Operachroniques
Ce Wozzeck lors de sa création m’avait frappé au-delà de toute mesure ; jusqu’à le considérer comme un des moments les plus forts de cette ère Mortier désormais tout juste achevée. Cette reprise de début de saison vient souligner à l’extrême à quel point la réussite d’ensemble de l’époque était largement tributaire de l’extraordinaire couple formé alors par Simon Keenlyside et Angela Denoke, mais aussi de la cohérence entre le propos scénique de Christoph Marthaler et celui orchestral de Sylvain Cambreling.
Les tempéraments naturels de Vincent Le Texier et Waltraud Meier, si opposés à ceux de leurs prédécesseurs, s’inscrivent en comparaison bien mal dans la dramaturgie d’un Christoph Marthaler sans doute absent du travail scénique de reprise. Ainsi, Le Texier frappe par sa stature, sa violence, là où Keenlyside était tout d’une douce humanité qui finissait par dérailler. Le Texier semble d’emblée au fond du trou, ou plutôt au bord de l’étang, là où Keenlyside se laissait glisser graduellement avec bien plus de subtilité dans la folie. La ligne de chant, bien souvent malmenée et forcée, pour ne pas dire plus, détonne aussi bien souvent en comparaison de celle de son prédécesseur, qui n’oubliait jamais en lui le grand et noble mozartien. Le port naturellement aristocratique et le chant sophistiqué de Meier jurent avec le souvenir d’une Denoke toute de fragilité maternelle et si évidente il y a deux ans. Les qualités naturelles de Waltraud Meier me semblent toujours, onze ans après la production Chéreau au Châtelet, obstacles insurmontables et non pas atouts pour un tel rôle. La simplicité et l’émotivité naturelle du rôle lui échappent tant tout semble ici construit, artificiel. Et Marie ne saurait être sœur d’Isolde, ni même de Kundry.
La perspective dramaturgique se trouve ainsi amplement déformée au hasard de la distribution de son couple principal ; et le travail de Christoph Marthaler d’une certaine façon corrompu. La cohérence du spectacle disparaît, l’absolue évidence de mars 2008 s’amenuise. Hartmut Haenchen dans la fosse contribue encore à dévoyer la conception d’ensemble de ce spectacle. Son orchestre exacerbé et brutal assène là où celui délicat de Sylvain Cambreling savait suggérer les ambiances les plus mouvantes et sensibles. Ce qui faisait la force de cette production - son équilibre entre scène, fosse et interprètes - n’aura en somme guère résisté à la routine d’une reprise. Comme si un spectacle d’exception, et voulu comme tel, ne saurait dans le fond résister à la mécanique trop bien huilée et sans passion d’une maison de répertoire. Qui en sera vraiment surpris ?
Restent alors en souvenir, en quittant la salle, la
grandeur de l’œuvre, son humanité, son implacable force ; toutes choses qui nous rappellent à notre fragile condition, à nos failles les plus intimes et nos désirs les plus inavoués sous la
voûte étoilée.
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