morris confère beaucoup de relief au rôle secondaire de Marky, alors que Lina Tetruashvili (Tawny) et Beth Clayton (Female Officer), plus effacées vocalement, offrent des présences scéniques bien caractérisées.

Dans la fosse, Placido Domingo emporte son orchestre avec beaucoup de chaleur et de lyrisme mais peu de nuances. La rondeur et la qualité des pupitres du Philarmonique de Radio France font le reste pour conférer une beauté certaine à cette lecture expressive et riche en pathos, parfois même aux accents pucciniens. Les chœurs du Châtelet et du CCR d’Aubervilliers assurent également leur partie sans défaillance.

 

Je ne saurais cacher le plaisir que j’ai pris à cette matinée fort plaisante, toujours intéressante et jamais ennuyeuse. La production dans son ensemble y est pour beaucoup et le pari du trio Shore-Cronenberg-Domingo me semble largement gagné. A tout prendre, le résultat vaut bien en intérêt quelques poussiéreuses niaiseries parfois programmées à l’affiche, et qui faisaient déjà sourire nos aïeux. L’accessibilité du spectacle pourrait même justifier une timide entrée au répertoire de quelques théâtres en quête de renouvellement. Car tel est l’enjeu des créations contemporaines : perdurer à l’affiche. Il est ainsi triste de constater que n’importe quelle antique croûte obscure ou bien justement oubliée, et la saison en fut pleine, toutes scènes parisiennes confondues, a aujourd’hui bien plus de chance d’apparaître au programme que, par exemple, le récent et acclamé 1984 de Lorin Maazel. L’opéra, art vivant... vraiment ?

 

 

Par Friedmund - Publié dans : Saison 2007-2008 - Communauté : Musique Classique
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Vendredi 11 juillet 2008 5 11 /07 /Juil /2008 01:59

 

Bellini : I capuleti e i Montecchi, ouverture, duo « Deserto è il luogo »

Gounod : Romeo et Juliette, « L’amour… Ah, lève toi soleil »

Massenet : Le Cid, « Ah tout est bien fini… O souverain »

Rossini : Guillaume Tell, pas de six ; Otello, duo « Ah vieni »

Chansons espagnoles et sud-américaines.

 

Juan-Diego Florez, ténor

Rolando Villazon, ténor

 

Prague Philarmonia

Michele Mariotti, direction

 

 

Le programme stipulait « airs et duos d’opéra ». Le pluriel est à comprendre ici dans son acception la plus minimaliste : deux duos, et un air d’opéra pour chacun de nos deux ténors ; le reste du programme est, pour rester poli, consacré à un répertoire hispanique plus léger. Chiche programme qui contraste singulièrement avec une affiche a priori luxueuse. La démarche était festive avant d’être artistique, ne nous mentons pas.

 

La soirée commence par nos deux ténors aux prises avec Bellini : Florez-Romeo face à Villazon-Tebaldo. On salue le courage de Rolando Villazon d’oser la mise en parallèle avec Juan-Diego Florez dans ce répertoire. Le résultat n’en demeure pas moins cruel. Villazon paraît dans ce premier duo empêtré dans l’écriture bellinienne, épais et brouillon, distancié. Si Florez est naturellement plus à l’aise dans ce répertoire, chant franc et facile, son Roméo frêle et chétif ne convainc guère plus. Dès le premier morceau de ce récital, les qualités de l’un soulignent de fait cruellement les défauts de l’autre. Juan-Diego Florez paraît ainsi bien pâle confronté à l’impact, l’énergie et le charisme de Rolando Villazon. A contrario, l’émission malaisée de Villazon souffre de la comparaison avec celle claire et bien posée de Florez. Leurs numéros personnels à suivre confirment cette impression. D’un Roméo à l’autre, Juan-Diego Florez satisfait encore sur les qualités vocales immédiates : clarté, pureté, élégance, aisance. Il déçoit tout autant par l’ennui qui se dégage de ce chant impeccable mais sans âme ni passion. Elégante guimauve, mais guimauve tout de même. Rolando Villazon opte pour un Cid qui lui a toujours réussi dans cette salle. Le numéro correspond à son tempérament, l’impact émotionnel est certain, les notes sont toutes là et coulées dans un phrasé plutôt intéressant et bien nuancé. Pour le reste, l’effort devient de plus en plus palpable et les bras grands écartés transpirent bien plus un certain malaise vocal que la passion.  Avec Otello, l’intérêt remonte significativement en clôture de cette maigre première partie. Florez ne fait qu’une bouchée du chant fleuri de Rodrigo et Villazon tire un excellent parti du baryténor d’Otello avec une qualité de vocalisation intacte et même étonnante ; l’excitation de l’écriture vocale rossinienne fait le reste.

 

La seconde partie est d’un ennui sans fin. Nos deux ténors jouent les latin lovers en vain : l’un trop raide et sans abandon (Florez), l’autre trop démonstratif et appuyé (Villazon), les deux sans la décontraction nonchalante et chaleureuse qui sied au crooner. N’est pas Placido Domingo qui veut. Le Granada de Florez est d’une pâleur timide déconcertante, le Jurame de Villazon caricatural dans son mélo. Après deux chansons chacun en tout et pour tout, dont les deux précitées, vient le temps d’une inénarrable espagnolade orchestrale, vulgaire, tapageuse et effroyablement lourdingue, en tout point conforme à la prestation d’ensemble du Maestro Michele Mariotti et de son Prague Philarmonia (signalons au passage que les deux ténors, déjà peu avantagés par la nature en matière de volume vocal, se seront débattus toute la soirée pour se faire un tant soi peu, mais en vain, entendre). En conclusion, pot-pourri dans la même veine, façon les trois ténors réduits d'une unité. La tentation de la fuite n’a pas manqué de me prendre, mais la perspective de bis alléchants m’a retenu. Mauvais calcul : Florez joue classiquement de son contre-ut et trouve vraisemblablement hautement spirituel de mêler les textes français et italiens de son aria de la Figlia del Regimento, Villazon nous sort une zarzuela vocalement pas trop gênante, et les deux concluent main dans la main et gag contre gag dans un énième duo sucré et ronronnant. Et puis rideau pour cette soirée aussi courte que morne. Vous aviez dit festif ?

Par Friedmund - Publié dans : Saison 2007-2008 - Communauté : Musique Classique
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Lundi 7 juillet 2008 1 07 /07 /Juil /2008 21:47

 

Je gardais un bon souvenir de la mise en scène de Graham Vick, vue sous l’ère Gall à plusieurs reprises. Force est de constater dix ans plus tard qu’elle a mal vieilli, ou peut-être que le niveau théâtral affiché récemment à l’Opéra l’a largement démodé. Une atmosphère cloîtrée et sombre, quelques jeux de lumières, quelques costumes chamarrés et moult gros gadgets dorés pour un autodafé singulièrement gai… c’est bien peu pour un tel ouvrage. Ne pas ressortir cette production aurait pu laisser comme un goût nostalgique de regret. Désormais, c’est dit,  on peut l’enterrer sans pompe ni ménagement.

 

Des trois Philippe II présentés par Gall, Ferruccio Furlanetto était de loin celui qui m’avait le plus marqué et le plus impressionné. Là aussi, dix ans ont passé sur la voix de la basse italienne, et si la présence, la puissance vocale et la profondeur du timbre restent sensationnels, les moyens semblent s’être sensiblement échappés. Très théâtral et charismatique, l’interprète sacrifie plus d’une fois la ligne de chant à l’expression dramatique. Son aria est pourtant fort belle, regagnant en sensibilité et en émotion ce qu’elle me semble avoir perdu avec le temps en pur chant. Dmitri Hvorostovsky faisait figure de vedette pour cette reprise. Chose rarissime à Paris, il fut cet après-midi applaudi dès son entrée par un fan club j’imagine d’avance conquis ; et il empoche aussi haut la main le prix de l’applaudimètre triomphant au rideau final. Le ramage est pourtant bien loin d’égaler le plumage. Son Posa indiffère au plus haut point, et vocalement et dramatiquement. Pour le chant, rien de spécial ne s’échappe de ce prestigieux gosier engorgé. Plus d’un son semble poussé par le bas, lourd et sans lumière, et aucune subtilité ni lumière ne transparaissent dans cette ligne monocorde et terne, voire brouillonne et fâchée avec le justesse. Ni la tendresse, ni l’éloquence, ni l’esprit libéral du personnage ne prennent vie non plus, et le résultat global est d’une rare frigidité. Restent un chant affecté et sans grâce, et des maniérismes scéniques de jeune premier parfaitement déplacés : ce n’est plus Rodrigo di Posa, c’est le marquis des poseurs. Les deux autres clés de fa ne sont guère enthousiasmantes non plus. Mikhail Petrenko possède assurément toutes les notes du Grand Inquisiteur mais en rien les insinuations vicieuses et la violence mal contenue du vieillard sanguinaire. Paul Gay n’a, quant à lui, ni toute l’ampleur ni toute la noblesse nécessaires à son Charles Quint.   

 

Dans ce contexte masculin plutôt grisaillant, Stefano Secco n’a aucun mal à s’imposer nettement. La voix, si elle joue sans doute avec ses limites, est claire et bien menée, et le chant d’une rare probité. Ce bel infant est fort agréable à entendre, et plus d’une fois même tout à fait excitant. Manquent pourtant encore à cette incarnation, sensiblement trop légère et adolescente, l’héroïsme névrotique et le tourment passionnel et dévorant. Le même constat peut être formulé envers l’Elisabetta de Tamar Iveri, à une nuance près : là où Secco enthousiasme souvent, sa partenaire indiffère la plupart du temps. La voix est belle, bien menée, et le tout très musical, mais il n’en ressort rien dramatiquement et scéniquement : pour peu, on l’oublierait sur scène. Sa rivale Eboli ne trouve guère en Yvonne Naef une interprète naturelle et à sa mesure. La puissance des moyens impose une certaine autorité mais le personnage semble à la fois privé de sensualité et de sensibilité. Surtout, l’aigu est problématique, effroyablement faux à de nombreuses reprises, quelle que soit la nuance. La chanson du voile, plombée de surcroît par le manque d’agilité de la voix, tourne dans ses conditions au supplice, et si son aria finale convainc plus dans son ensemble, on notera avec une pudeur euphémique que les aigus ne sont pas au rendez-vous.

 

Reste à parler du chef, et ce n’est pas là une mince affaire tant mes sentiments sont mitigés à son égard. Teodor Currentzis opte pour une déstructuration de la partition qui n’est pas sans rappeler les lectures verdiennes du jeune Giuseppe Sinopoli. L’imagination est au pouvoir, pour le meilleur comme pour le pire. Le jeune chef réinvente la partition et en extirpe bien souvent des détails jamais entendus et, mieux encore, des alliages sonores absolument somptueux. Sa capacité à faire émerger un lyrisme enveloppant et chaleureux de la fosse est très souvent magique et ses articulations et dynamiques très travaillées confèrent un intérêt, musical et théâtral, certain à sa lecture. Malheureusement, la volonté de rupture aboutit aussi fréquemment à des outrances malvenues, que ce soit dans des changements de tempo trop marqués et déstructurants au sein d’une même section de l’ouvrage, ou bien dans des variations de la dynamique sonore un brin caricaturales. Quelques effets ne sont pas non plus du meilleur goût, tel cet inutile diminuendo de l’accord final, d’une rare vulgarité. A trop vouloir démontrer, erreur de jeunesse classique s’il en est, Teodor Currentzis finit par défigurer une prestation orchestrale globalement fort intéressante et qui a le mérite d’échapper à toute routine. Espérons que le temps confère un peu de retenue et de patine à cet enthousiasme débridé : il y a là assurément un talent, et même mieux, un tempérament, à suivre.

 

Je ne sais pas si l’idée en revient au chef, mais la restauration du duo entre Carlo et Filippo dans la prison à l’occasion de cette reprise est une fort belle surprise. La musique en est somptueuse et la scène des plus émouvantes. Le raccord entre les premiers échanges du fils et du père dans la version de 1884 et le début du duo est par contre bien malheureux. Sans doute a-t-on voulu de la sorte éviter à Stefano Secco les aigus violents et meurtriers du superbe récitatif introductif de 1867. Saluons tout de même l’initiative, tout en déplorant inlassablement que la version originelle de l’ouvrage, en français et dans tous ses développements, ne s’impose toujours pas de fait à Paris.   

 

 

Par Friedmund - Publié dans : Saison 2007-2008 - Communauté : Musique Classique
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Mercredi 2 juillet 2008 3 02 /07 /Juil /2008 23:10

 

 

Mettre en scène Falstaff présente des difficultés similaires à celles que ne manquent jamais de poser Cosi Fan Tutte : l’équilibre se doit de toujours rester subtil entre douce ironie et humour teinté d’amertume. Après des décennies de bouffonneries grasses et appuyées, le temps du trop sérieux est venu pour l’un comme pour l’autre. La transposition par Mario Martone de l’action de Falstaff à l’ère des rigidités victoriennes, si elle n’apporte rien de spécial à l’ouvrage, en dit long sur la vision d’ensemble du metteur en scène. Deux heures durant, la scène confirme l’intention : l’opéra semble bien plus contaminé par l’esprit étroit de l’austère Mister Ford que par la maladroite rouerie du bedonnant Sir de Windsor. Hélas, cette peur panique de la faute de goût annihile tout esprit à l’œuvre.  Le jeu de tout un chacun est plutôt bien réglé, la scène animée, quelques gags classiques pointent leurs nez de temps en temps, mais ni la poésie fine ni l’humour si chaleureux et humain de l'ouvrage ne prennent vraiment vie et certaines scènes paraissent finalement bien peu habitées.  Rien ne choque vraiment, le tout se laisse voir sans réel déplaisir, mais rien ne transporte ni ne passionne non plus.

 

L’interprète du rôle-titre renforce par ses options propres le sentiment de fadeur qui se dégage de la mise en scène. Ce Falstaff se veut tellement débarrassé de toutes les scories et excès de tant de ses prédécesseurs qu’il semble éteint et peu présent, sans esprit ni truculence. La démarche hygiéniste me semble ici un rien trop maniaque : il ne reste plus rien d’humain, de touchant ou de spirituel à la figure dessinée par Shakespeare. Alessandro Corbelli filtre tellement son rôle qu’il en devient transparent, à la scène comme dans la voix. Seule la gouaille du timbre assure une présence au personnage. Dommage, d’autant plus que, même annoncé souffrant, Corbelli affiche une voix délectable d’adéquation au rôle, de musicalité, de beau chant, d’évidence idiomatique.

 

L’affiche réunie autour de Corbelli collectionne les notoriétés naissantes ou déjà bien établies. Tous les artistes réunis brillent pourtant avant tout par leur participation à un collectif sans faille. Ainsi, individuellement, on pourrait trouver beaucoup à redire de chacune des quatre interprètes féminines. Amel Brahim-Djelloul et Marie-Nicole Lemieux, respectivement Nanetta et Quickly, emportent tous les suffrages au rideau final par leurs présences scéniques, l’une délicieusement adolescente et fraîche, l’autre enjouée et tout en savoureux relief. Pourtant, la voix de Brahim-Djelloul, toute de finesse, semble bien frêle et incolore malgré ses charmes indéniables. A contrario, Lemieux en fait souvent des tonnes et poitrine beaucoup, mais le timbre est somptueux. Caitlin Hulcap fait ce qu’elle peut du rôle ingrat de Meg Page, de manière plutôt satisfaisante. Enfin, Anna Caterina Antonacci ne possède sans doute plus aujourd’hui tout le lyrisme propre aux envolées de Mrs Ford, mais elle lui confère une personnalité fouillée, dans le verbe comme dans le geste. La beauté vocale et scénique de l’artiste fait le reste, et je ne saurais y rester insensible, quel que soit le contexte ; celui-ci me semble quand même bien étroit au regard de la classe et du tempérament exceptionnel de la soprano italienne. Toutes quatre forment pourtant in fine l’un des quatuors les plus homogènes et les plus plaisants qu’il m’ait été donné de voir et entendre sur une scène.

 

Le versant masculin de la distribution proposait également un Ford et un Fenton de luxe. Le premier, Ludovic Tézier, trouve un rôle naturellement adapté à ses moyens et à son tempérament. La voix est belle, le chant impeccable, et l’acteur, très présent, se révèle mieux que convaincant. Le second, Francesco Meli, confirme une fois encore dans ce rôle modeste toute sa présence naturelle et son talent. La voix est somptueuse, fluide et joliment timbrée, les phrasés élégants et sans scorie. Si le ténor domine de sa puissance vocale les ensembles du premier acte, il prend pourtant soin à maîtriser un volume significatif lors de ses duos avec Nanetta ou ses interventions individuelles. Enrico Facini (Cajus), Frederico Sacchi (Pistola) et Patrizio Sandelli (Bardolfo) complètent l’affiche avec bonheur.    

 

Le plaisir de cette matinée n’aurait très certainement pas été le même en l’absence d’un chef inspiré et virtuose dans la fosse. Alain Altinoglu confère à la représentation tout l’esprit et la vivacité auxquels se refuse la mise en scène. Sa direction est admirable de fluidité, savamment dosée, toujours imaginative et détaillée. Alain Altinoglu obtient tout au long de l’ouvrage une légèreté savoureuse et finement ciselée d’un Orchestre de Paris irréprochable. Cette direction étonnante contribue de manière notable au succès d’une représentation somme toute bien plaisante à défaut d’être véritablement marquante.

 

Pour un autre avis, plus enthousiaste, je renvoie à la critique de Licida qui a pour sa part assisté à la représentation du 27 juin.

 

 

Par Friedmund - Publié dans : Saison 2007-2008 - Communauté : Musique Classique
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Dimanche 15 juin 2008 7 15 /06 /Juin /2008 20:03

 

 

Tout juste sorti de Garnier, l’ambivalence prévaut dans mon esprit quant à la pertinence du matériel dramatique sur lequel repose ce Melancholia, en création ces jours-ci à l’Opéra de Paris. Le livret qu’a tiré Jon Fosse de son propre roman est tout aussi mince que répétitif. L’action propre à chacun des trois actes aurait été expédiée en quelques minutes à peine dans moult ouvrages lyriques. La dégradation mentale précoce du peintre norvégien Lars Hertervig offre ici le prétexte à trois fois trente minutes de variation autour d’une schizophrénie naissante. On devine que l’action se lit au travers du prisme de l’esprit dégradé du rôle principal, en permanence en scène et en dialogue avec lui-même ou autrui. Le chœur, commentateur et volontiers halluciné, dont sort chacun des personnages secondaires tour à tour, génère un effet de distorsion sensitive fouillé et astucieux. En somme, ce n’est pas tant une intrigue, insignifiante, mais une radioscopie émotionnelle et mentale, aussi minutieuse que lancinante, à laquelle nous invite le librettiste. Si le concept est séduisant, et savamment accompli, il n’en demeure pas moins d’un hiératisme bien nordique : la peinture scandinave contemporaine de Hertervig, danoise surtout, ou encore la filmographie d'Ingmar Bergman abondent de ces cieux si bas qu’un fjord s’est pendu. Le rideau baissé, ce n’est pas tant la mélancolie qui guette mais bien plutôt un début de neurasthénie doublé de claustrophobie. La densité émotionnelle de l'oeuvre se révèle ainsi finalement ravageuse, trop peut-être ; mal équilibrée dramatiquement, plus sûrement. 

 

Le compositeur trouve dans cette exploration mentale une belle matière à sa musique volontiers adepte de micro-intervalles. Le flot musical est souvent passionnant, riche en variété rythmique, et diversifié dans sa mobilisation inventive des différents pupitres. L’écriture vocale des solistes échappe à l’impressionnisme orchestral et se révèle souvent fort expressive et émouvante. Le chœur, magnifiquement servi par le compositeur, oscille entre l’univers musical de la scène et celui de la fosse. Malgré tout, l’humeur hiératique et inébranlable du livret prédomine, et, quelles que soient les capacités d’inventivité de Georg Friedrich Haas, une certaine monotonie, inéluctable dans ce contexte dramatique, finit par s’enraciner, et ce malgré la brièveté de l’ouvrage. Il n’en demeure pas moins que rarement une création contemporaine à Paris ces dernières années m’aura paru offrir une musique aussi belle et si souvent envoûtante.  

 

Le spectacle en lui-même bénéficie d’une équipe artistique de premier ordre. Une immense toile blanche, mobile au milieu des murs noirs qui ferment la scène, symbole de la stérilité artistique de l’artiste à ce moment de sa vie, constitue l’unique et élégant élément du décor hiératique mais élégant d’Emmanuel Clolus. Les costumes de Raoul Fernandez, blancs pour Hélène et Lars, et invariablement noirs pour le chœur et les seconds rôles, accentue cette bichromie : lumière de l’esprit et noirceur d’un environnement incompréhensible et insaisissable au schizophrène. La mise en scène de Stanislas Nordey fait agir ses personnages avec toute la lenteur du livret et de la musique, mais travaille gestes et corps avec beaucoup d’intelligence et d’à-propos dramatique et émotionnel.  

 

Confronté au rôle central et écrasant de Lars, le baryton Otto Katzameier étonne. La voix est somptueuse, le chant expressif et soigné, la prestation scénique époustouflante et surtout très émouvante. A ses côtés, Melanie Walz campe une Hélène très crédible, belle en scène, vocalement sans problème. Leurs partenaires sont tous excellents, de la magnifique basse de Johannes Schmidt (Herr Winckelmann) au non moins superbe alto de Daniel Gloger (Alfred) ; à noter également, le ténor franc et percutant de Martyn Hill (Bodom), la présence indéniable de Ruth Weber (Frau Winckelmann), et la gouailleuse Kellnerin joliment timbrée d’Annette Elster.  Les choristes du Vokalensemble Nova chantent cette musique avec une évidence et une finesse qui laissent tout autant pantois. Enfin, et surtout, Emilio Pomarico et le Klangforum Wien offrent une lecture orchestrale somptueuse, flot permanent de lyrisme et de raffinements inouïs des pupitres, pourtant ici souvent soumis à des interventions d’une complexité technique certaine. La partition coule ainsi grâce à eux  avec évidence une heure trente durant, et déploie, sans à coup ni fadeur, tous les sortilèges, d’une indéniable beauté, de l’écriture du compositeur.

 

Quelles que soient les réserves portées sur l’œuvre, et avant tout sur son livret, cette matinée a présenté à mon sens un rare moment d’opéra. Il est à dire vrai peu fréquent de noter une telle unité de ton et de conception entre tous les protagonistes d’un spectacle lyrique, du librettiste au compositeur, et aussi de la scène à la fosse. Et cela paie bien évidemment, tout du moins pour ce qui concerne le volet artistique de l’entreprise. Pour le reste, il est somme toute désolant de voir cette passionnante matinée au Palais Garnier à moitié vide, malgré des prix très doux, alors qu’au même moment, à des tarifs trois fois supérieurs, la Bastille s’emplit à craquer pour la dernière d’une reprise bellinienne de dix ans d’âge et pas du meilleur tonneau. Dommage pour les excellents artistes rassemblés pour ce Melancholia et dommageable au renouvellement de l’art lyrique. Mais ce n’est vraiment là ni une surprise ni une découverte. 

 

 

Par Friedmund - Publié dans : Saison 2007-2008 - Communauté : Musique Classique
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Lundi 9 juin 2008 1 09 /06 /Juin /2008 01:20

 

 

Lors des premières représentations de ce spectacle, il y a deux ans, le travail de Krzysztof Warlikowski m’avait laissé très froid, mais déjà intrigué par sa virtuosité théâtrale peu courante à l’opéra. Depuis, Makropoulos et Parsifal sont passés par là, et m’ont convaincu, le second surtout,  d’aller, mieux éclairé du propos et du style du metteur en scène, revoir cette Iphigénie en Tauride. La troisième fois était la bonne, j’ai quitté cette matinée estomaqué par l’intelligence d’un spectacle que j’avais initialement beaucoup sous-estimé.

 

Makropoulos et Parsifal nous ont révélé depuis la cinéphilie de Krzysztof Warlikowski. Qu’il ait construit sa toute première mise en scène lyrique sur le principe d’un flash-back ne surprend plus rétrospectivement. Le procédé du flash-back fonctionne d’autant mieux ici  qu’après tout le livret n’offre que peu d’action propre. Le poids émotionnel qui dévore les protagonistes provient en grande partie d’événements issus de leur passé : le sacrifice avorté d’Iphigénie à Aulide, et bien sûr les meurtre d’Agamemnon puis de Clytemnestre. Warlikowski mêle les époques de la vie d’Iphigénie distinctement sur la scène. Les deux Iphigénie, la vieille et la jeune, sont toutes deux représentés en permanence sur la scène du Palais Garnier, la présence d’une actrice venant seconder celle de la chanteuse. Le parallèle avec le cosmonaute et l’enfant introduits par le metteur en scène dans Parsifal saute naturellement aux yeux. A l’évidence, Krzysztof Warlikowski excelle à nous raconter deux histoires simultanément : celle du livret, au bout du compte ici parfaitement rendue, et, en parallèle, une seconde plus personnelle, distanciée dans son interrogation de l’œuvre à travers une thématique qui lui est propre ou connexe. Son Parsifal a pu paraître plus lisible et immédiat : interroger le sens de la quête à propos de l’ultime ouvrage wagnérien est un propos suffisamment évident en soi. L’option qui consiste à narrer le livret  de Guillard à travers le prisme de la raison perturbée d’une Iphigénie mourante dans sa maison de retraite peut paraître plus discutable. Avec du recul, elle me semble pourtant aujourd’hui loin d’être  saugrenue. Après tout, Iphigénie en Tauride est aussi l’histoire d’un dénouement, d’une fin de partie pour les Atrides. Et lorsque les mythes n’ont plus rien à raconter, ne cessent-ils pas d’exister, entraînant avec eux dans leur fin leurs protagonistes ? Lorsque Thoas jette ses bouquets de roses sur la scène, peu avant la fin de l’ouvrage, ne signifie t-il pas que cette histoire s’achève là, en même temps que se résout le drame mis en musique par Gluck ? Iphigénie, sujet du mythe, n’a alors plus de raison d’être. Son double scénique peut désormais succomber de cette crise cardiaque dont les signes avant-coureurs étaient apparus lors de la tempête initiale, terreur nocturne d’une vielle dame sur le point de disparaître, et qui va revoir le film de sa vie défiler devant ses yeux, des événements d’Aulide à ceux de Mycènes, puis enfin, intrigue de l’opéra qui se donne devant nos yeux, ceux de Tauride. Oreste et Pylade sortent alors en toute logique du champ de l’action, la scène, pour donner leurs ultimes répliques du parterre de Garnier. Le ballet initial des retraitées lors de la tempête peut reprendre son cours, mécanique, faussement perpétuel, dans l’attente sans doute qu’une autre manque à l’appel à nouveau.

 

Au-delà du propos même du metteur en scène, il me semble important de souligner la qualité théâtrale proposée. La manière avec laquelle Warlikowski convoque simultanément sur scène les événements de Tauride, le passé d’Iphigénie, et ses derniers instants dans cette maison de retraite est étonnante. Tout s’enchaîne somptueusement entre cauchemars (la tempête initiale),  fantasmes d’une raison qui se dérègle (les chœurs des Scythes en carnaval  de maison de retraite), émotions qui submergent la pensionnaire jusqu’au malaise (« O toi qui prolongea mes jours »), ou bien encore ces Euménides qui apparaissent comme autant de doubles de Clytemnestre venues encore harceler Oreste de leurs poitrines maternelles dénudées et abusives… Lors du sacrifice d’Oreste au dernier acte, se superposent en vidéo les images fantasmées, entre sensualité et menace, du meurtre rituel du frère et de l’assassinat précédent par ce dernier d’une Clytemnestre aux frontières troubles de l’inceste. La scène nous offre la vision mentale déréglée d’une Iphigénie qui désormais mêle les éléments de son présent avec ceux de son passé, procurant souvent des images théâtrales d’une grande force ; au troisième acte surtout, où la figurante surveille de son fauteuil, abasourdie et consultant de vieilles photos familiales, le drame qui se noue en Tauride au moment du cruel choix. La direction d’acteurs est ainsi constamment imaginative, et offre en sus à ses personnages des attitudes à fort impact émotionnel  (notamment à Pylade, mais aussi au dernier acte à Iphigénie et Oreste, tout de tendres caresses l’un envers l’autre). Etonnant travail.

 

Finalement, ce spectacle me semble majeur et une production-clé de l’ère Mortier et de l’histoire de l’Opéra de Paris. Il serait dommage que cette mise en scène meure, à l’instar de son rôle-titre, avec cette ultime matinée. Le travail de Warlikowski porte en lui un style et des options radicalement personnelles et originales qui sont la marque des productions inoubliables, fut-ce du fait du scandale qu’elles génèrent. Scandale d’ailleurs devenu très relatif : les quelques manifestations de mécontentement ne sont apparues qu’à l’occasion des très longs applaudissements, toute lumières éclairées, venus rompre un silence impressionnant et inhabituel de la part du public à l’issue de la première partie ; les quelques foyers de huées ont systématiquement trouvé en réponse l’acclamation d’une autre frange enthousiaste du public. Alors même qu’on évoque de ressortir la plus que trentenaire production des Nozze di Figaro de Strehler, qui m’avait semblé usée jusqu’à la corde il y a dix ans déjà, il serait regrettable que cette Iphigénie ne reste à l’avenir au répertoire de la Grande Boutique. Ce théâtre moderne et intelligent y a sa place de plein droit, isolé et rare parmi les grands machins inoffensifs en carton-pâte qui forment le fruste quotidien du mélomane.

 

Ivor Bolton et le Freiburger Barockorchester avaient la dure tâche de succéder à Marc Minkowski et aux Musiciens du Louvre, somptueux il y a deux ans de cela. L’essai est mieux que transformé. Il serait vain d’ailleurs de comparer le travail de Bolton avec celui de Minkowski tant leurs approches respectives diffèrent. La direction d’Ivor Bolton est plus contrastée, plus anguleuse que celle de Minkowski, moins immédiatement nerveuse peut-être et surtout beaucoup plus lente et solennelle. Là où Minkowski imposait une tension permanente et virtuose, Bolton dessine des climats moins homogènes, mais toujours somptueux, ici heurtés ou violents puis là, suspendus, tout en infinie délicatesse. La richesse de l’étoffe des Freiburger, aux couleurs chaudes et sensuelles, est il est vrai un plaisir constant, souvent fort enivrant. La beauté de l’orchestre lors de la fin du second acte, de l’air d’Iphigénie jusqu’au chœur conclusif n’est sans doute pas pour rien dans le long silence d’un public médusé à la fin de la première partie.  Pour ne rien gâcher, excellente prestation des chœurs Accentus, ronds et précis, superbes. 

 

Mireille Delunsch était annoncée souffrante. Si la voix m’est apparue mince et chétive, et encombrée aux extrêmes, le grave surtout souvent étouffé, je dois dire que son Iphigénie ne m’a certainement pas laissé de marbre. La diseuse est suprême, l’actrice émouvante et très crédible. Même vocalement limitée ou handicapée, le charme et la séduction opèrent indéniablement, quelles que soient les limitations déjà évoquées. Stéphane Degout faisait ses débuts en Oreste à l’occasion de cette reprise. La voix est belle, le chant fort beau et le style parfait. Toutefois cet Oreste très (trop) policé m’a semblé encore manquer de déchirement intérieur et des vertiges hallucinés du rôle. Gageons que le baryton saura mûrir le rôle et lui conférer tout son extraordinaire poids dramatique.  Les années passent et Yann Beuron reste le superbe Pylade qu’on sait. La ligne de chant est admirable, le style superlatif, l’incarnation idéalement tendre et sereine. Je n’ai pas entendu plus beau ténor cette saison à l’Opéra de Paris : que ne l’invite t-on plus souvent ? La Diane de Salomé Haller est impeccable. Seul bémol à cette belle distribution, Franck Ferrari ne fait lui guère dans la dentelle, et son Thoas, dont il n’a ni le style ni tout à fait les moyens, apparaît sous des atours vocaux souvent bien grossiers.

 

En somme, beaucoup de plaisir et d’émotion, et une bien belle matinée, accueillie par des applaudissements nourris et chaleureux. Espérons désormais une seconde reprise pour cette passionnante Iphigénie en Tauride qui, pour moi tout du moins, aura nécessité du temps pour être pleinement appréhendée.

 

 

Par Friedmund - Publié dans : Saison 2007-2008 - Communauté : Musique Classique
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Samedi 31 mai 2008 6 31 /05 /Mai /2008 19:41

 

Macbeth : prélude, « O figli… Ah la paterna mano »

La Forza del Destino : ouverture, « La via e inferno a l’infelice… O tu che in sen »

I Lombardi : « La mia letizia infondere »

Aïda : prélude, « Se quel guerrier… Celeste Aïda »

 

La Traviata : prélude, « Lunge da lei… De miei bollenti spiriti »

Rigoletto : « Questa o quella »

I Vespri siciliani : ouverture

Luisa Miller : « Oh fede negar potessi… Quando le sere al placido »

Otello : « Niun mi tema »

 

Manon Lescaut : « Donna non vidi mai »

Tosca : « E lucevan le stelle »

 

 

Roberto Alagna, ténor

 

Orquestra Simfonica de Navarra

David Giménez, direction

 

 

Les deux derniers récitals parisiens de Roberto Alagna, à Pleyel puis aux Champs-Elysées,  m’avaient laissé très partagé, et surtout désireux de réentendre l’artiste dans un vrai programme opératique exigeant et à son niveau. Roberto Alagna ne pouvait nous offrir meilleure revanche que ce récital verdien avec orchestre.

 

Dès la « paterna mano » initiale, la forme vocale retrouvée d’Alagna saute aux oreilles. La voix est vaillante, virile, incisive, bien placée, et l’artiste sensible et émouvant. La grande scène d’Alvaro laisse un peu plus à désirer. Le long récitatif semble un soupçon instable dans l’émission, et le manque de variété et de couleur est palpable. L’aria affiche la même monochromie dans une dynamique très plate et déçoit. Pourtant, on voit mal quel ténor pourrait aujourd’hui offrir ici la même sûreté et la même évidence idiomatique. L’aria d’Oronte est plus intéressante, quoique sans toute la beauté, l’aisance et le legato que Roberto Alagna savait y mettre il y a quelques temps encore. Ce que la voix a gagné en vaillance, elle l’a perdu en souplesse et en chatoiement : symptôme classique pour tout ténor évoluant vers un répertoire plus dramatique. Radames qui conclut la première partie confirme ce sentiment. Si Alagna ne possède définitivement pas toute la puissance requise, l’aria est superbement menée, très musicale, et ce malgré l’accélération délirante du chef lors de la reprise, qui déstabilise sensiblement notre ténor. Si bémol conclusif forte, vaillant mais court, repris, selon la variante de Verdi même, à l’octave, et longuement tenu.  

 

La seconde partie commence banalement par l’aria d’Alfredo qui n’est plus non plus vraiment dans les cordes de notre ténor. On goûte l’enthousiasme retrouvé d’Alagna, mais guère ni les aigus râpeux ni une ligne aussi peu fluide que pure. Le chanteur n’est guère aidé non plus par le chef qui lui sert une soupe rythmique amorphe et peu propice à la musicalité. De « Questa o quella », cirque insipide pour ténor,  peu à dire de toute façon : Alagna donne vie au numéro un peu caricaturalement, puis on oublie immédiatement, comme avec n’importe quel autre ténor. Luisa Miller séduit plus. Bien sûr le ton élégiaque et la pure beauté de l’émission ne sont plus tout à fait là, mais les nuances si rares en première partie apparaissent enfin et l’émotion est certaine. Rien ne prédisposait jusque là à la claque reçue lors de la mort d’Otello. La beauté du chant, la classe étonnante de l’interprète, l’émotion subtile, tout concourt ici à un moment d’exception qui surclasse tout ce qui a été donné précédemment lors de la soirée : les mots m’échappent pour relater la magnificence de ce moment rare.

 

Les bis font basculer la soirée de Verdi vers Puccini. « Donna non vidi mai » est fort beau, passionné, pleinement assumé vocalement, voire recherché et expressif ; dommage que le chef couvre son chanteur dans une déferlante de décibels mal maîtrisée. « E lucevan le stelle », sobre, intériorisé, sans sanglot ni éclat, échappe à toute convention et toute démonstration inutile. Le résultat est magnifique de musicalité, très personnel et moderne de ton. Assurément pour moi le second sommet, après Otello, de la soirée. Histoire de faire durer encore un peu la soirée, Roberto Alagna finit par gratifier son public en extra d’un peu de Brassens, Cosma et Tosti a capella. Si je me serais volontiers passé des deux derniers, l’Auvergnat, chanté à pleine voix, m’a saisi par sa force et son intensité. Etonnant.      

 

A l’issue du concert Villazon de janvier dans le même lieu, j’avais déploré la piètre qualité et la guigne que représentent les ouvertures et préludes qu’on inflige sans ménagement au mélomane lors des récitals lyriques. David Giménez et son Orquestra Simfonica de Navarra m’ont mis hier à la torture : pas moins de deux ouvertures et trois préludes, tous plus pénibles les uns que les autres tant l’exécution musicale était décharnée, plate, molle, lente, mais aussi, et bien évidemment, bruyante et clinquante dès que possible, soulignant à l’envi toutes les trivialités occasionnelles de l’écriture verdienne.

 

La médiocrité orchestrale de la soirée n’arrive pour autant pas à gâcher le plaisir de retrouver Roberto Alagna en bonne forme, détendu et, je l’espère, à nouveau conquérant. J’attends désormais avec impatience de le retrouver dans le costume du beau Paolo de Zandonaï, prévu normalement à l’Opéra de Paris dans les saisons à venir.

 

 

Par Friedmund - Publié dans : Saison 2007-2008 - Communauté : Musique Classique
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Vendredi 23 mai 2008 5 23 /05 /Mai /2008 02:43

 

 

Richard Wagner : Wesendonck Lieder

 

Sergueï Rachmaninov : Kak mne bol'no (op.21 n°12), Vocalise (op.34 n°14), Dissonans (op.34 n°13), Zdes' khorosho (op.21 n°7), Vesennije vodv (op.14 n°11)

 

Richard Strauss : Frühlingsgedränge (op.26 n°1), Wasserrose (op.22 n°4), Wir beide wollen springen, Befreit  (op.39 n°4), Zueignung (op.10 n°1), Mit deinen blauen Augen (op.56 n°4), Schlechtes Wetter (op.69 n°5)

 

Giacomo Puccini : Vissi d’arte (Tosca)

 

Amilcare Ponchielli : Suicidio (La Gioconda)

 

Giuseppe Verdi : Pace, pace mio Dio (La Forza del Destino)

 

Bis : Francis Poulenc (Violon), Richard Strauss (Cäcilie, op.27  n°2), Fernando Obradors, (Las Coplas de Curro Dulce), chanson populaire lituanienne.

 

 

Violeta Urmana, soprano

Jan Philip Schulze, piano

 

 

Programme dense, riche et varié, ambitieux aussi, que celui auquel s’attaquait Violeta Urmana ce soir. Les Wesendonck commencent plutôt froidement. La voix est somptueuse, mais à la manière d’un marbre immobile, inanimé. Si « Im Treibhaus » montre quelques signes de réchauffement, « Schmerzen » est envoûtant : étoffe luxueuse, soie des phrasés, richesse des nuances, et même une pointe d’émotion en sus. « Traüme » conclut tout aussi magnifiquement un cycle abordé malgré tout dans son ensemble de manière bien massive et uniforme. En somme, bien plus l’interprétation d’une Isolde grand format que celle d’une sensible chanteuse de lieder. Le premier Rachmaninov surprend en comparaison par son élan. Elan qui retombe vite avec l’ennuyeux « Vocalise » qui repose sur ce que justement Urmana n’offre pas : la variété incessante de l’intonation et des émotions exprimées. La véhémence opératique du « Dissonance » à suivre ne convainc pas mieux, quoiqu’on goûte, en gourmand plutôt qu’en gourmet, la démonstration des premiers éclats de cette voix torrentielle. Les deux numéros conclusifs, chants de la nature un rien mélancolique et plus sereins, mettent mieux en valeur une étoffe vocale ici délectable de beauté et des phrasés à la musicalité plus fine et recherchée. 

 

Les lieder de Richard Strauss en seconde partie confirment l’aisance de Violeta Urmana pour les lignes de chant lentes et apaisées déjà notée en première partie. « Wasserrose » est poétique à souhait, « Befreit », où je ne l’attendais vraiment pas, sonne comme en apesanteur, noble et délicat dans le ton, royal dans la ligne. A contrario, « Wir beide wollen springen » accroche la chanteuse là où elle peine le plus : la dynamique des humeurs fébriles ou trop rapidement changeantes. « Zueignung », plutôt bien mené, frustre in fine par un envol conclusif dans l’aigu en force et bien peu musical. De manière plus générale, ces sept lieder de Richard Strauss ne m’ont pas paru un véhicule bien flatteur pour Urmana. Bien sûr la classe de l’interprète est indéniable, l’école la meilleure, mais l’instrument est aussi lourd que somptueux, l’aigu, trop puissant et fixe, plus d’une fois difficile et aigre, le timbre sans lumière, les mots sans saveur. La magie straussienne sollicite une voix souple, flottante, à l’aigu facile, et une palette infinie de coloris que l’on chercherait en vain chez la diva lituanienne. A dire vrai, chantés par Urmana, ces Strauss là fleurent bien trop Bayreuth à mon goût. 

 

Trois airs d’opéra pour conclure le programme initial. « Vissi d’arte » est d’un bloc,  comme une déferlante brutale de son. La puissance de la voix est certes impressionnante, mais l’émotion absente : on ne doute pas une seconde que Dieu l’entende, mais on comprend sa fin de non-recevoir ultérieure. « Suicidio », curieusement plus intériorisé et nerveux, plus nuancé même, séduit d’avantage : le format vocal est le bon, l’investissement supérieur, l’enjeu de la scène mieux saisi. Leonora di Vargas obtient toute la sensibilité précédemment refusée à Floria Tosca. L’alternance permanente des dynamiques piano et forte confère à la scène une dimension aussi spectaculaire qu’émouvante ; la voix regagne également en couleurs, fort belles au demeurant. En bis, un Poulenc un rien trop épais, un tube straussien conforme aux précédents, un Obradors charnu et enthousiaste, et, pour finir, une chanson populaire lituanienne somptueuse de lyrisme et de chaleur. 

 

Un beau récital en somme, alternant moments d’exception et réussites moindres. L’approche analytique de ce compte-rendu tend vraisemblablement à exagérer la part relative des secondes. Il me semble ainsi utile de souligner l’intérêt musical constant suscité ce soir par le chant de Violeta Urmana. En somme, voila une voix somptueuse, éduquée à la meilleure école, qui peut tout ou presque, mais qui ne génère en définitive qu’un impact émotionnel limité sur l’auditeur. Etrange paradoxe d’une bien froide nordique. Son accompagnateur attitré fut l’élève de Fischer-Dieskau. On devine bien alors, muni de cette information, d’où provient ce penchant pour le trait souligné, les pauses interminablement suspendues, les phrasés souvent déstructurés et des maniérismes qui se veulent sans doute raffinés. Autant d’éléments qui s’apparient fort mal à mon sens à l’art très marmoréen, voire un rien monolithique, de la diva.   

 

 

Par Friedmund - Publié dans : Saison 2007-2008 - Communauté : Musique Classique
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Mercredi 21 mai 2008 3 21 /05 /Mai /2008 00:48


Le délai nécessaire à la publication de ce compte-rendu est en soi révélateur du peu d’enthousiasme suscité par ce spectacle en seconde lecture. Non pas que celui-ci soit mauvais. Tout juste sans doute un manque d’originalité dans le propos du metteur en scène et une réalisation musicale qui, le chef mis à part, ne dépasse pas le cap de l’honnête. Ainsi la mise en scène de l’opéra de Dallapiccola est globalement fidèle à l’œuvre mais jamais ne sollicite  l’imagination ou ne bouleverse. Comme lors de la première, c’est encore l’Ode à Napoléon que j’ai trouvé la plus intéressante scéniquement. Le parti-pris de confier la déclamation du texte de Byron mis en musique par Schönberg à un artiste de cabaret de l’Allemagne des années 30 est riche en des échos inconscients que le metteur en scène n’a pas su à mon sens trouver pour le Prisonnier. Echo de l’histoire bien sûr, mais aussi écho formel, tant ce travesti dans sa gouaille est crédible aux prises avec la diatribe haute en couleurs et sarcastique de Lord Byron. Pour le reste, je ne peux m’empêcher de trouver le propos de Luis Pasqual louable, certes, mais aussi enfonçant les portes ouvertes des lieux les plus communs de notre temps.  Convoquer encore et toujours le nazisme dès lors que l’on souhaite mettre en avant la tyrannie me semble contreproductif. A focaliser l’attention sur le nazisme on finira par faire oublier à l’humanité que l’horreur existe en mille formes, peut-être moins spectaculaires et extrêmes, mais qui nécessite tout autant de conscience de la part de l’humanité. L’oppression est part de l’Histoire toute entière, pas de quelques uns de ses épisodes isolés. Poser toujours et toujours la question du nazisme revient à occulter cette permanence propre à l’Histoire. A contrario le focus porté sur les armées américaines dans le Prisonnier me semble trop insignifiant eu égard aux atrocités de notre temps. Cette dénonciation, convenue sur notre rive de l’Atlantique, occulte à bon compte les génocides contemporains commis dans l’indifférence sur le sol africain où l’horreur de ce que furent les guerres balkaniques de la précédente décennie. Rejeter l’horreur dans le temps où dans l’ailleurs n’est-il pas une forme de déni ? Et le refus que puisse être possible ce déni n’est-il justement pas une part importante du sens des deux œuvres présentées ? Je ne peux m’empêcher de penser à ce qu’un Sellars ou un Warlikowski auraient su extraire d’un tel matériau.

 

L’exécution musicale, vocale surtout, m’a semblé laissé à désirer en ce soir de dernière. Rosalind Plowright et Evgeny Nikitin présentent les mêmes qualités d’investissement mais souffrent aussi des mêmes failles : italianité déficiente, défaut de lyrisme et de beauté vocale, émotions suscitées très relatives. Chris Merritt est plus convaincant par la force du timbre et le charisme scénique. Pourtant, en admirateur de longue date, je ne reste pas dupe du rétrécissement des moyens et d’intonations moult fois fort approximatives. En première partie, Dale Duesing reste un excellent diseur, quoique je l’aie trouvé un rien éteint par rapport au souvenir que je conservais de sa prestation lors de la première. Les lumières revenues à l’issue du spectacle laissaient voir les chœurs, à l’amphithéâtre, s’autocongratuler. On ne manquera pas de s’étonner de cette impudeur assez peu fondée. Si les chœurs de l’Opéra traversent depuis quelques mois une bien mauvaise passe, tout du moins l’orchestre reste resplendissant. La direction de Lothar Zagrosek, belle et claire, riche et imaginative, supporte à elle seule tout le lyrisme de l’opéra de Dallapiccola. Elle sauve à elle seule l’intérêt musical d’une soirée dont le mérite premier reste la présentation de deux œuvres trop rarement jouées.  

 

 

 

Par Friedmund - Publié dans : Saison 2007-2008 - Communauté : Musique Classique
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