Werther, Bastille, 23/01/2010

Publié le par Friedmund



L’affiche réunie pour ce nouveau Werther d’importation londonienne promettait beaucoup sur le papier : une prise de rôle très attendue pour le rôle-titre, une distribution réunissant la fine-fleur du chant français, et, à la baguette, une icône vivante de la défense du répertoire national.

La distribution fait mieux que tenir cette promesse et séduit aussi bien par son excellence que par son homogénéité. Dans l’absolu, c’est de la Charlotte de Sophie Koch que je trouverais le plus à redire. La voix est somptueuse, les moyens amples, la musicienne fort appréciable. Pour autant, je dois reconnaître que le portrait un rien marmoréen qu’elle offre de sa Charlotte m’a gêné plus d’une fois. Le frémissement adolescent, les vertiges affectifs, la faille que cache le devoir m’ont semblé singulièrement absents derrière la solidité et la beauté de la voix. Jamais le voile ne paraît se déchirer, et plus d’une fois - le décor du III aidant - j’ai pensé à Bergman plutôt qu’à Goethe. Ludovic Tézier possède d’Albert la raideur, la morgue, la dureté masquée. La voix, toujours aussi magnifique et corsée, sert admirablement une incarnation proche de l’idéal. Son Albert est présent, intense en scène, et s’impose à chaque scène ; et ne fait jamais regretter aucun souvenir ou fantôme du passé. Tout aussi beau, le Bailli d’Alain Vernhes respire l’évidence à chaque mot et s’écoute avec un bonheur entier. Et quel bonheur encore de croiser la réjouissante Sophie de Anne-Catherine Gillet ! Cette voix s’anime, sait vibrer, rire et pleurer, et l’interprète affiche autant de sensibilité qu’un chant fruité et étonnant. Jamais mièvre ni sentimentale mais au relief certain, cette Sophie vit et s’impose avec un naturel confondant.

Pour sa prise de rôle, Jonas Kaufmann ne dépare en rien la perfection stylistique de cette affiche. Mieux, il s’impose d’emblée comme le Werther le plus complet et le plus exact jamais entendu. Loin des éclats et extériorités de ses illustres prédécesseurs, trop latins ou pour certains sommaires, le ténor allemand campe un poète tout en intériorité, osant le murmure et la concentration la plus dense. Le français est quasi parfait, la ligne de chant d’un raffinement sans précédent pour le rôle, les nuances infinies, les couleurs somptueuses, l’émotion au détour de chaque mot, de chaque note. Malgré ses variations permanentes de dynamiques, ce chant demeure en permanence intègre, assumé, mémorable de beauté, d’évidence. Et combien ce timbre et ce physique dessinent idéalement le portrait du mélancolique et romantique poète de Goethe ! La poésie innée de l’artiste, vocale et scénique, rehausse encore la splendeur d’une incarnation d’emblée anthologique. Inoubliable rencontre.

La lecture orchestrale de Michel Plasson me laisse en revanche très partagé. L’influence wagnérienne de la partition est clairement soulignée, les tempi étirés à l’extrême, la pâte orchestrale d’une densité hors du commun. Le résultat déploie souvent une beauté plastique sensationnelle, que ce soit au clair de lune ou lors de l’interlude orchestral entre le troisième et le quatrième acte. Si les sonorités tirées de la fosse sont souvent extraordinaires de couleurs fortes et les phrasés d’une rare puissance, cette lecture dessert pourtant le drame à trop vouloir l’incarner. Les tempi asphyxient ou décalent les chanteurs parfois, les brident dans leurs émotions souvent. Ainsi, on peut se demander si la froideur relative de Sophie Koch évoquée ci-dessus ne provient pas avant tout de la difficulté à faire respirer une ligne musicale si étirée. Etrange ambivalence : en soi cette direction musicale est tout à fait extraordinaire, mais a pour effet secondaire d’atténuer le théâtre sur la scène. Egalement, il est permis de se demander si cette lecture n’est pas plus grande que la musique qu’elle sert, voire si ce drame avant tout intime se prête bien à une telle ampleur – un rien grandiloquente tout de même - du geste.

Ce qui émane de la fosse s’allie par contre de manière heureuse avec la mise en scène classique de Benoît Jacquot, qui privilégie un certain hiératisme au sein de vastes décors. L’impression d’ensemble souligne à l’envi la solitude dévastée du héros principal, la froideur contenue des interactions humaines. L’approche théâtrale, qui fait reposer en grande partie la direction d’acteurs sur un immobilisme d’ensemble accompagné de gestes subtils, n’est peut-être pas tout à fait appropriée à la largeur d’une salle comme Bastille, et tend, de concert avec la fosse, à désamorcer le contenu émotionnel de la scène. Lorsque la retenue échappe aux protagonistes, la direction d’acteurs tente en contraste des gestes sans doute trop grands et caricaturaux (Werther prostré, voire vautré, sur son banc à l’issue de « J’aurais sur ma poitrine », l’évanouissement après l’invitation au départ de Charlotte, la course subite de dix mètres de Charlotte sur le plateau au milieu de l’air des lettres et cætera). La ligne directrice de Jacquot bénéficie de décors bien pensés, notamment au II, vaste place dépouillée où chacun des protagonistes vient se placer comme sur un échiquier ; le cube mobile qui sert de chambre à Werther au IV est moins heureux, bien qu’on comprenne l’idée de conférer enfin de l’intimité au couple Charlotte-Werther. L’idée directrice qui consiste à faire chanter les chanteurs au plus près de la fosse lorsque les personnages sont au plus troublés, et en permanence sur un plan incliné, comme pour les mettre en danger, se révèle finalement assez stérile.

Peu importe. Quelles que soient les limites d’une mise en scène sans doute pas tout à fait aboutie et les spécificités d’une direction d’orchestre singulière, ce Werther se révèle tout de même une formidable réussite. Parce que la distribution en est exemplaire. Parce que Jonas Kaufmann m’a enfin fait rencontrer le Werther que j’attendais. 

  

Publié dans Saison 2009-2010

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Friedmund 15/02/2010 01:11


A l'issue de la radiodiffusion par FM de la soirée du 26, impressions plutôt confirmées: Kaufmann merveilleux, Tezier impressionnant, Plasson un rien trop tonitruant à mon goût.

A une exception tout de même: à l'écoute seule, la Charlotte de Sophie Koch m'a tout de même beaucoup plus dérangé que de mon second balcon.Question de conception du rôle avant tout je pense: d'une
Charlotte, j'attends la finesse d'une Von Otter ou le frémissement adolescent et délicat d'une Von Stade. Certainement pas une Fricka sombre et mûre. La beauté naturelle de Koch atténuait sans
doute ce sentiment de la salle. Egalement, la diction laissait tout de même fort à désirer.