Semele, Champs-Elysées, 04/07/2010

Publié le par Friedmund

 

Il n’est pire spectacle pour le chroniqueur que celui qui distille un ennui bon teint. Et de cette Semele, peu à dire si ce n’est que tout y était très correct, de bonne facture, mais sans excitation aucune. Une soirée comme un certain public d’opéra l’aime : pas de heurt ni de surprise, de grands noms qui défilent et chantent leur rôle de manière satisfaisante, une tiédeur supérieure et de bon aloi… L’affiche proposée par le Théâtre des Champs-Elysées est pourtant  assurément soignée. Richard Croft s’incarne élégantissime et souverain, et même facile, en Jupiter, sans pour autant imposer un charisme inoubliable à son chant ou son personnage. Daniele de Niese assure une Semele coquine et charmante ; mais sans perversité ni irrésistible avidité. Vivica Genaux se dédouble de manière heureuse entre Juno et Ino, vocalise virtuose comme il se doit, mais ne dégage finalement que peu de majesté. Peter Rose triomphe quant à lui sans peine de son Cadmus autoritaire et de son Somnus sans doute trop truculent. Et Claire Debono se révèle absolument délicieuse en Cupidon.  Tout ce beau monde, s’anime, chante, mais ne passionne guère.  Etait-ce la chaleur caniculaire en cette fin d’après-midi estivale ? Ce n’est certes pas la baguette de Christophe Rousset qui aurait endiablé qui que ce soit, à sa manière feutrée, sans faille, mais guère tranchante et moins encore électrique. Ni surtout la mise en scène de  David McVicar,  fidèle à son esthétique qui mise sur des costumes soignés qui mêlent comme à  l’habitude les élégances du 18ème siècle avec celles de notre époque. Un décor soft et aéré puis quelques beaux costumes font-ils une mise en scène ? Non, bien évidemment. La direction d’acteurs manque d’idées, de sève, d’ingéniosité, d’audace : je me souviens trop bien du délire imaginatif de son Agrippina dans cette même salle pour trouver de quoi me contenter de cette Semele bien trop convenue à mon goût. Les appétits de toute sorte, et si féroces, des personnages se trouvent ici bien sagement rendus, aplanis et standardisés. En somme, des licences de l’Olympe selon Ovide, et même des audaces de Haendel,  ne reste ici qu’un bien sage vaudeville. Dommage.  

 

Je ne peux m’empêcher à écrire ces lignes de constater leur décalage dans  leur fond avec le triomphe du spectacle et les louanges unanimes qui l’ont accompagné ; et m’interroger sur la nature du jugement artistique, sa possible pertinence, sa réelle nécessité – sans doute aussi quelque part l’utilité de ces pages. Me revient alors en mémoire Henry James et son Image dans le tapis, découverte avec bonheur au printemps, dans un train, et dans l’ambiance inattendue et magique de la Valpolicella enneigée :

« - Je ne sais trop comment vous expliquer ça, dit-il, mais c’est précisément le petit grain de sagacité qui assaisonnait votre compte rendu, c’est votre pénétration exceptionnelle qui a réveillé chez moi un sentiment – très ancien je vous prie de le croire – sous l’influence duquel j’ai adressé à cette excellente demoiselle des paroles qui ne pouvaient que vous offenser. Je ne lis pas les articles de critique à moins que l’on ne m’en mette un sous le nez comme aujourd’hui – c’est toujours vos meilleurs amis qui s’en chargent ! – mais il m’arrivait de les lire il y a dix ans. Je dois dire qu’en ce temps-là, ils me faisaient toujours l’effet de passer à côté de ma petite trouvaille avec une perfection aussi admirable lorsqu’ils me donnaient dans le dos de petites tapes d’encouragement que lorsqu’ils m’envoyaient des coups de patte. Depuis, toutes les fois qu’il m’est arrivé de jeter un coup d’œil à leur prose, les critiques m’ont fait l’effet de continuer leur feu roulant en pure perte, je veux dire de passer à côté du principal en ignorant à merveille son existence. Vous êtes, vous, mon cher, passé à côté avec une assurance inimitable ; le fait que vous fassiez preuve d’infiniment d’intelligence et de gentillesse n’y changeait rien. C’est quand j’ai affaire à des jeunes gens d’avenir, conclut Vereker en riant, que je mesure toute l’étendue de mon échec ! » (trad. Marie Canavaggia, éd. Horay)   

 

Maître Vereker, la leçon pénètre peu à peu.

 

Publié dans Saison 2009-2010

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