Nixon in China au Châtelet

Publié le par Friedmund

 

Aucun autre compositeur que John Adams entretient l’espoir contemporain que de nouvelles œuvres peuvent aujourd’hui être créés, diffusées et reprises, voire acquérir un statut d’œuvres de répertoire. Le chemin reste long à parcourir, mais tout du moins Nixon in China peu à peu s’impose, en espérant que Doctor Atomic (plus réussi à mon sens) ou Death of Klinghoffer (plus rêche de par son sujet) suivent également. Et louons le Théâtre du Châtelet de nous offrir ce retour, là où l’Opéra de Paris, passées quelques créations contemporaines aussi oubliées, s’abandonne à croire de longue date que l’opéra est un genre qui fut abandonné au milieu du vingtième siècle, et plutôt tôt en ce siècle que tard d’ailleurs.

La scène confirme ce que le disque me laissait présager de l’œuvre. Le premier acte est animé et brillant, le second hétéroclite et spectaculaire dans ses deux hommages successifs à la grande scène belcantiste et au tableau de foule hérité du Grand Opéra, le troisième en manque de densité. Bien sûr, tel est le propos de l’ouvrage que de pointer combien dans le fond cet événement historique fut creux au-delà de la communication événementielle dont il fit l’objet. Si l’idée de présenter ces personnages historiques dans ce qu’ils ont de plus intimes, et aussi de médiocrement banal quel que fut leur destinée, appuient le propos, c’est peu pour accompagner un acte d’opéra. En somme, la construction est intellectuellement irréprochable, mais contrevient par nature à l’intérêt dramatique de l’ouvrage. Doctor Atomic, plus conceptuel encore, saura éviter cet écueil. Peu importe, par la nouveauté de son propos (l’histoire contemporaine), sa musique imaginative et accessible - et même possiblement populaire - qui ne cède rien à la modernité, John Adams pose ici la première pierre d’une œuvre plus globle dont on parie sur la postérité. Les points communs entre Puccini et Adams à un siècle d’intervalle m’ont toujours semblé évidents : livrets renouvelés, musique accessible qui intègre pourtant toutes les innovations de son temps, indéniable capacité à l’affection d’un large public mélomane.

Cette nouvelle production du Châtelet se déguste avec bonheur. La mise en scène de Chen Shi-Zhang manie avec excellence et le sous-entendu et la virtuosité lors du premier acte et offre une chorégraphie enjouée aux festivités du second acte. Elle réussit moins à animer l’intime, notamment la grande scène de Pat Nixon. Je reste persuadé que le vide de son troisième acte tienne plus à l’œuvre elle-même comment précédemment noté. Ainsi, à défaut de lui trouver une illustration dramatique, tout du moins Chen Shi-Zhang lui offre une atmosphère relâchée, comme embrumée de vanité, qui est après tout l’exact propos de ce troisième acte : que sont réellement ces hommes derrière leurs icônes bien fabriquées (pour ne pas dire frelatées) ?

Sur scène, on note avant tout l’excellence des deux protagonistes masculins. Franco Pomponi croque avec bonheur, et scéniquement et vocalement, le mélange de prestance et de sourires et gestes forcés de Nixon ; et le chanteur est impeccable, toujours intéressant et animé. Alfred Kim impressionne par la puissance vocale et expressive de son Mao Zedong, implacable et mystérieux à la fois, terriblement charismatique et incarné tant bien même semble t-il philosophe absent des réalités terrestres. Pour tous deux, s’ajoute à l’intelligence vocale et dramatique une caractérisation historique d’une belle acuité. Plus célèbres et prestigieuses sur le papier, leurs deux partenaires féminines s’imposent pourtant avec moins d’évidence. Certes Sumi Jo fait preuve en épouse Mao d’un vrai abattage et scénique et vocal dans une partie tendue et ardue. Pour autant, les moyens intrinsèques de la soprano coréenne limitent l’impact et la violence à peine contenue propre à sa partie. Sans doute June Anderson adhérerait naturellement au personnage un peu distant de Pat Nixon par sa personnalité toujours un peu froide. Les années lui ont malheureusement retiré et du volume et de la justesse ; et il faut bien des souvenirs pour se rappeler qu’elle fut à son meilleur une diva perchée sur les plus hauts sommets du répertoire belcantiste. Peter Sidhom campe pour sa part un Kissinger truculent et très présent, sur scène comme dans la voix. Dans la fosse, Alexander Briger tend et fait vivre l’orchestre de John Adams avec rutilance et enthousiasme, dans une dynamique riche d’énergie et aux emportements bien maîtrisés, et l’Orchestre de Chambre de Paris démontre sous sa baguette autant de virtuosité que de couleurs. Belle performance également du Chœur du Châtelet dans une partition qui leur offre plus d’une fois la possibilité de se mettre en valeur. Finalement, mention spéciale au Théâtre du Châtelet pour une soirée tout à fait jouissive et bienvenue, confectionnée de main de maître. 


Publié dans Saison 2011-2012

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