Operachroniques
Est-ce le fait de la relative banalité des propositions théâtrales, et même musicales, en ce printemps parisien ? Mon agenda se sera rempli avant tout de versions de concert ces derniers mois comme le montre les chroniques précédentes. Bonheur des yeux fermés, de la musique et des voix qu’en soi on laisse entrer. C’est en février Kurt Masur et l’Orchestre National de France qui avec Fidelio initièrent la séquence que je relate dans ces pages en désordre. Et c’est bien le chef qui ce soir là capte avec insistance l’intérêt. La disposition de l’orchestre, qui relègue bois, chanteurs et cuivres à l’arrière, surimpression des cordes autour du chef rassemblées, peut surprendre. Au fil de la soirée, elle donne toute sa mesure, porte tout son sens. Kurt Masur porte sans cesse ses cordes à ébullition, les agite frénétiques, leur confère une vie étonnante par la richesse des articulations et nuances demandées. Si les pupitres n’ont bien entendu ni les couleurs ni l’opulence de ceux du Concertgebouw entendus quelques jours auparavant, la joie de jouer est évidente, l’énergie souvent jubilatoire. Ce Beethoven ainsi dirigé par Masur lorgne bien plus vers Haydn que vers Wagner, ce qui m’a toujours semblé une évidence perdue par la suite par les post-romantiques. La distribution offre quelques belles surprises. La Léonore de Melanie Diener éblouit par sa féminité joliment juvénile, sa sensibilité et son lyrisme, sa musicalité fluide tant bien même l’extrême aigu se trouve parfois accroché par l’exigence de l’écriture. Etonnant également l’inattendu Pizzaro de Matthias Goerne, à contre-emploi sans doute, ni sadique ni dominateur, mais impérieux et intense à sa façon, riche de son et de timbre, et noble dans la vilénie comme rarement. Et Kurt Rydl, noir, sonore et encore très impressionnant, possède son Rocco sur le bout des ongles. Appelé en dernière minute à remplacer Jorma Silvasti indisponible, Burkhard Fritz effleure un Florestan léger et lyrique, vocalement capable, mais sans fièvre ni tension. Le reste de la distribution affiche de jolies voix, le Jacquino de Werner Güra, la Marzelline de Sophie Karthaüser, le Fernando de Belint Szabo, tous trois fort beaux chanteurs, mais aussi un rien fades et un tant soi peu quelconques. Et Beethoven et cette partition sans égale font le reste. Avec en sus en ce mois de février aux odeurs de jasmin, une pensée pour la multitude des Florestan du monde arabe enchaînes au fond d’une introuvable geôle ; et pour toutes les Leonore qui les attendent, rongées par l’insoutenable angoisse. Aucune caméra importune ni tourbillon médiatique pour tous ceux-là qui en ont tant l’urgence, et les réclameraient à corps et à cri si nous pouvions et voulions les entendre.
A Pleyel trois mois plus tard pour Samson et Dalila, nous attendions impatiemment Olga Borodina. Elle ne vint finalement pas, nous laissant faire la rencontre, avec grand intérêt, de la belle Elena Bocharova. Le timbre est superbe, très slave, caverneux en bas, joliment ambré en son médium et son aigu. Si le français est soigné, l’émission reste opulente et peut-être trop riche pour articuler mots et notes avec la clarté et la variété requises par la déclamation française, souvent difficilement accessibles aux produits de l’école russe. Séductrice assurément, cette Dalila s’entoure de parfums forts et capiteux – trop peut-être. Force est de reconnaître pourtant que cette voix et cette personnalité captent sans cesse l’attention, séduisent et même plus d’une fois fascinent. Aux côtés de cette force juvénile, Ben Heppner peut apparaître bien blessé par le temps. L’extrême aigu, ici escamoté, là vrillé et hurlé, est désormais très atteint, et même le médium laisse apparaître des problèmes de justesse et de soutien. C’est pourtant de lui dont on garde le souvenir tant l’incarnation, émue et pénétrée, plus humaine et fragile qu’à l’accoutumée est émouvante. Si les problèmes évoqués précédemment sont bien réels, ils n’enlèvent rien à la beauté intrinsèque du timbre, à la propreté de l’émission, au soin permanent mis au texte et aux nuances ; à la fascination qu’exerce un ténor qui reste sans doute le plus beau ténor héroïque des vingt dernières années ; au souvenir de ses magistraaux Tristan, Enée ou Grimes que j’ai tant admirés. Lui qui tant de fois a pu me paraître ces dernières années indifférent dans sa pure perfection vocale (Lohengrin à Bastille, Florestan au Châtelet) épouse ici avec conviction et émotion les épreuves de Samson. Et si son ultime aigu se dérobe en même temps que les colonnes du temple de Dagon, et aussi brutalement, Ben Heppner nous restitue une part de cette lumière qu’il retrouve entre les colonnes. Ce Samson prend vie et s’incarne sur la scène de Pleyel, dessiné par une voix et un artiste majeurs de notre temps. La distribution réunie autour de Bocharova et Heppner prolonge les plaisirs de la soirée. Le Grand-Prêtre de Tomas Tomasson, Telramund bientôt à Bayreuth, est consistant, dense, avec une émission rappelant parfois de manière troublante celle d’un George London, mais aussi en manque de liberté verbale et vocalement un rien brut de décoffrage. Guoijon Oskarsson dessine un Vieil Hébreux parfois fâché avec la justesse, mais aussi émouvant et profond, alors que Nicolas Testé phrase et articule avec bonheur un Abimelech convaincant ; fort appréciables encore les deux philistins de Tomislav Lavoie et Charles Ferré, clairs, incisifs et exacts. A la tête d’un Orchestre du Capitole de Toulouse d’une qualité toujours supérieure, Tugan Sokhiev imprime une vraie tension à la partition sans toutefois savoir toujours en gommer toutes les lourdeurs. Mention spéciale enfin pour les Chœurs du Capitole, essentiels ici et constamment admirables tout au long de la soirée.
Lumière encore, dans un tout autre genre, qu’écouter de la musique de chambre dans l’écrin de la Salle Gaveau. Ce 12 mai, la soirée tarde pourtant à trouver son rythme tout au long de la première partie. Le violon de Philippe Graffin et le piano de Claire Desert semblent avoir du mal à s’accorder pour la sonate opus 78 de Brahms : lui trop discret, elle trop appuyée, tous deux dans un rythme qui m’a semblé bien léthargique et peu soutenu. L’entrée du violoncelle de Gary Hoffman, les crépitements du duo violon-violoncelle opus 7 de Kodaly, ou encore la complicité chambriste plus évidente des interprètes, réveillent un peu l’intérêt. Le Trio opus 100 de Schubert en seconde partie est quant à lui une pleine réussite des trois artistes : rude, obstinée, aux arêtes vives soulignées avec relief, sans joliesse ni inutile apitoiement, l’interprétation est forte, sans concession ; et capture par la tension dès les premières notes pour ne relâcher l’auditeur que la toute dernière enfin étouffée. Une tendre et délicieuse rêverie de Kreisler, chaleureuse et tout de lyrisme, en trio et en bis, conclut avec bonheur un concert finalement fort plaisant.
Une arrivée en scène plein de suspense, des positions qui se cherchent. Presque un sentiment d’être venu trop tôt, de voir l’envers du décor, la construction encore en cours. Et finalement se laisser emporter par la sensualité du violoncelle, sa chaleur.
Après différents visages du printemps et sa lumière changeante, l’été sera-t-il au rendez-vous ?