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Lundi 30 mai 2011 1 30 /05 /Mai /2011 23:51

 

L’Opéra de Vienne a parlé, et c’est Waltraud Meier qui hérite du Ring de Lotte Lehmann laissé orphelin par Hildegard Behrens. Juste récompense. Waltraud Meier n’aura sans doute pas à laisser de nom sous enveloppe, l’anneau n’étant plus décerné que pour dix ans – ce qui à mon sens en désacralise la portée, la grandeur. S’il fallait identifier pour demain une candidate à la succession, Angela Denoke me semblerait s’imposer avec évidence. De Waltraud Meier elle possède le même charisme scénique, la même intensité brûlante et fascinante sur les planches. De Leonie Rysanek le même répertoire central entre Strauss, Wagner et Janacek ; mais aussi les inflexions troublantes et les étranges chatoiements. Et de Lotte Lehmann la même incarnation d’une féminité, certes différente et comme renouvelée à l’aune de notre époque. Derrière la figure de Waltraud Meier, entrée de son vivant dans le mythe, Angela Denoke me semble la plus évidente incarnation de la tragédienne lyrique d’école allemande. Le souvenir ébloui de sa Marie, si vraie et intense, si femme et si humaine, à Bastille dans la mise en scène de Marthaler me hante encore. Son Emilia Marty peroxydée en Marylin par Warlikowski tout autant. Paris l’offrait deux fois en ce printemps, à quelques jours d’intervalles, dans des rôles qu’a priori tout oppose. Par deux fois elle y fut aussi surprenante qu’éblouissante.

 

Katia Kabanova et son rôle-titre Garnier tout d’abord. Du personnage, Angela Denoke épouse toutes les facettes avec un naturel étonnant, une évidence confondante : la rêverie comme échappatoire, les troubles mal négociés mais assumés, la passion sans concession, la folie et la perte plutôt que l’insoutenable réel. La voix sait se parer du plus beau lyrisme, intense et troublant, aux couleurs ici sidérées et intenses, là enfantines et mélancoliques. La tendresse et la passion affleurent sans cesse, la plus grande délicatesse se croisant avec la passion la plus véhémente. Et que l’actrice est belle en scène, magnifiée une fois encore par un metteur en scène, qui comme pour Wozzeck, se révèle son meilleur et plus complice partenaire ! La distribution réunie autour d’elle s’impose par son homogénéité, mais force est de reconnaître, injustement, qu’on ne voit en on n’entend qu’elle, pur joyau irradié sur la scène de Garnier. Elle bénéfice de trois ténors à leurs meilleurs et que j’ai rarement entendu aussi convaincants : Jorma Silvasti, vieux beau en scène peut-être, mais aussi et surtout solide, ardent et intense ; Donald Kaasch, idéalement faible et veule, plus vrai que nature ; Ales Briscein, tendre et juvénile Kudriach. La Kabanicha de Jane Henschel n’est certes guère subtile, ni en chant ni en jeu, mais elle crève l’écran, elle aussi mise en valeur par la mise en scène qui en souligne à l’envi toutes les ambiguïtés, toutes les hypocrisies. Bien apparié à cette Kabanicha, Vincent Le Texier s’impose avant tout par la présence en scène plus que par la beauté intrinsèque de la voix. Dans la fosse, Tomas Netopil tend la partition de Janacek avec bonheur, et avec autant de subtilité et de retenue que de couleurs riches et fortes. Enfin, et surtout, dix ans après sa création, le spectacle de Christoph Marthaler n’a rien perdu de sa force et de sa richesse, de la caractérisation exemplaire de chacun des personnages, à ce cadre étonnant de cour de HLM où les quidams se succèdent aux fenêtres pour mieux commenter l’action ; et illustrer aussi l’étouffement de ces existences médiocres, le poids de regard social dans cet environnement claustrophobe et privé de sens et d’humanité. Une bouffée d’air frais parmi tant de médiocrités scéniques actuellement par ailleurs proposées.

 

Plus que la distribution, c’est sans doute le chef et l’orchestre qui, sur le papier, faisaient l’intérêt du Parsifal en version de concert qu’offrait le Théâtre des Champs-Elysées. Les vertus de la baguette de Kent Nagano sont bien connues – clarté, cursivité, objectivité, refus du pathos – et indéniablement intéressante pour essayer de décharger un peu l’ultime ouvrage wagnérien de sa mystique toujours un peu envahissante. Le résultat est assez inégal. Posons déjà le premier problème indépendant du chef lui-même et propre aux conditions d’exécution : cet orchestre a été pensé pour la fosse de Bayreuth pas pour être surexposé sur la scène à l’arrière des chanteurs. Le déséquilibre est palpable tant les cuivres semblent disproportionnés dans l’ensemble, tant les bois fusionnent mal avec les cordes. Le premier acte semble lourd, épais, mal défini en fait, comme si les options de Nagano ne trouvaient pas leur sens, semblaient brouillonnes. Le second acte est infiniment meilleur, précis et clair, intense et cursif, enfin chargé d’énergie, comme si le théâtre retrouvé allait mieux au propos de Nagano que l’exposition statique du premier acte. Le troisième acte continue sur une même lancée, les vertus coloristes et impressionnistes du chef trouvant dans l’Enchantement du Vendredi Saint ou dans les dernières mesures un terrain idéal à ses qualités propres. Bilan mitigé donc, aussi bien pour le théâtre que pour la musique. Et une légère déception quant à la concentration et la qualité de la Staatsoper de Munich, chœurs et orchestre confondus ; sans parler de l’urticant choix des solistes du Tölzer Knabenchor… qui auraient avantageusement été remplacés par des sopranos au moins justes. Contre toute attente, c’est donc de la distribution que viendra l’intérêt de la soirée. Pas nécessairement de Kwangchul Youn, dont j’attendais beaucoup en Gurnemanz pourtant, mais qui ne trouve ni l’éloquence ni le ton pour jamais intéresser – ou peut-être simplement échapper à la routine - malgré la beauté intrinsèque de la voix. Kundry, Parsifal et Amfortas séduisent par contre sans réserve. Nulle sorcière ni harpie grimée dans la Kundry d’Angela Denoke. Mais au contraire une lumière caressante, une féminité séduisante et douce, qui fait de la damnée avant tout une femme brisée ; et une mère de substitution idéalement caressante et crédible au second acte. Elle phrase ainsi Ich sah das Kind en straussienne délicate, somptueuse de ligne et tout en courbes réconfortantes baignées de douceur et d’attention, d’une tendre et délicate lumière. Et si l’ultime colère lui coûte vocalement, elle l’assume crânement, sans artifice ni effet compensatoire, sans rien perdre ni de sa féminité ni de son humanité. Jamais Kundry ne m’a semblé plus digne du baptême, d’une douce rédemption, elle la banale fourvoyée au destin trop grand pour elle ; et dessiné par d’autres qu’elle. Denoke trouve un Parsifal idéalement apparié à ses qualités propres. Du rôle, Nikolai Schukoff possède la juvénilité, le lyrisme, la fraîcheur sans scorie qui le rend immédiatement attachant. Mieux encore, il verbalise son rôle avec une éloquence inouïe, articulant à merveille notes et mots, phrasés et colorations. Derrière le grand naturel de la l’interprétation musicale et verbale, se cache en fait une prestation de premier ordre, au parfum stylistique d’âge d’or. Comme la voix, claire et bien corsée, fraîche mais solide, approche de l’idéal, ce Parsifal s'impose et emporte l’adhésion sans réserve. D’Amfortas Michael Volle possède également et les moyens, et la subtilité de l’expression. De ce beau chant, là encore admirablement ciselé entre verbe et musique, ne ressort peut-être pas tout à fait toute l’acuité de la douleur et de la culpabilité. Pour autant, on entend rarement aussi beau chant wagnérien sur une scène aujourd’hui. Enfin, John Wegner, sonore Klingsor, et Steven Humes, Titurel discret, complètent de manière satisfaisante la distribution sans toutefois marquer l’esprit.

 

Quelques mots encore sur un autre concert Wagner, celui du Festival de Budapest à Pleyel le 5 mars, dirigé par son chef émérite Ivan Fischer. Si le programme fleure bon la banalité, le bonheur que distillent ces pupitres admirables toujours aussi châtiés et colorés reste immense. Des extraits symphoniques (Tannhaüser, Meistersinger, Götterdämmerung), c’est avant tout la plasticité mouvante et très allante du chef qu’on retiendra, jamais convenu, toujours énergique mais précis, sans emphase et riche en teintes capiteuses et en étoffes charnues et onctueuses. Combien l’ensemble devient chaleureux avec tel orchestre, et combien ces musiques dansent et chantent au rythme de cette baguette ! La grande surprise de la soirée provient pourtant de la scène d’immolation de Brunnhilde et de la prestation d’une Petra Lang inattendue. La conviction et l’énergie que met la chanteuse à cette scène redoutable est admirable. Elle fait vivre son texte et son personnage dans une mobilité émotionnelle de tous les instants et se jette dans la bataille avec une ardeur qu’on ne lui connaissait pas. Surtout, si bien sûr l’aigu lui coûte et si la charpente semble parfois fragile, elle s’inscrit au rang des Brunnhilde blondes, juvéniles, vibrantes ; bref de celles que je préfère. Etonnante scène finale, nullement corsetée, et qui voit une concertiste s’embraser en même temps que le Walhalla. Incandescence d’une soirée ou vraie promesse pour l’avenir ?    

       

Par Friedmund - Publié dans : Saison 2010-2011 - Communauté : Musique Classique
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Commentaires

Le changement de programme annoncé le 5 mars avait marqué sur les visages un mélange de regret et de déception. L’exigence de l’attente était à la hauteur du savoir faire des intervenants. Débat récurrent : une prestation doit-elle s’évaluer à l’aune de l’effort ou de la performance ?
Pourquoi bouder son bonheur à la vue du chef d’orchestre alliant le geste, le regard, dansant parfois ; son émotion devant Brunhilde annonçant par son action qu’un monde a vécu, qu’un autre est à construire. Promesse d’avenir.
Commentaire n°1 posté par Eurydice le 26/06/2011 à 12h00
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