Operachroniques
Trois fois Verdi en quelques semaines, ce n’est pas si fréquent… Bienvenu printemps italien en tout cas que nous offre le Théâtre des Champs-Elysées. Le festival s’ouvre avec Trovatore et les forces de Bordeaux. Agréable soirée sans prétention, et défilé de voix plus ou moins intéressantes. A coup sûr la Leonora de la jeune Elza van den Heever présente un organe des plus saisissants. La voix semble tout pouvoir, du suraigu facile et percutant, à la vocalise facile de bas en haut et de haut en bas (mais pas toujours exacte), le tout avec une puissance étonnante et rare. Une voix assurément… mais qui derrière ses amples possibilités n’emballe à vrai dire qu’à moitié. L’émission est acide, l’articulation verbale sacrifiée à la vélocité (et l’italien tout de même exotique), et la voix grelotte parfois étrangement. Pour l’angélisme on repassera ; pour l’onirisme et la mélancolie intrinsèque propre au personnage également. Sa grande scène du quatrième acte la trouve émouvante, mais n’empêchera pas de garder du tout un souvenir bien prosaïque, plus effectif que séduisant. Son Manrico, Giuseppe Gipali, est clair, sobre et sans scorie. Cela s’entend agréablement mais manque cruellement de charisme, d’élan, de métal, de personnalité. Remplaçant Ludovic Tézier initialement prévu, Alexey Markov séduit plus franchement : viril et sombre, séduisant de timbre et bien corsé, plutôt policé de ligne et sans effet caricatural. Un beau baryton en somme dont on a le plaisir de faire la découverte. Wenwei Zhang a une jolie voix de basse claire et propre, mais il nuance peu, et son Ferrando se révèle finalement assez pâle. Reste alors l’Azucena d’Elena Manistina qui assure à elle seule le show…et quel show ! Rien de bien subtil ici, convenons-en : le tempérament est d’un seul bloc, les émotions appuyées et le geste large, le chant joyeusement poitriné dans le registre grave puis puissamment poussé dans le registre aigu. Mais le tout est diantrement efficace, et on se laisse prendre avec plaisir à cette incendiaire qui seule offre du relief à la soirée... fut-il aux accents des Arènes de Vérone d’antan. Une voix et un personnage sont enfin à l’œuvre au milieu d’un entourage bien trop sage pour tel opéra à qui ne sied que l'excès. Enfin, je crois ferme, et contre Toscanini, que ce Trouvère verdien ne sait exister qu’avec une grande baguette, et que « les cinq meilleures voix du monde » ne suffiraient pas à le faire exister sans une charpente puissante pour d'une part soutenir le drame, mais surtout rassembler numéros épars en un cadre homogène et exigeant. La baguette d’Emmanuel Joel-Hornak à la tête de l’Orchestre National de Bordeaux se révèle souvent bien neutre, énergique et bien rythmée peut-être, mais sans l’habileté à faire apparaître la nuit et l’Espagne, l’élan et le rêve, les couleurs fortes de ce drame romantique de capes et d’épées. Et sans savoir surtout gommer les trivialités de la partition au profit d'une élégance supérieure.
La démonstration qu’un grand chef est requis pour Verdi, y compris pour ses œuvres de jeunesse, est faite de manière éclatante par Daniele Callegari pour la seconde version de concert verdienne du printemps, les rares (et beaux) I Due Foscari. Des opéras des « années de galère », I Due Foscari m’a toujours semblé parmi les meilleurs. Si le livret, trop bref, laisse peu de place aux personnages pour interagir, tout du moins présente t-il une histoire et des conflits cohérents, fussent-ils parfois bien vite expédiés. Surtout, la partition présente un intérêt orchestral bien plus soutenu que le reste de la production verdienne contemporaine : vraie densité de l’écriture, bois plus sollicités qu'à l'accoutumée, usage du leitmotiv pour chacun des personnages, ensembles soignés et variés etc. Daniele Callegari donne à cette musique une vraie noblesse, en exalte les couleurs et en modèle la pâte avec maestria, ôtant la moindre vulgarité à ces pages encore inexpérimentées. Sa baguette trouve en permanence le juste équilibre entre une musicalité bien relaxée et l’électricité requise pour faire avancer le drame. Et l’Orchestre National de France, galvanisé, donne sous sa baguette son meilleur. La fête vocale est aussi bien présente ce soir là. Du vieux doge Francesco Foscari, Anthony Michaels-Moore offre un portrait pénétré, d’une grande noblesse mais aussi impérieux et intense. Et le baryton fait admirer une ligne somptueuse et une émission charnue, tout aussi convaincantes dans le geste vocal large et héroïque que dans les cantabile les plus sensible et belcantistes. Du jeune Foscari, Ramon Vargas ne dispose peut-être pas intrinsèquement par défaut de tous les moyens. Pourtant, si le costume est peut-être un peu grand pour lui, le ténor mexicain convainc de la première à la dernière note, par l’élégance suprême de la ligne de chant, mais aussi par ce timbre irradiant de beauté, quasi adolescent. Sans cesse émouvant dans ce rôle d’impuissante victime, il sait trouver de surcroît des accents justes et sans caricature pour faire vivre le rôle ingrat du jeune Jacopo Foscari. Manon Feubel offre une réplique d’une égale qualité, surprenante à plusieurs titres tant cette voix semble tout pouvoir. De ce rôle impossible qui oppose en permanence la véhémence la plus brûlante au chant le plus angélique (et qui fut d’ailleurs conçu pour la première Lady Macbeth Marianna Barbieri-Nini), nulle difficulté ne semble pouvoir la prendre en défaut. Les écarts les plus paroxystiques du rôle ne lui posent aucun problème, et elle sait a contrario soutenir à merveille, et avec une vraie beauté de voix, les lignes les plus pures et les plus douces lorsque la tendresse ou la douleur conjugale emportent son personnage en de délicates cantilènes. On comprend que cette Lucrezia, peu après sa prise de rôle à Vienne, lui ait ouvert récemment les portes de la Scala, les deux fois aux côtés de Leo Nucci. Deux mots enfin de Marco Spotti, Loredano élégant et sonore, qui complète impeccable et avec bonheur ce royal trio. Le tout dessine une bien belle soirée verdienne, comme on n’en avait plus vécu depuis bien longtemps.
En troisième volet de ce printemps verdien, le Théâtre des Champs-Elysées nous invitait à un concert proposant les Quatro Pezzi Sacri en première partie, puis, en seconde des extraits des Vespri Siciliani. Que ce soit le Requiem ou ces pièces sacrées, la musique religieuse de Verdi n’a jamais été ma tasse de thé : flamboyante et théâtrale, trop souvent j’y entends malgré moi moult cohortes d’égyptiens défilant parmi les pyramides ou les sombres présages de la lande écossaise. Paradoxalement, mais peut-être en toute logique finalement, c’est la pièce rajoutée a posteriori à l’édifice, l’Ave Maria, qui suscite en moi le plus d’intérêt. Mise en œuvre de l’échelle énigmatique inventée par Verdi suite au défi d’un journal milanais, cette musique étrange, ni majeure ni mineure, et les deux à la fois pourtant, imprime son mystère en l’absence de toute quarte ou quinte juste. L’interprétation qu’en donne les Chœurs du Regio de Turin est admirable, pénétrée et mystique, saisissante et douce à la fois. Tout au long de cette première partie, et dans les trois pièces à suivre, les chœurs du Regio feront d’ailleurs la démonstration de leur éloquence, de leur excellence. La direction de Gianandrea Noseda met en relief à merveille le néo-classicisme flamboyant de cette musique, aux couleurs souvent de Pieta baroque tour à tour indécemment bariolée ou d’une noirceur appuyée. Le geste est intense mais sans appui outrancier, le rythme vif et animé, la structure athlétique et sans tapage inutile. Quel que soit le jugement que l’on puisse porter sur cette musique, force est de reconnaître la pertinence de l’interprétation proposée, et sa très haute qualité musicale. L’ouverture des Vespri Siciliani qui ouvre la seconde partie souligne à l’envi les mérites verdiens de l’orchestre du Regio et de Gianandrea Noseda : cursive et sèche, chargée d’électricité mais sans emphase, la direction s’inspire clairement du modèle toscaninien. Le résultat transporte par son énergie efficace et élégante, sans l’ombre d’une vulgarité. Tout du long de la soirée, la direction de Noseda et l’évidence idiomatique de son orchestre du Regio seront d’ailleurs un vrai et rare plaisir. La distribution vocale réunie pour ces extraits des Vespri Siciliani est inégale. Michele Pertusi ouvre avec la fameuse aria de Procida. Le constat est d’emblée inexorable : de Procida, Pertusi n’a ni l’ampleur de la tessiture, ni le charisme, ni la puissance. La voix semble mince, au registre grave absent, à l’aigu précautionneux. La cabalette à suivre lui permet de démontrer, on n’en doutait pas, la qualité de la vocalise, mais souligne à l’envi le format insuffisant. Le trio final est pour lui plus ardu encore tant le registre grave, étouffé et demandé en vain, est ici sollicité. Dans la tessiture haut-perchée d’Arrigo, Gregory Kunde se révèle par contre une bonne surprise. La sollicitation récurrente du registre aigu ne lui pose aucun problème, le médium est sonore et plus charnu qu’en mon souvenir, et le personnage dessiné est tout aussi attachant que la fadeur du rôle le permet. Le doux duo nuptial le trouve à son meilleur, tendre et lyrique, contre-ré bien en place inclus. Enfin, last but not least, Sandra Radvanovsky m’a tout simplement bluffé. Son Boléro sonne à la fois charnu et virtuose, merveilleusement orné d’un léger vibrato et d’une belle couleur sombre, et la puissance ne cède en rien à une technique de haute volée. L’énergie rayonne à chaque note, et l’interprète impressionne par sa générosité, vocale et émotionnelle. Lors du trio final, je n’avais plus d’yeux et d’oreilles que pour elle tant le magnétisme inouï qu’elle dégage me captivait irrésistiblement. Pour Sandra Radvanovsky et pour Gianandrea Noseda, mais aussi pour ces pages bien peu fréquentes finalement au concert, une fort belle soirée finalement. Et un chapeau bien bas aux chœurs et à l’orchestre du Regio, brillants ce soir là.
Avant de conclure cette longue chronique, encore un détour par l’Italie, mais cette fois-ci à Bastille et pour Puccini. Tosca dans la mise en scène de Werner Schroeter, 89ème représentation dans cette production. Bien que venu poser mes fesses à Bastille ce 2 mai d'abord pour le plaisir d’aller à l’opéra, et sans autre véritable attente, un soupçon d’étouffement m’a pris à voir à nouveau le rideau s’ouvrir sur cette production usée jusqu’à la corde, reprise et reprise inlassablement depuis Gall, et qui ne fut jamais passionnante. Certes quelques belles images subsistent encore, de ce Te Deum aux allures cinématographiques, ou encore de la douleur poignante et fraternelle du soldat lors du prélude du III à la découverte du corps inanimé d’un de ses compagnons. J’aurais volontiers passé sur toute cette poussière si quelques voix avaient su me prendre au jeu de la musique et du mélodrame ce soir là. Las, la distribution masculine plombe en grande partie la soirée. Carlo Ventre en Cavaradossi n’est que solide, toujours en force, sans rien de la séduction, de la tendresse, de l’esprit ou même de l’humour qui font tout le charme et toute l’originalité de ce personnage moins conventionnel qu’il n’y paraît de prime abord. De Scarpia, on sent bien que Frank Ferrari possède l’intelligence, et même le ton et potentiellement la manière. Mais la voix ne suit pas, trop légère, insuffisamment dynamique dans le vaste hangar de Bastille pour donner tout son caractère au vénal et libidineux baron. La Tosca d’Iona Tamar offre heureusement plus de plaisir, et finit par porter à elle seule l’intérêt de la soirée. La voix joliment sombre est riche de timbre, et l’émission idéalement fruitée et légèrement vibrante. Si l’impact purement vocal demeure réduit, si la soprano se trouve sporadiquement mise à mal par les paroxysmes de l’écriture, l’artiste demeure intègre et convaincante, lachanteuse de la meilleure école, et l’interprète plutôt émouvante. En somme, cette Tosca s'incarne avant tout femme et humaine, en tendresse bien plus qu’en tigresse. Direction lente et linéaire de Renato Palumbo, élégante et bien équilibre, joliment fouillée même parfois, mais aussi théâtralement plutôt terne et finalement guère excitante. En bref une soirée de mauvaise routine, que seul sauve un rôle-titre sensible et bien chantant.